Le vingtième siècle a vu l’apparition des deux grands totalitarismes qui ont produit l’enrégimentement des masses dans des systèmes qui contrôlaient tous les secteurs de leur existence, faisaient régner la terreur sur leurs populations, imposaient un système de pensée officiel auquel il n’était pas possible de s’opposer ouvertement, et visaient la conquête du monde entier par l’usage de la violence politique et militaire et la suppression de toute pensée et activité dissidente.
L’un et l’autre ont causé une masse de souffrances humaines inouïes, en s’appuyant sur la terreur, mais aussi sur la foi aveugle de millions de militants, prêts à tous les sacrifices pour réaliser le monde présenté comme idéal par leur système de pensée, leurrés par une propagande cyniquement mensongère, mais misant sur l’effet de répétition et sur l’écrasement de toute information véridique par le moyen du contrôle de tous les médias.
Ces deux systèmes, le système nazi et le système communiste, ont eu en commun le mépris pour les systèmes démocratiques, l’endoctrinement systématique de la jeunesse dès le plus jeune âge, l’instauration de systèmes de surveillance utilisant toute la puissance de l’Etat pour traquer les opposants,.
Le premier n’a été vaincu que par l’union de toutes les puissances démocratiques, dans une lutte sans merci, et une guerre mondiale qui a laissé l’ Europe en ruines et qui est passée près d’une défaite mortelle pour l’humanité.
Le second ne s’est écroulé, après 70 ans de souffrances pour les peuples, que par une déroute économique liée à l’aberration de son propre système, après avoir mené le monde au bord de l’affrontement nucléaire à plusieurs reprises.
Ni l’un ni l’autre n’ont cédé à une opposition venue de leurs propre monde. Ce n’est que la défaite de leurs forces dans le combat, militaire ou économique, avec les démocraties liguées contre eux qui a permis aux oppositions de les terrasser et de reprendre une existence dans ces pays.
Les deux systèmes se sont constitués autour d’une idéologie centrée sur une valeur fondamentale, qui devait prendre le pas sur toutes les autres et annuler toute autre valeur que elle même:
-la race, dans le système nazi, conduisant à l’élimination des autres races, et des valeurs humaines contradictoires avec l’idée de privilégier une race au détriment de toutes les autres.
-La classe sociale, dans le système communiste, avec la négation de toute valeur autre que celle utile à la classe du peuple, puis au parti prétendant la représenter.
Dans les deux cas, la subordination de toutes les valeurs à une seule aboutit de fait à la suppression de toute valeur, puisque la "valeur" mise en exergue n’en est pas une réellement, puisque elle se réduit à la défense des intérêts d’un groupe qui pour prendre le pouvoir annule tout l’édifice de ce qui l’ a précédé pour reformuler les droits et les devoirs en fonction de ce qui permet son maintien sans vergogne. Morale, éducation, justice, culture, institutions politiques, tout devient seulement une arme pour perenniser la prise de pouvoir par un groupe et l’omniprésence des idées qu’il soutient. en même temps que la haine pour les idées divergentes est encouragée dans les masses.
Les deux systèmes ont eu en commun cette mise sous tutelle de la totalité des pouvoirs et l’utilisation de tous les leviers sociaux et politiques dans un seul but: promouvoir une seule pensée de la vie des humains et détruire toute idée concurrente.
Ce qui caractérise donc ces systèmes totalisants, c’est la conjonction de ces deux facteurs: une prise de pouvoir qui est suivie de mesures empêchant par la violence, légale et illégale, tout retour à l’état antérieur , et le développement d’un système de pensée à la fois effaçant les systèmes de valeurs opposés et antérieurs, se proposant comme un système de vie global, régissant toute la hiérarchie des valeurs en les réduisant à une seule ( le dévouement au guide ou au parti, en dernier recours), supprimant avant tout l’idée qu’il peut y avoir des valeurs diverses entre lesquelles les individus ont la capacité de choisir, ce qui fonde leur liberté, leur responsabilité et donc leur dignité.
L’islamisme, c’est à dire le courant d’idées qui veut obtenir le pouvoir politique pour les représentants de la religion et donner tout le pouvoir politique aux chefs religieux dans le monde arabo- musulman réunit les caractères du totalitarisme qui s’est imposé dans une partie du monde au 20 ème siècle.
Sur le plan politique, l’ Iran, modèle de la révolution islamique , est un état ou règne la terreur politique, la persécution et la torture des opposants, et à l’extérieur, une politique expansionniste appuyée sur le soutien à des mouvements terroristes en attendant le chantage à l’arme nucléaire. Les dernières élections présidentielles ont fourni la preuve de la volonté d’éradiquer, par tous les moyens (fraude électorale, terreur physique, procès faits aux opposants) toute ligne politique divergente de la théocratie absolue défendue par le noyau dirigeant;
Sur le plan idéologique, l’Islam, dans sa version exclusivement chiite, et sur le mode intégriste , est instauré en système de pensée unique , dans une intolérance totale à toute pensée dissidente. La vision de la religion qui est développée n’est pas celle de quelques points de repères dans l’existence, en particulier sur le plan moral, mais celle d’un code impératif réglant tous les domaines de l’existence et interdisant le jugement personnel, puisque ce sont les autorités religieuses qui sont dépositaires de l’interprétation du texte sacré. Tous les secteurs de la vie collective et privée sont soumis à un seul impératif: la conformité avec le texte source , tous ceux de la relation aux autres nations ramenés au projet d’extension de l’Islam et de sa puissance dans le monde.
Ce qui a permis au christianisme d’échapper au contrôle omnipotent des esprits et de sortir de l’époque de l’Inquisition, cela a été la lutte constante du pouvoir politique aux différentes époques pour circonscrire le pouvoir de l’Eglise et ne pas lui donner les moyens de l’Etat en plus de sa puissance d’influence sur les esprits. C’est ce qui a abouti, à la suite de longues luttes, à la séparation de l’Eglise et de l’Etat, élément fondamental de la séparation et de l’équilibre des pouvoirs qui sont la principale garantie des libertés face à la pente naturelle du pouvoir de se renforcer et d’utiliser ses moyens supérieurs à tous ceux de la société civile pour s’exercer sans limite.
L’inexistence dans la pensée islamique d’une telle division, conçue comme blasphématoire puisque fondant ailleurs que dans la parole divine une institution, quelle qu’elle soit, place la pensée politique islamique sous le signe du règne de l’"Un". Toute remise en question d’un écrit coranique est une critique de Dieu, qui a "inspiré" ces textes et est donc une faute suprême. La démocratie, en donnant la souveraineté au peuple plutôt qu’à Dieu, est aussi un système mécréant. Le monde est divisé en deux camps: celui de Dieu, et de ceux qui se soumettent totalement à sers volontés exprimées par les dignitaires religieux, et celui de ses ennemis qui ne méritent aucune pitié.
On retrouve la dénégation de toute valeur humaine à ceux qui ne partagent pas la foi de ces croyants, comme dans le nazisme la dénégation du caractère humain des juifs et dans le communisme l’absence de droits accordés aux soi-disants ennemis de classe ou ennemis du Parti.
De la même façon que les systèmes nazi et marxistes ont réussi à entraîner des masses énormes, à l’échelle d’un pays pour le nazisme et du monde entier pour le communisme, en se présentant comme une révolution dans les valeurs, et en apportant à la fois l’idée d’une revanche ( pour le peuple allemand d’un côté, pour les masses misérables de l’autre) et le rêve d’une humanité sortie de ses contradictions: le rêve de "purification " et d’unité par l’anéantissement de l’altérité des nazis, le rêve d’une humanité ayant dépassé les conflits d’intérêts et de classe dans la "société sans classe" du communisme , l’Islamisme prolifère sur le fond de rancoeur et et d’humiliation des masses musulmanes et promet une société délivrée de la pensée du variable et du choix subjectif par l’obéissance à Dieu.
Car la religion possède deux facettes: celle d’une boussole morale pour les masses qui ne peuvent par elles mêmes répondre aux questions sur le sens de l’existence et les principes sur lesquels fonder ses choix existentiels, et qui peuvent trouver dans les grands mythes religieux l’affirmation de principes humains qui permettent de ne pas vivre simplement au jour le jour de ses appétits et de ses besoins immédiats;
Celle d’un système qui au lieu de permettre de penser les interrogations humaines, se propose comme la réponse à toutes les questions et qui interdit de poser d’autres questions que celles qu’elle formule ou d’y répondre autrement. Elle devient alors au contraire un outil d’évitement de la pensée, et fournit un recueil de questions -réponses dont il est interdit de sortir, formule qui convient très bien à de très nombreux esprits non formés à la réflexion indépendante, et qui nourrissent même une sourde hostilité vis à vis de cette liberté qui leur échappe.
C’est la raison du succès planétaire des grandes idéologies qui se présentent comme fournissant un système de réponses cohérent, impressionnant par la dimension monumentale et par l’unification de la vision du monde qu’il promet, et faisant rapidement oublier les éléments contradictoires qu’il a écartés dans la phase initiale de sa construction.
Ces idéologies, plutôt dévaluées dans le monde occidental qui a payé le prix pour savoir quel danger elles recèlent, possèdent encore un pouvoir d’attraction dans le monde arabo-musulman, à la recherche d’idées susceptibles de fournir un étayage à un désir de puissance frustré et à un besoin de valorisation identitaire qui passe par tout ce qui peut nier l’influence culturelle occidentale.
L’intégrisme religieux, qui est une réaction de déni et de recul face à la rapidité d’évolution et de transformation du monde, à laquelle s’oppose la fixité du dogme et du texte sacré, progresse partout en réaction à l’accélération des changements dans les modes de vie sociaux, particulièrement dans les sociétés traditionnelles, rurales ou paléo industrielles, dont les populations ne sont pas armées pour s’adapter aux mutations.
C’est le cas du monde arabo-musulman, qui a manqué le train de la modernité , au moins intellectuelle , et qui choisit d’accentuer le côté traditionnel plutôt que de tenter de trouver les réponses suscitées par les bouleversements sociaux et économiques du monde actuel.
Ce déni de la réalité est dangereux car il pousse ses acteurs à s’enfermer de plus en plus dans leur monde anachronique et à agresser ceux dont l’existence est un démenti à leur aveuglement volontaire. Surtout, les régimes totalitaires peuvent se contenter de n’entraîner qu’une minorité de leurs populations si les autres sont suffisamment terrorisés par la répression pour ne pas exprimer leurs désaccords et se résigner à laisser le champ libre à la violence de ceux qui les gouvernent, pourvu qu’on les laisse en paix, ce qui en général ne dure pas.
La fuite en avant du régime totalitaire, qui est menacé par la porosité des barrières mises au contact avec les sociétés libres, et qui a besoin du mouvement perpétuel pour ne pas être miné par l’infiltration du progrès mental venu de l’extérieur, comporte un danger constant d’escalade et de jusqu’auboutisme, dernier recours pour mobiliser et embrigader les masses qui peuvent lui échapper .
Le fanatisme généré par l’idée de valeur unique et de sacrifice comme signification suprême de l’existence constitue un élément d’irrationnel qui doit être pesé dans l’évaluation des stratégies de lutte contre ces ennemis mortels des libertés.
Le choix fait par une partie des masses musulmanes de tourner le dos à la liberté et de se murer volontairement, comme le symbolise parfaitement le voile islamique, dans un monde hors du temps, par désespoir de réussir à trouver une place valorisée dans le monde moderne , et par refus d’accepter de prendre acte du retard moral et intellectuel accumulé par rapport au monde occidental, mais par rapport aux autres cultures aussi, les jette dans les bras du parti de l’obscurantisme, de la haine, et de la soumission aveugle au refus de la pensée.
C’est ce qui crée la situation de montée de l’extrêmisme qui évoque la situation de montée des fascismes dans l’entre deux guerres en Europe. L’absence de classe intellectuelle dans le monde islamique, hormis les cadres religieux gardiens du dogme , empêche que une autre voix se fasse entendre pour proposer au monde arabe une autre issue que succomber à ses propres démons.
Tous les intégrismes religieux et politiques, par leur vision littéraliste du monde ramenée à une vérité unique, résumée à un texte, sont des ennemis de la liberté de penser , et à terme, de s’exprimer. Mais quand s’y adjoint la prise de possesion de tous les leviers de pouvoir et d’information et la terreur politique , on entre dans le monde de l’horreur et du crime de masse, qui est l’aboutissement inévitable du totalitarisme.