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La Turquie, incapable de se regarder en face depuis presque un siècle

décembre 25, 2011

La polémique entre la Turquie et la France née de la proposition de loi votée à l’Assemblée Nationale et condamnant la négation des génocides  a pris des proportions de grave crise diplomatique entre les deux Etats. Même si on peut discuter de l’opportunité de voter maintenant un tel texte, et même si les préoccupations électoralistes ne peuvent être écartées, le fond de la question reste : le génocide des Arméniens par les Turcs est un fait historiquement incontestable, il s’est accompli dans des conditions de sauvagerie inouïe, il a été perpétré par l’Etat Turc avec la participation et la complicité de quasiment toute la population, et depuis, les gouvernements turcs s’obstinent à nier la vérité et mentent en prenant des airs offusqués quant on les met face à la vérité.

Le pays tout entier communie dans cette volonté de truquer l’histoire, considérant comme une offense à l’image qu’il a de lui même toute référence  à cette sauvagerie dont il a fait preuve.

Le fait qu’aucune conscience ne se dresse pour protester contre les crimes et les actes de barbarie commis il y a pourtant près de cent ans montre  le niveau d’immoralité et de non éducation politique dans ce pays.

Que peuvent peser les déclarations tentant de présenter la Turquie comme un parangon de démocratie et de modernité dans le Moyen Orient , quant la vérité  éclate dès que l’on touche à ce point sensible: le souci de la personne humaine n’existe pas , le souci de la vérité n’est pas plus fort que dans les régimes dictatoriaux arabes qui viennent d’être abattus, le nationalisme agressif et dominateur est toujours le seul langage autorisé, et les crimes commis en son nom sont toujours pardonnés.

La démagogie vulgaire de Erdogan qui dans ses diatribes anti françaises mêle les menaces et les mensonges ( le soi disant "genocide" commis par les français en Algérie, dont personne, même pas les Algériens, n’a jamais parlé jusqu’à aujourd’hui – ce qui ne veut pas dire que il n’y a pas eu de crimes de guerre commis dans la guerre avec le terrorisme à cette époque) montre que ce régime reste encore  prisonnier des modes moyen orientaux de gestion de la politique : terreur politique vis à vis des opposants, répression des médias (dizaines de journalistes et d’opposants emprisonnés), démagogie cynique et mensonges énormes comptant sur la désinformation pour faire passer des mensonges à la Goebbels, et, cerise sur le gâteau, la victimisation accusant celui qui présente le miroir d"‘islamophobie" – le grand slogan des islamistes  pour faire pièce à ceux qui dénoncent leurs tentatives d’extension de leur contrôle sur les populations.

La réalité est que loin de tenter de rapprocher les foules musulmanes de la démocratie, le parti islamiste qui s’est emparé du pouvoir en Turquie  contamine petit à petit la démocratie par les pratiques anti démocratiques des islamistes, qu’il y introduit une violence  et un déni de la réalité croissants, et qu’il pourrit la dimension éthique de la démocratie par le mensonge sur lequel il fonde le rapport fondamental entre l’Etat et le citoyen. C’est cette corruption éthique qui apparaît aux yeux du monde  dans le soutien complice aux génocidaires, et c’est la tache qui salit la nation turque, alors que le peuple allemend, en reconnaissant les crimes commis par lui et en son nom, a lavé son honneur et rejoint les autres nations civilisées, ce que la Turquie n’arrive pas à faire.

Accepter un pays de cette sorte dans l’Europe aurait été abaisser l’Europe toute entière  et la rabaisser au niveau de sauvagerie dont la Turquie n’arrive pas à se démarquer. La Turquie, qui a inventé -ou perfectionné – une nouvelle forme politique : celle de  la pseudo démocratie qui vide la démocratie de son contenu moral et humain, est ainsi le seul pays a avoir commis un génocide et à refuser de reconnaître ses crimes, alors que les Allemands, les Cambodgiens et mêmes les Rwandais ont fait passer en jugement leurs génocidaires. La Turquie, elle, les considère comme des victimes  et prend une attitude menaçante et arrogante quand on ose lui rafraîchir la mémoire. On comprend qu’elle soit un modèle pour les gouvernements islamistes issus du "printemps arabe": avec ce modèle, les affaires peuvent marcher  et ce n’est pas le respect humain ou la vérité qui se mettront en travers de la mise au pas progressive de la société  et des consciences  par les religieux. La brutalité et le cynisme  étaient déja apparus dans la manipulation turque de la "flottille pour Gaza". La violence de ses manières et de son langage laisse augurer du pire pour la suite, et l’évolution vers une dictature  de plus en plus ouverte , avec juste quelques formes démocratiques, semble de plus en plus vraisemblable. L’effort pour garder des formes démocratiques se justifiait par le désir de la Turquie d’entrer dans l’Europe et par les pressions exercées par celle-ci dans ce sens. L’abandon de cette perspective permet à la Turquie  de retrouver  librement ses traditions de despotisme oriental et ses nostalgies impériales et de se lancer dans la compétition avec les autres candidats à la domination du Moyen Orient (Iran ,Arabie , Egypte) ce qui implique de se plier aux modes politiques de la région (anti-occidentalisme, pouvoir donné à la religion, violence, mensonge et démagogie).

A quand la volonté de la Turquie d’entrer dans le club des puissances nucléaires militaires ?

Idéologies et identités collectives

octobre 10, 2011

Les idéologies sont  des systèmes de concepts , conçus par des individus ou des groupes  qui  construisent un édifice destiné à promouvoir  une vision du monde , basée sur la primauté accordée à certaines valeurs et à certaines formes de rapport entre l’individu et la société.

Elles proposent souvent une vision idéale de la société et des rapports inter-humains, et fournissent une argumentation , la plus convaincante possible, sur les moyens d’arriver à une telle fin.

Leur but est de susciter une adhésion intellectuelle , c’est à dire une adoption par les individus de leur manière  d’aborder les questions et finalement , d’obtenir une foi dans la validité des prémisses de cette vision des choses de telle façon que , si on accepte comme  juste une  partie des raisonnements , on est amené à  faire confiance pour le reste.

Le succès de ces idéologies est lié à la manière dont elles peuvent répondre , à un moment historique donné , aux attentes, aux craintes , aux difficultés de secteurs de la population.

Ensuite ,c’est la façon dont elles sont diffusées , et éventuellement martelées , par les médias et par les institutions de l ‘époque , la façon dont elles sont exemplifiées , l’incarnation par des figures prestigieuses ou des groupes sociaux provoquant un désir d’imitation, qui entraînent la contagion mentale qui fait que les idées se répandent et sont adoptées par un nombre grandissant de personnes.

Il existe à chaque époque une concurrence des systèmes d’idées dans laquelle des idées sont plus dans l’air du temps que d’autres; certaines idées paraissent plus porteuses de sens et de vérité que d’autres, à une époque définie et pour des populations particulières , eu égard aux conditions d’existence de ces populations

Par exemple , l’idée de société communiste a perdu après l’effondrement de l’Union Soviétique et la connaissance des méfaits des régimes staliniens et maoïstes toute crédibilité et tout pouvoir d’attraction et de conviction , à l’exception de quelques  îlots de croyance , contrôlés par des Etats maîtres des médias ou confinés à quelques cercles sectaires.

Un certain nombre de ces idéologies se réfèrent à des textes fondateurs ( la Bible , le Coran, les écrits de Marx et Lénine ou de Mao ) , qui ont entraîné la modification radicale d’un paradigme d’une époque , et qui deviennent la source d’interprétations concurrentes avec les phénomènes d’orthodoxie ou au contraire d’hérésie  qui en découlent, les textes fondateurs devenant  ce qui sert à trancher entre groupes rivaux divergents sur des poins secondaires du système élaboré.

Les querelles de légitimité deviennent  des luttes pour s’emparer d’un corps doctrinal qui permet de prétendre à des postes de pouvoir et en particulier  à celui  qui détermine ce qui est la compréhension "juste" d’un texte et donc le droit à faire disparaître les positions rivales , obtenant ainsi l’exclusivité de la position de porte parole du texte sacralisé.

On a vu ainsi les querelles de traduction ou d’interprétation des textes de Freud envahir les écoles de psychanalyse et déterminer des schismes et des excommunications ,des dissidences se créer et durcir en écoles et chapelles concurrentes , se disputant le "label" de psychanalyste , une compétition féroce existant pour se partager la domination intellectuelle accompagnée  de l’accession à des postes de pouvoir ( postes de direction et de recrutement dans des services hospitaliers ou des départements universitaires) permettant  d’assurer des positions d’influence et de renouvellement des candidats.

Les Eglises, les "écoles" mais aussi  les partis politiques deviennent les institutions dévolues à la conservation , à la reproduction et à l’expansion  de la "véritable" pensée du ou des fondateurs, en même temps que les lieux du pouvoir conféré par le maniement de ces formidables outils d’influence. Car celui qui contrôle l"expression et la forme de la pensée mise en position dominante contrôle la pensée et l’esprit des masses qui adhèrent à cette pensée ,  et peut même tenter de prévenir l’émergence d’une pensée dissidente et de la tuer dans l’oeuf.

C’est pourquoi le contrôle des médias et celui de l’éducation sont des enjeux absolument vitaux sur le plan politique , tous les mouvements politiques et religieux sentant bien que c’est dans ce "moulage" des esprits que se situe l’enjeu fondamental pour le maintien ou la perte de l’influence sur les populations.

C’est ce qui a fait que en France , l’Eglise  s’est défendue avec acharnement contre la perte de son magistère sur les consciences , luttant de toutes ses forces contre ceux qui cherchaient justement  à libérer la population du pouvoir d’influence des prêtres , à travers le ‘formatage" des jeunes esprits par toutes les institutions religieuses qui encadraient , à toutes les périodes de leur existence , la vie des paroissiens.

De la même façon , les grands mouvements totalitaires du XX ème siècle ( fascisme, nazisme et communisme) ont tenté d’encadrer les populations dès le plus jeune âge  à travers  par exemple les mouvements de jeunesse plus ou moins obligatoires dans lesquels l’idéologie de ces mouvements était serinée de façon continue et soutenue par des activités excitantes pour la jeunesse  ainsi que par l’esprit de groupe favorisant l’identification aux pairs.

Tous ces mouvements idéologiques ,ont visé une unification de la société à travers l’adhésion aux mêmes postulats de base et ont dû une large part de leurs succès au désir des populations de trouver un facteur d’intégration et d’unification dans ces croyances communes , les hommes cherchant à retrouver ce qui soude une communauté humaine et donne sens à son activité , contre les facteurs de division inévitables ( différences de culture   et d’intérêts qui dressent les gens les uns contre les autres) . L’universalisme des religions et des doctrines politiques totalitaires apparaît à nombre de personnes comme un antidote à l’individualisme séparant les personnes du corps social  et les coupant de la signification de leur existence. C’est ce qui donne parfois tant de foi à leur engagement  qui repose sur la conviction que la vie la meilleure est celle qui se consacre à un ensemble humain plus large ( même si c’est parfois au prix de la haine contre d’autres groupes humains).

Ce qui se passe actuellement  dans le monde avec la poussée de L’Islam et le poids grandissant du religieux pour les populations en difficulté d’intégration dans les sociétés d’Europe Occidentale montre bien comment les éléments psychologiques et sociologiques s’intriquent pour aboutir à des difficultés d’intégration et à des raidissements identitaires compensatoires.  Tout cela se conjugue dans  une tentative d’affirmation  et de valorisation de soi à travers l’identité islamique. Cette identité ,enveloppe d’une idéologie qui tente de nier la supériorité (intimement ressentie) de la culture occidentale en exaltant  l’effacement de l’individu dans la religion et la tradition, en essayant , de la même façon que les mouvements créationnistes aux Etats Unis , de contester la Science et la Raison  comme supports de la vérité , au profit d’une conception de la vérité bannissant relativisme et esprit critique et prônant la soumission absolue à des mythologies archaïques, fait écho aux blessures narcissiques vécues par les masses  musulmanes déshéritées du monde entier.

Elle est la tentative d’auto-réparation de  groupes sociaux marginalisés par les sociétés riches et modernes , mais qui malheureusement , comme beaucoup d’auto-médications comporte des risques très lourds pour ceux qui la pratiquent.

L’idéologie  (religieuse en l’occurrence) apparaît là  de façon très transparente comme la réponse à  des désirs  puissants de nature identitaire (affirmer la valeur de sa  culture et  manifester son rejet de la culture  environnante perçue comme  stigmatisant ce groupe), échapper à une destinée individuelle en affichant des signes de rattachement à une communauté qu’il s’agit en même temps de faire exister de façon volontariste, ce qui  permet de donner un sens communautaire à son existence.
Les systèmes traditionnels sont dans le monde moderne soumis à des épreuves de viabilité par la compétition mondiale  qui en ébranle les bases , ce qui retentit sur les représentations d’elles-mêmes de ces sociétés et entraîne des succès pour les idéologies qui essayent de restaurer ces systèmes en voie de désagrégation; Un grand nombre de personnes , en souffrance devant le constat  de leur impuissance à lutter contre l’organisation dominante de la société , se raccrochent à tous ceux qui leur parlent le langage du monde qu’ils ne veulent pas quitter et qui leur tiennent le discours qu’ils ont envie d’entendre : celui qui pourfend les valeurs de la modernité et qui avance l’idée que l’union "organique" de la société dans l’immobilité de la soumission totale à la pensée contenue dans un texte sacré  est meilleure que la  mobilité  de l’adaptation  au monde  vertigineusement changeant de la réalité actuelle. Certains choisissent de se faire les combattants de cette idée,jusqu’au meurtre et au sacrifice de leur vie.

Tous ceux pour qui la dureté de la société et la rapidité des adaptations mentales nécessitées par l’existence paraissent impossibles à gérer sont à la recherche de systèmes leur permettant de stabiliser leur pensée , d’expliquer le monde, et de s’y représenter comme doués de valeur. Les offres correspondant à cette attente sont nombreuses  qui se disputent ce "marché" des consciences  en plein désarroi.

Les discours religieux , politiques , et psychologiques , se pressent pour faire préférer leur offre , entre les produits bâclés et bas de gamme (la  camelote  à buts directement intéressés des sectes , les systèmes groupusculaires ne touchant que des cercles très étroits, mais parfois extrêmement déterminés , l’univers flou et labile des rumeurs) et les systèmes très élaborés et sophistiqués , appuyés sur des siècles de productions artistiques, esthétiques , théoriques, validés par la reconnaissance des élites culturelles et intellectuelles , qui finissent par constituer le fond  d’une culture dans une société.

A la différence des systèmes philosophiques purs , que leur complexité et leur difficulté d’accès réserve à  un nombre très réduit de personnes spécialisées dans la pensée , les idéologies sont des systèmes appliqués , formulés en termes non seulement accessibles à tout le monde , mais aussi construits pour séduire intellectuellement et  émotionellement , comme une voiture peut séduire à la fois par ses performances et par son esthétique , mais aussi par ce qu’elle fournit d’image sociale ,par sa référence  à un statut et à une façon de se situer par rapport à ce statut. (voyante ou discrète , puissante ou modeste , banale ou exceptionnelle , etc.).

Les choix idéologiques sont ,indépendamment des facteurs rationnels , des marqueurs d’appartenance  à des groupes sociaux ( marquage ou démarquage , d’ailleurs) dans  lesquels  le conformisme (ou son refus) est un facteur très important  ( Le film de Bertolucci "Le Conformiste" , exposait très bien comment un homme décidait d’adhérer au fascisme pour se fuir en  se fondant dans le système dominant . Plus les systèmes sont totalitaires ( c’est à dire visant l’alignement dans tous les secteurs de l’existence, en particulier privés) , plus la pression vers le conformisme est forte , plus le prix pour y échapper est élevé.

Mais la particularité des idéologies , quand elles sont des ensembles structurés , couvrant à peu près l’ensemble des  domaines de l’existence , est que elle peuvent éliminer  la pensée individuelle d’une personne , moins bien structurée , documentée ,étayée  comme certaines espèces animales ou végétales prédatrices éliminent parfois toutes les espèces concurrentes quand elle sont favorisées par un facteur climatique ou écologique et qu’il n’y a pas de prédateur pour cette espèce (algues vertes, carpes des grands lacs au Canada ,etc.

C’est ce qui pousse les groupes promouvant des idéologies à essayer  d’interdire  le droit à exister à  tous les systèmes concurrents susceptibles de donner une base de résistance  aux individus. Par nature , les idéologies sont expansionnistes et visent  à devenir le système de référence du plus grand nombre d’individus possible , comme les fournisseurs d’accès à Internet  ou les moteurs de recherche deviennent les filtres utilisés par des centaines de millions de gens pour découper la réalité  et accéder au monde.

De ce point de vue , la démocratie  est un système qui vise à préserver la liberté de pensée en luttant contre le monopole  sur la pensée  établi par un groupe (droits de la minorité , liberté d’expression, d’association et de manifestation , liberté de la presse et lutte contre la position de monopole dans les médias, neutralité de l’Etat dans les questions religieuses , choses bien plus complexes que la seule prise en compte d’une majorité numérique).

Finalement ,la démocratie , quand elle est assez au clair avec elle-même pour savoir  que elle doit se donner les moyens de lutter contre ceux  qui veulent laisser le champ libre  aux idéologies qui visent  le pouvoir sans partage et l’éradication de ce qui les conteste , est la seule forme politique qui défend la diversité de la pensée individuelle et sa liberté.

GB

Après Oslo: la captation des esprits par les idéologies, parfois meurtrières

septembre 28, 2011

L’influence d’idéologies fournissant l’appareillage théorique qui justifie le terrorisme et les passages à l’acte meurtriers pose la question de savoir qu’est ce qui constitue la force d’attraction de ces systèmes , qu’est-ce qui fait s’aligner certains sur ces discours alors que d’autres résistent et gardent leur capacité critique et la liberté de refuser la violence meurtrière qui leur est suggérée

La capacité de certains discours à rencontrer un écho dans des pans entiers de la population ,y compris dans des couches éduquées et intellectuelles,et à emporter l’adhésion et parfois  l’enrôlement de grandes masses pose la question du besoin que ces discours viennent satisfaire ou combler.

La coexistence de discours concurrents et la division de la population en grandes masses représentées sur l’échiquier politique  découlent  du fait que les grandes lignes de démarcation correspondent  à des différences dans les hiérarchies des valeurs (liberté/égalité , justice/créativité , bien-être/ puissance,etc

Les discours politiques structurent des systèmes de valeurs sociales et culturelles matérialisés dans des projets de société où s’expriment à la fois les intérêts et les cultures  de groupes sociaux, des idéaux, et des espoirs collectifs.

C’est la nébuleuse de ces représentations chez chacun qui s’articule et se met en forme . autour des choix proposés par les mouvements politiques et les idéologues des différents bords.

Les politiques , qui sont à l’affût des attentes et des désirs profonds des masses, leurs renvoient en miroir une vision rationalisée et rendue cohérente de ces désirs ( par leurs théories , leurs discours ou leur image), et les masses les chargent alors de les réaliser, avec le pouvoir qu’elles leur confient.

Ce qui était jadis unifié et porté par les institutions et la tradition , et qui structurait la vie mentale des individus  (religion,appartenances locales , éducation) est maintenant éclaté entre les différentes sous cultures politiques et intellectuelles , ce qui produit incertitude et  désorientation

Mais les politiques ne sont pas que le reflet passif de l’opinion; ils la modèlent aussi par le développement d’idées qui frappent la sensibilité et font vibrer les sentiments sociaux : empathie pour différents groupes ou au contraire antipathie pour certains , représentation du "juste" ou du" politiquement correct", etc.

Les médias , eux mêmes suivistes par rapport à l’opinion , la modèlent aussi , en diffusant à plus grande échelle encore que le livre , les idées reçues , les raccourcis qui plaisent , en partie par l’inculture des journalistes eux mêmes. Ce sont aussi des porte voix  de lobbies politiques ou idéologiques, qui délimitent des sphères d’influence  nationales , religieuses , sociologiques. dans lesquelles il n’est souvent pas question de laisser place à l’ambigüité ,ni à la contradiction , même partielle.

Dans certains pays, ce sont des territoires mentaux sur lesquels est revendiqué  le monopole, sous peine d’exclusion ou pire . La religion a été l’exemple même de cette emprise exercée sans partage sur les esprits , menaçant la libre pensée des sanctions les plus graves , de l’excommunication (= expulsion de la communauté) jusqu’au bûcher. Le recul du pouvoir de coercition religieux et de mainmise sur les esprits dans le monde occidental n’a pas eu d’équivalent dans le monde musulman ou la religion fonctionne encore , de façon obligatoire , comme la matrice des esprits.

C’est une caractéristique affolante de l’espèce humaine que elle n’arrête pas de confier à des petits noyaux de gens (Comité Central , concile ,etc.) la détermination de la pensée qui doit être diffusée , adoptée, encensée et dont tous les organes d’influence doivent reprendre l’antienne

Les mécanismes d’identification et de structuration font que sur la base de quelques assentiments se construisent des systèmes personnels , nourris par des postulats que les cultures politiques alimentent , organisent et durcissent. L’exemple en est l’alignement des représentations du monde  et  l’incorporation des raisonnements et des enchaînements  tout faits dans la logomachie marxiste ,  gauchiste ou nazie , ce qui aboutit à l’aspect stéréotypé des discours , à "la langue de bois". Les jugements deviennent automatiques , les raisonnements impersonnels et standardisés.

Les embranchements  logiques sont fournis ,les objections contre argumentées ou omises , les systèmes de pensée se développent en réseau , fournissant des explications de plus en plus cohérentes et redondantes,  délégitimant de plus en plus les systèmes adverses ou simplement différents.

Les systèmes d’idéaux, capables de mobiliser sous l’étendard de leurs valeurs le dévouement total , l’énergie et la volonté de combat de populations entières tout en organisant le dénigrement des valeurs d’en face,  peuvent évoluer , quand ils sont instrumentalisés pour la captation du pouvoir , vers des systèmes d’emprise psychique  où des concepts très discutables ( le cours prévisible de l’histoire , le parti représentant du peuple ,  l’économie  raison dernière de toutes les structures culturelles, etc.) acquièrent  indument valeur de vérités scientifiques et d’évidences entraînant en cascade les raisonnements falsifiés et les adhésions biaisées.

L’adhésion affective à des valeurs, fondée avant tout sur la nature profonde d’une personne et  sur son histoire et ses rencontres ,  s’étaye ensuite de justifications boiteuses sur le plan véridique et rationnel , mais fournissant une certitude et une argumentation qui donnent une cohérence et une force de conviction entraînante à ce qui sans cela serait resté à l’état d’opinion vague et changeante. En effet l’argumentation logique stabilise la pensée et met à l’abri celui qui la produit , ou la reprend,  de la labilité des émotions qui rendrait les choix réversibles. L’argumentation rationnelle et l’imposition  de ses concepts sont ainsi des armes essentielles dans la lutte de l’idéologie  pour le gain et la conservation de l’opinion publique , dans la lutte continuelle pour la conquête des esprits.

Mais les gens eux mêmes sont désireux de cette stabilité de pensée et c’est pourquoi ils adhèrent facilement à des systèmes qui leur proposent des architectures toutes faites de  décodage du monde.

Le corpus de postulats qui constitue la croyance , initialement fondé sur des choix affectifs ou émotionnels , s’appuie sur des raisonnements pseudo objectifs qui font passer dans les profondeurs inconscientes  les rêves , les désirs , les identifications , les besoins qui ont déterminé au départ ces choix.

Nul besoin d’invoquer la folie pour faire référence à l’irrationnel qui irrigue en profondeur les choix soit disant rationnels invoqués par les gens pour justifier ces positions qui entraînent des choix passionnés.

C’est la manière dont les idéologies façonnent et contribuent aux identités , c’est à dire le regard porté sur soi et les autres,  qui entraîne les adhésions passionnelles , la violence  des affirmations et parfois les actes conçus comme des concrétisations des systèmes d’idées primordiaux pour les individus.

Toute la question de la suggestibilité de l’esprit humain est comprise dans  cette influence des systèmes tout faits sur les consciences individuelles.

Les individus ,pour un grand nombre d’entre eux , sont demandeurs d’une direction, d’un guide de l’existence. La raison pure ne suffit pas à trancher les apories de l’existence , elle ne peut en particulier déterminer le choix entre les valeurs concurrentes. C’est déjà une tromperie efficace des idéologies que de se présenter , très souvent ,  comme opérant un choix fondé sur la raison , alors que elles masquent le choix initial qui est celui d’un désir , souvent de nature identificatoire.

Penser librement est un travail permanent de distanciation des entreprises de suggestion qui nous environnent et se disputent l’influence et la maîtrise de nos esprits. Nombreux  sont ceux qui , pour suivre des impulsions profondes ,ouvrent leur pensée à ceux qui leurs paraissent avoir poussé plus loin que eux-mêmes leurs désirs et leurs raisonnements. Ils suspendent  ainsi leur capacité critique et risquent de devenir captifs de pensées élaborées  dans des cuisines parfois malsaines , quand ce n’est pas simplement criminelles.

GB


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