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Mona Ozouf critique la conception de Ernest Renan de l’identité nationale

janvier 16, 2011

Dans le dernier numéro de l’hebdomadaire Le Point , consacré  à l’identité française , l’historienne Mona Ozouf écrit un article , passionnant comme tous ses écrits , dans lequel elle exprime ses regrets  quant à l’échec du débat sur l’identité souhaité par le gouvernement..

En effet , pour elle ,"chercher ce qui fonde chez les Français le sentiment mystérieux d’appartenir à un ensemble et les autorise à user d’un "nous" était loin d’être sans intérêt" Et , dit-elle ," on a quelque raison de redouter une crise de l’identité nationale , vers laquelle convergent tant d’observations: pêle-mêle , la défiance accrue à l’égard de toutes les institutions autoritaires, la dilution de l’autarcie nationale dans l’Union Européenne, sa contestation par les mémoires particulières , l’extinction de toute foi dans le messianisme de la nation France . Tout contribue à nourrir l’interrogation sur notre identité".

Pour elle , la cause principale de l’avortement  du débat n’est pas dans le couplage avec la question de l’immigration  ou dans la conception administrative d’un débat impulsé du haut vers le bas , mais dans l’adhésion généralement donnée à la formule renanienne de  la nation,"partout répétée comme un sésame: le sentiment national , à en croire ces lecteurs de Renan , c’est "le plébiscite de tous les jours" ,  une décision souveraine , un superbe geste inaugural. "Ce sont des lecteurs hâtifs , dit-elle , car  le pacte d’aujourd’hui, chez Renan , ne surgit pas comme Venus de l’écume marine. Il ne se conçoit pas sans le pacte d’hier ou d’avant -hier , il es accoté à une histoire et porté par la continuité de la tradition. Etre Français , c’est sans doute une décision , mais aussi un héritage , et compose constamment le choisi avec le reçu – ou le subi.

Cette conception volontariste atteste selon elle d’une obscure fidélité de la politique française à ses origines révolutionnaires. Mais cette allégeance porte en elle-même ses propres contraintes , remarque -t-elle : "Elle oriente la discussion vers la recherche d’une définition substantielle de l’identité. Et si on la tenait , cette formule de la francité éternelle , comme il serait facile , alors , d’en user comme d’une machine à contraindre ( en obligeant les êtres à camper sur un socle national immuable) à trier (entre bons et mauvais Français) à exclure enfin".

Là , le discours de Mona Ozouf est parfaitement clair:  "La conscience de l’identité n’est jamais une expérience pure, sans enracinement historique , ni ancrage social. Elle est vécue et lentement apprise au travers des associations variées – parentés, voisinages, métiers, partis, églises – où s’intègrent les individus. Elle n’est jamais achevée , et constamment réinterprétée par les rencontres et les surprises de l’existence. Elle est une relation , non une essence; une alchimie , non une définition. Et le fait qu’elle soit plurielle est la meilleure garantie contre l’enfermement communautaire , ce croquemitaine contemporain."

Peut -on être à la fois et également Breton ( ou juif ou tout autre chose) et Français?  A la fois , bien sur que oui ,puisque c’est ce que vivent sans trouble tant de Français aujourd’hui , répond Mona Ozouf . Egalement, évidemment non , et là , dit elle est le point crucial, si peu compris pourtant.

"Selon les temps et les lieux , les situations et les rôles, c’est une de ces appartenances qui tient le haut du pavé et impose de tenir les autres à leur place subordonnée. Quitte pour celles-ci à retrouver , en d’autres circonstances leur prééminence. En d’autres termes, une appartenance n’est prioritaire que relativement à la fin poursuivie et au bien escompté. Nous passons donc notre vie à arbitrer entre ces priorités , à organiser la coexistence de nos  multiples identités. Le plus humble de nos emplois du temps révèle la richesse de la donne, le tourment du choix , l’insatisfaction qu’il laisse. Bref la complexité du vivre qu’a tenté d’abolir, en vain , la simplicité ministérielle".

La Nation , l’identité et le dépassement de soi

septembre 11, 2010

L’identité d’une société comme celle d’un individu est le condensé des valeurs  et des représentations de soi  qui donnent sens à son existence et qui construisent sa cohérence interne , cohérence des choix intérieurs pour l’individu , cohésion des groupes complémentaires mais aux intérêts divergents pour la société et la Nation .

La société est l"ensemble fonctionnel de ces groupes sociaux , la  Nation l’ensemble des références et des représentations qui en constitue le ciment, et avant tout la source des idéaux qui sont le véritable moteur des individus en donnant une signification à leurs actions.

Le débat avorté sur l’identité nationale n’a été qu’une péripétie dans la montée des interrogations sur le sens de ces termes : Nation , identité nationale,  souveraineté, nationalisme  et communautarisme, universalisme et particularismes.

Pour la France , à la suite du débat sur ses "racines  judéo-chrétiennes", ce que l’on peut dire c’est que les racines des valeurs de la France sont aussi  bien  dans la culture gréco romaine ( la philosophie grecque , le droit romain , les racines de la langue elle mêmes , ce qui implique le découpage de la réalité , la mythologie gréco romaine , etc) ,  dans le fond celtique des tribus gauloises ou germaniques des envahisseurs francs ,  dans la culture féodale  et son univers guerrier et chevaleresque, dans la Renaissance et son esprit d’ouverture et d’humanisme opposé à la scholastique chrétienne, dans la société d’ordres  aristocratique  de la royauté et dans la passion révolutionnaire  et la révolution mentale des Lumières , etc..

C’est l"ensemble de ces visions idéales successives qui fournit le réservoir d’idéaux , la complexité et la richesse des modèles proposés .C"est cet ensemble qui a fourni les élans successifs qui ont produit les extraordinaires réalisations  où ils se sont incarnés .

Ces rêves partagés  , cet imaginaire (= répertoire d’images) qui constituent le vrai ciment de la société, vont bien au-delà  de la croyance religieuse. Celle ci a constitué une forme poétisée et affectivement extrêmement forte du pressentiment humain que  ce qui donne sens à l’existence humaine se situe dans un effort pour dépasser le donné pulsionnel , la simple survie et la simple recherche de la jouissance ;  La religion et l’ordre établi  en ont fourni une théorie cohérente  qui s’est concrétisée dans la soumission à une transcendance extérieure à l’homme. La modernité a peu à peu remplacé cette transcendance extérieure par une transcendance des valeurs humaines ,où ce sont les réalisations humaines qui constituent le merveilleux  qui justifie l’épopée de l"espèce et où l’humanité devient sa propre fin.

C’est pourquoi l’arrivée massive d’immigrants porteurs de valeurs différentes , essentiellement de sociétés traditionnelles qui sont des "sociétés de l’être" et non des "sociétés du faire" (Anne Marcovitch) , les premières étant celles ou la valeur est déterminée avant tout par le fait d’occuper la place prédéterminée par le destin social , ce qui suffit à assurer l’ordre social et la satisfaction  , les secondes étant celles ou c’est par ses oeuvres que l’individu acquiert sa valeur sociale , c’est à dire par son effort , éventuellement ses sacrifices et par ses qualités  , a produit  des réactions de rejet d’une part de la population.

C’est le prométhéisme de cette société moderne qui est vécu par les fondamentalistes comme un crime de lèse transcendance  et d’usurpation des prérogatives divines , et c’est ce qui crée le climat de guerre déclarée à la culture occidentale.

C’est la Nation qui fournit cette capacité d’aller au-delà du donné  (place dans la hiérarchie sociale ,  jouissance personnelle , intérêt individuel ) par les créations collectives qu’elle suscite et permet : grandes fresques mythiques et religieuses , héroïsmes historiques , chefs d’oeuvre de la création humaine artistiques et scientifiques que seul le collectif autorise. Seul le collectif permet cette transcendance de l’humanité et cette création des merveilles dont la fierté donne sens à l’existence humaine.

C’est d’ailleurs un problème des sociétés démocratiques contemporaines , par rapport aux anciennes sociétés aristocratiques . Comme l’avait prévu Tocqueville: ces dernières , libérées pour les classes dominantes , du souci de la survie , pouvaient se consacrer au "superflu" qu’était la beauté ou la gloire.  Les sociétés modernes , menacées devant la massification et la mondialisation d’être dominées par le souci de la survie , ne disposent pas toujours  de l’espace pour une telle ambition.

Comme le disait Renan , la valeur de la Nation est dans le souvenir des grandes choses réalisées qui soutient le désir de les égaler ou de les dépasser.

La Nation est ainsi le dépositaire des réalisations et des chefs d’oeuvre les plus inouïs de l’humanité, qui témoignent de l"élan humain vers le dépassement du donné. Les monuments poétiques de la pensée ,  de l’art et de l’architecture ,  subjuguants  de beauté, de force, et d’intelligence témoignent de cette capacité en l’homme à tirer de lui-même ce qui le porte au-delà de la survie et du bon fonctionnement. C’est le paradoxe de l’humain que sa capacité à produire ce qui le transcende avec le levier de la société et le trésor des modèles qui l’entourent.

La recherche de la grandeur collective n’est donc pas mégalomanie de groupe , narcissisme satisfait de soi , mais perpétuation de l’effort qui tire  l’homme au-delà de la simple jouissance et lui fait justifier son existence par la recherche des significations qu’il produit lui-même.

Le Gaullisme par exemple et son attachement souvent raillé à la grandeur de la France a représenté cette tension vers l’Idéal qui est l’âme d’un pays  quand elle n’est pas dévoyée dans l’égoïsme national ou la haine de l’autre.

La Résistance a montré comment une minorité courageuse peut représenter par sa capacité d’effort et de sacrifice , le noyau le plus précieux d’un groupe , celui qui tire l’ensemble vers le haut et qui finit par réaliser les rêves non formulés de tout le groupe;

L’identité des peuples est inséparable des processus d’édification de ces valeurs qui constituent le trésor des modèles qui soutiennent la structuration des groupes comme celle des individus.

Les religions judéo-chrétiennes ont fourni un support sans précédent à cette aspiration à l’élévation collective , si sensible dans l’architecture religieuse par exemple,  mais en la faisant passer par la soumission à un ordre transcendant extérieur à l’humain.

Le Communisme , dans ses débuts , a paru pouvoir susciter un élan de même type , suscitant l"enrôlement , la conviction et le sacrifice de millions d’hommes jusqu’à ce que la réalité vienne démentir l’ idéal resplendissant qu’ il prétendait incarner et que soit démasquée sa face hideuse et meurtrière.

Ceci montre comment c’est par le bout de l’Idéal qu’on capture les hommes, ce qu’ont bien compris les religions sacrées ou profanes; et "ceux qui croient au ciel et ceux qui n’y croient pas  vibrent de la même façon aux récits des actes d’héroïsme de ceux qui ont incarné le meilleur des peuples.

Même l’engouement pour les compétitions sportives traduit cette attirance (populaire) pour le dépassement de soi ( la souffrance des coureurs cyclistes du Tour de France par exemple) , cette admiration pour les "héros" qui incarnent la tension vers le meilleur.

L’amour dont sont parfois entourés les champions ,admirés comme des héros ou en tout cas , des figures de l’excellence, traduit le sentiment qu’ils sont exemplaires de la lutte pour tirer le meilleur de soi. L’amour du"" Héros" traduit l’idée qu’il est le représentant du meilleur en soi, le stimulant et le rappel de ce devoir intérieur de ne pas oublier l’idéal, d’où la reconnaissance et l’affection dont ils sont entourés. Cet amour pour les  porteurs de l’Idéal, est un ressort essentiel de l"amour pour les parents comme pour les leaders charismatiques, et intervient aussi dans la dynamique de la passion amoureuse ( la cristallisation stendhalienne).

Ainsi la question de l’identité nationale et des idéaux dont elle est porteuse n’est pas du tout  réductible à un gadget électoraliste bien que elle se soit présentée comme telle en France. La Gauche française , privée de toute pensée sur ce plan du fait de  sa domination intellectuelle par le gauchisme théorique (rejet du "libéralisme", pacifisme , tiers -mondisme ,droit de l’hommisme) a disparu du débat nécessaire sauf sa fraction "républicaine", qui tente d’articuler une défense de l’Etat-Nation qui est surtout une défense de l’Etat Providence .

La Nation,  pensée trop unilatéralement  dans  l’idéologie  Républicaine comme une adhésion politique aux valeurs des Lumières    et de la Révolution , reste réduite au concept de citoyenneté et l’accord entre les Français  limité à un accord sur les valeurs de la République. Celui ci existe , pour une large majorité, mais ceci fait table rase de toutes les valeurs extra -politiques  touchant à tous les autres domaines de l’humain , et ceci depuis deux millénaires et non pas deux siècles comme l’héritage révolutionnaire. Encore une photo de l’histoire retouchée pour enlever les personnages qui ne rentrent pas dans l’hagiographie des tenants du discours. Les valeurs de la société française ne se ramènent pas au jacobinisme universaliste , même si celui ci y tient une place importante.

L’imaginaire partagé et les idéaux essentiels  ne se réduisent pas à la défense des droits de l’homme et à une conception juridicisée du monde. Les valeurs sont aussi ce qui élève l’homme et lui fait viser l’idéal d’un faire glorieux , au delà de l’ère des loisirs et des plaisirs.

Apporter sa pierre à l’édifice humain , d’abord en soutenant l’édifice collectif de la Nation est ce dont l’Histoire donne la mémoire et le désir aux hommes. Les destins collectifs sont la  seule manière de sortir de   l’ enfermement en soi et de l’égocentrisme ‘individualiste développé par la société moderne. L’attachement  des individus à leur Nation, en dehors de la sécurité donnée par le caractère familier de cet environnement , est lié au pressentiment que c’est là que gît la source des valeurs et des images  idéales qui soutiennent l’élan nécessaire à produire du sens, à l’époque de la dissolution des grands systèmes de croyance. Car nous sommes bien , comme le disait Nietzsche , à l’époque  non pas du retour au religieux et à la croyance ,  mais de la nostalgie de la croyance.

Le débat sur l’identité nationale:la Nation assure le dépassement des intérêts locaux pour atteindre des buts plus élevés

décembre 18, 2009

Le développement de l’Etat Nation français,son extension historique jusqu’à sa stabilisation à l’intérieur de frontières quasi naturelles, montre comment , avec une certaine avance sur l’Allemagne et l’Italie voisines, s’est constituée une forme stable d’unité entre une série de régions et de groupes sociaux ,dépassant des différences liées aux sphères culturelles différentes dont ils étaient issus, (monde méditerranéen et latin du Sud, celtique de la Bretagne,germanique de l’Est , etc.) La création de l’Etat centralisateur, non seulement a permis de dépasser les rivalités des grands féodaux qui suspendaient la vie politique à la lutte d’orgueil et de pouvoir des grands clans nobiliaires, mais il a donné des moyens, économiques, éducatifs,militaires,culturels, sans commune mesure avec ceux des époques antérieures.

La grandeur et le rayonnement de la France au 17ème et au 18ème siècle ,ont été liées autant à sa  puissance démographique (poids de la plus grande population européenne de l’époque), que à la cohérence des politiques publiques menées par des dirigeants préoccupés de construire les bases de la force de cet ensemble.

L’union a fait la force et a nourri les moyens d’un développement culturel, politique, qui a ébloui et bouleversé le monde. De cette unité sont nées les réalisations et les idées qui ont changé l’évolution du monde par la révolution des idées .

Le peuple français conserve la mémoire de ces moments historiques ou il a été le levier qui a  modifié  l’univers, donnant collectivement à chacun un pouvoir d’action sur la réalité qui surpasse de très loin tout ce qui pouvait se réaliser à l’échelle limitée des individus , des  régions ou des villes.

Ce levier donné à chacun par le multiplicateur qu’est la nation, incubatrice des idées dont elle fournit le milieu de culture ,et support de la force armée qui est parfois nécessaire pour  imposer les changements au monde qui s’y refuse, c’est ce qui fournit à chaque citoyen un moyen de s’élever au dessus  à la fois des petits intérêts personnels et du cercle à peine plus large des intérêts du clan, de la classe sociale ou de la corporation.

Cela a été valable à l’époque de la chrétienté dominante, ou la France a été à l’avant garde de l’ élan collectif spirituel , architectural avec les cathédrales,  guerrier avec  les Croisades . A l’époque de la Révolution Française , elle a collectivement renversé le plus intangible des ordres sociaux et des cadres de la pensée humaine.

Le contre exemple le plus évident actuellement, est celui de la faillite de nombreux états du tiers -monde, qui ne peuvent arriver à transcender l’esprit tribal ou clanique, et dans lesquels l’Etat n’est rien d’autre que une position de pouvoir accaparée soit par un individu, soit par un clan . Dans ces cas , la vie politique se réduit à cette lutte pour l’occupation d’une place génératrice d’avantages redistribués aux membres du groupe (ethnie,tribu, ) sur un mode ressemblant aux moeurs féodales avec leurs liens de clientèlisme et de népotisme , et la succession monotone d’abus qui anticipent sur les abus futurs des groupes concurrents.

Le recul de la religion dans le monde, du moins dans le monde occidental, avec celui d’une foi dans des buts autres que la simple satisfaction  pulsionnelle ,et de l’adhésion à des grands mythes universalisants, a laissé la place , en France , au 19 ème siècle et au début du 20ème à la "religion de la patrie" ( jusqu’à la guerre de 14-18 environ), qui a été la source d’une tension élévatrice transcendant les intérêts particuliers.

Le marxisme et ses retombées sociales ont joué un rôle dans la dévaluation  de cette vision unitaire d’un pays au profit d’une vision rétrécie aux intérêts d’une seule classe sociale ,justifiant  la guerre sociale intérieure ("classe contre classe"), contestant la valeur des ensembles nationaux uniquement identifiés par cette idéologie  à une mystification par les classes dominantes, prônant la solidarité d’une classe  à travers diverses nations au détriment de la solidarité entre différentes couches sociales dans un même ensemble national, historiquement, géographiquement et culturellement constitué. L’inquiétude ressentie en France devant le danger d’une "fracture sociale" , c’est à dire devant le danger d’un dénouage de la solidarité entre les groupes sociaux, montre rétroactivement l’importance que les Français accordent  à cette unité  et leur crainte des conséquences catastrophiques d’une dissolution de cette complémentarité essentielle;

Les deux guerres mondiales du XX ème siècle ont contribué, par l’horreur suscitée par la folie meurtrière  déclenchée par les nationalismes, à ce que "les nationalismes nous cachent la Nation", pour reprendre l’expression de Pierre Nora. La déconsidération de la politique coloniale qui a accompagné la décolonisation et la montée des nations nouvellement indépendantes accompagnant les défaites françaises ont participé à l’effacement de l’imaginaire guerrier qui était une des composantes de l’histoire française.

Le renouveau des régionalismes, et le sentiment de perte d’identité  lié au progrès de l’Europe, ensemble encore trop abstrait et trop administratif pour susciter le développement de valeurs propres, montrent que la Nation  a constitué un équilibre unique, à l’époque récente et actuelle, pour servir de support à la mobilisation d’énergies créatrices et d’idées qui vont au delà de la simple survie confortable.

Par là , la Nation donne forme et stimule une réflexion et une action collectives qui sans elle restent privées  d’ampleur et de moyens  dans un cadre plus petit (classe, clan…), ou bien  menacées par les impératifs de la politique de compromis entre les composantes dans les ensembles trop larges comme l’Europe actuelle, ou les empires multinationaux antérieurs.

Ce milieu fertile et fertilisant pour  le foisonnement de la pensée et des initiatives, né du creuset des  caractères de différentes régions et de différents milieux culturels et sociaux, ainsi que de la sélection des meilleurs, fait de la Nation ce qui est son immense avantage: un multiplicateur des talents et un  moteur de l’élévation des buts, tout en évitant l’abstraction de la pure universalité. Car la Nation garde quand même  quelque chose de  la relation affective des unités plus petites (famille, clan, , ethnie), par l’attachement affectif à un paysage historique, culturel,linguistique, etc. ce qui risque parfois de la faire verser dans les travers communautaristes: l’exclusion des Autres, le déni de justice à leur égard, le nationalisme agressif et belliqueux.

Elle reste pourtant actuellement le meilleur état d"équilibre entre l’abstraction universaliste détachée de tout ressort affectif et le particularisme plus ou moins tribal, position de repli en Occident ou point d’arrêt de la progression dans le Tiers Monde.

(Voir aussi sur le blog l’article : "Qu’est ce qu’une Nation? l’analyse du texte de Renan  , et "Mona Ozouf critique la conception de Ernest Renan de l’identité nationale")

Le débat sur l’identité nationale: la Nation incarne des valeurs dans un mode de vivre ensemble

novembre 8, 2009

Le lancement par le ministère de l’identité nationale , de l’intégration et de l’immigration d’un débat sur la question de l’identité nationale a  soulevé  dès sa création des réactions très diverses allant de la méfiance à priori à l’intérêt profond, mais un sondage a montré une certaine lucidité chez les gens interrogés: ils sont une majorité à considérer que la relance de cette question, à ce moment précis, répond à des objectifs politiciens: mettre la gauche en difficulté et la diviser face à ces questions qu’elle n’a pas pensé depuis des dizaines d’années et ou elle est particulièrement vide d’idées et de propositions, et cela à la veille des élections régionales, tout en enlevant au Front National l’exclusivité du thème  national. Et en même temps , ils sont une majorité également à trouver intéressante et fondée, à l’époque présente, la réflexion sur  cette question, qui relaie une interrogation profondément actuelle, à l’heure de la mondialisation, de la mise en place de l’Europe, et des communautarismes , sur la spécificité et les limites de la particularité française.

D’emblée, le débat reprend  pour bases l’opposition  entre les deux visions  traditionnellement opposées de la Nation: l’opposition entre la vision de Renan , issue de la vision rationaliste et universaliste des Lumières,  fondée sur l’adhésion renouvelée à une conception citoyenne , c’est à dire un projet commun, donc une communauté de destin voulue et choisie, et la conception "romantique"  à l’allemande, ou ce qui est  considéré comme primordial,est le "Volkgeist", l’âme du peuple fondé sur la langue, les traditions, la religion, les mythes reçus et ayant constitué l’ héritage qui s’est sédimenté dans le caractère national.

La différence évidente entre ces deux conceptions est que la deuxième exclut de l’identité nationale ceux qui, étant des arrivants plus récents, n’ont pas dans leur identité les mêmes sédiments que les nationaux "de souche". Ils  restent , dans cet esprit , des nationaux incomplets, et finalement, toujours des suspects de ne rejoindre que superficiellement les valeurs des "anciens" nationaux .

C’est une conception de l’identité "essentialiste" ou l’on a ou pas  un héritage qui fonde la qualité de Français , ou d’ Anglais, de naissance. On est bien là dans une opposition entre identité de choix et identité d’origine, qui rejoint évidemment le conflit entre droit du sang et droit du sol. On voit aisément comment une telle conception peut dériver vers une vision raciste de l’appartenance nationale. On voit également ce qu’a de fondamentalement conservateur l’idéologie du "Volkgeist", puisque, l’homme étant considéré comme avant tout un héritier, le sens principal de son existence est de préserver et transmettre cet héritage. Il devient ainsi un gardien, de trésors certes, mais tourné vers le passé ou sont placées toutes les valeurs essentielles

On peut, pour figurer cette opposition , la transposer dans ce qui se présente sur le plan de l’identité d’un individu isolé.Là aussi on peut définir l’identité d’une personne par ses caractères   hérités : le tempérament naturel, les dons du milieu social dans lequel il a évolué, en fait, toutes ses déterminations.

Pourtant, ce qui fait dans les conceptions modernes la valeur fondamentale d’un individu, et sa dignité, c’est le fait  qu’il dispose d’une capacité de choisir librement d’accepter ou de refuser ces dons de la nature, de l’histoire et de la société, en fonction  des valeurs qu’il choisit de privilégier ,  selon une hiérarchie  dont il est seul à pouvoir juger, et qui peut changer  selon les époques de sa vie.

Ce qui est présenté par les tenants du Volkgeist romantique comme un déterminisme auquel il faut se soumettre, est vu par les tenants de la vision de Renan, celle des Lumières, comme une adhésion libre à un système de valeurs. Le paradoxe de la vision romantique de l’identité nationale, qui conduit directement à un nationalisme exclueur  et agressif à l’égard des minorités et des étrangers, c’est que elle prend le caractère qu’elle critique dans les communautarismes: la communauté  s’arroge des droits sur les individus, définit une identité modèle à laquelle ils doivent se conformer, les interpelle sur leurs écarts avec ce modèle. Elle décrète quelles sont les valeurs conformes à  la défense  , la perpétuation et l’extension de la communauté. Elle stigmatise ceux qui s’en écartent.

Pour éviter de se perdre dans le déterminisme essentialiste des mystiques de l’âme du peuple , il faut séparer ce qui est l’identité de chaque français -qui comporte , individuellement,des traits d’attachement , variables dans leur extension,  au patrimoine culturel, historique, langagier et religieux de la France, constituant par là leur sentiment national, et ce qui est  la  particularité des valeurs françaises, sur lesquelles existent un consensus essentiel qui réunit les différentes couches de la population .

Ces valeurs sont celles d’une démocratie profondément enracinée dans tous les aspects de la vie sociale  et dans toutes les institutions de la France (équilibre des pouvoirs judiciaire, éxécutif et législatif, liberté de parole, de manifestation, d’association, réalisant un immense réseau de la société civile équilibrant le pouvoir de l’ Etat, limitant et contrôlant le pouvoir de la police, de l’armée, contrebalançant (partiellement) le pouvoir des forces économiques.

C’est l’existence  de puissantes aspirations égalitaristes, manifestées dans les différents évènements révolutionnaires de l’histoire, coexistant avec une idéologie méritocratique et des structures souvent très hiérarchiques héritées de l’ancien régime,qui constituent un équilibre ménageant ces contraires.

C’est la laïcité qui a permis de préserver le goût de la liberté de penser et l’esprit de tolérance malgré les mouvements passionnels, et qui a permis le dépassement   et la séparation du politique et du religieux, plus que dans aucun autre pays.

C’est une forme de tolérance de l’autre qui s’est inscrite dans l’universalisme de la vision politique  française, issue du rationalisme et de l’universalité des valeurs des Lumières, et qui à fait de la France un porte parole des droits universels dans un monde soumis  à la dictature des intérêts particuliers.Les valeurs politiques  incarnées par la Nation Française se ramènent finalement à des valeurs morales: égalité en dignité et en droit de tous les êtres humains, caractère primordial de la liberté pour chaque individu, nécessité d’une solidarité entre les êtres humains à l’opposé de l’égoïsme et de la loi du plus fort.

Cet ensemble de valeurs est le ciment profond  des groupes de la nation française. Il prend la forme d’un équilibre richement nuancé entre des valeurs parfois contradictoires, qui s’est approfondi et ancré au fil des générations et qui aboutit à une forme d’art de vivre ensemble dont on voit l’effet de l’ absence chez certaines nouvelles nations. Il peut être ébranlé par des moments de crises , de clivage, ou  les passions dressent les uns contre les autres ou donnent à  certains le sentiment qu’ils sont oubliés du reste de la nation.

Il est ce qui fonde le sentiment d’être privilégié par le fait d’être Français. Il est le produit de l’évolution  de la Nation  depuis ses origines, et il intègre aussi bien les éléments religieux  ( reconnaissance de l’égale dignité des êtres humains par la religion, souvenir des ravages  créés par les guerres de religion) que les éléments révolutionnaires ( traditions de révolte du peuple, traces de la révolution de la pensée créée par l’abolition de l’Ancien Régime, souvenir des abus de la Révolution).

Le système politique , social et culturel de la France constitue un tout. Il est un mode de réalisation de valeurs humaines ( liberté, raison, universalité) , et de promotion de ces valeurs qui donne un prolongement dans la réalité aux valeurs intérieures de chaque français.

Etre Français, se reconnaître et se vouloir Français est une façon d’adhérer au parti de la liberté, de la raison universelle, de la tolérance, et cela même si certains français ne sont ni rationnels, ni amis de la liberté, ni tolérants.

Il y a eu des périodes ou des Français, au nom de la France, trahissaient ces valeurs et l’identité  intemporelle de la France (Vichy par exemple). Mais  l’identité de la France n’a pas été changée par cette période sombre. L’identité de la France n’est donc pas réduite à un gouvernement ou un autre, mais elle résume les choix fondamentaux sur le long terme,les valeurs qui perdurent et structurent le pays sur la durée.

C’est aussi une inquiétude sur la possibilité de rester fidèle à ces valeurs qui naît de l’apparition  en France de minorités qui contestent ces valeurs mêmes (laîcité, liberté de pensée, universalisme) au nom de valeurs opposées. C’est la raison  qui rend  attentifs et fermes  sur les critères de ce qui est  dangereux pour la préservation de ces principes fondamentaux. L’inquiétude qui se développe vis à vis de l’immigration, comme vis à vis de l’intégration européenne naît, dans les deux cas , de la crainte de ce que le poids de la démographie joue dans le sens d’une modification insidieuse du consensus sur ces valeurs, partagées  mais pas forcément explicitées.

Pour la première fois dans l’histoire de la Nation, apparaît un risque que le consensus soit modifié sans que les Français aient à se prononcer sur cette évolution. Or,  ce consensus sur les valeurs ne veut pas dire que les Français soient d’accord sur tout (on en est évidemment très loin), mais qu’ils partagent ce dénominateur commun, qui donne son unité à la nation, et donc aussi sa force.

C’est pourquoi formuler ce qui est le noyau même de l’unité et de la spécificité française à de l’importance, aussi bien relativement aux formes de l’acceptation des populations désireuses de devenir françaises que par rapport aux limites acceptables des renoncements de souveraineté nécessités par l’intégration européenne. Il n’y a pas lieu de s’en effrayer en craignant que se mettent en place des moyens d’exclure sur un mode xénophobe, si  la formulation qui fait sortir de l’ineffable  pose au contraire simplement les règles du vivre ensemble qui évitent le développement  de réactions extremistes, et si elle pose au contraire clairement les raisons que l’on peut avoir de partager  cette histoire avec ceux qui se reconnaissent dans les fins du peuple français.

Parallèlement, rien n’interdit d’ajouter aux valeurs partagées par la Nation d’autres valeurs plus particulières, qui peuvent être celles de groupes plus restreints (attachements régionalistes, religieux, politiques) Ce que la nation demande, ce n’est pas l’exclusivité, mais la non contradiction avec ces valeurs fondatrices.

(Voir aussi sur le blog l’article : "Qu’est ce qu’une Nation ? " , l’analyse du texte de Renan , et "Mona Ozouf critique la conception de Renan de l’identité nationale )

l’antisémitisme , produit de la haine générée par les passions identitaires, et au premier plan le nationalisme.

octobre 5, 2009

La résurgence d’un antisémitisme massif dans le monde arabo-musulman, entretenu par une propagande qui   joue continuellement la confusion entre les catégories Juif et Israélien et qui entrelace  les clichés  et les stéréotypes antisémites avec les thèmes de persécution par l’Etat Israélien, en misant sur la haine comme facteur de mobilisation des masses arabes, conduit à s’interroger, une fois encore sur les mécanismes de développement de ce phénomène social et politique qu’est l’antisémitisme.

C’est le développement de l’antisémitisme nazi qui reste l’exemple à la fois le plus absolu et le plus mystérieux de cette forme de psychose collective qui peut s’emparer d’un peuple, et le mener à la destruction de lui-même en même temps que à la destruction de l’autre.

Les catégories manquent pour qualifier cette dérive de la pensée qui conduit aux déchaînements de bestialité qui se sont produit dans l’Allemagne nazie, avec la participation de la population et des élites toutes entières, à l’exception de rares individus.

D’un point de vue simplement psychiatrique, si il n’y a aucun doute quant à la nature paranoïaque de la personne de Hitler, on ne peut penser que toute la population allemande était elle aussi paranoïaque, et le mystère reste  entier de la prise de ce discours sur les masses allemandes et leur adhésion enthousiaste à ses affirmations.

Pourtant, si on examine toute la période de montée du nazisme dans l’entre deux guerres, ce qui apparaît  comme fondamental, c’est la montée d’un sentiment national exacerbé par l’incompréhension de la défaite de 1918, par les réparations exigées par les vainqueurs, par l’occupation d’une partie du pays et son maintien sous tutelle par les puissances alliées.

Or le sentiment national allemand s’est toujours développé sur un mode différent de celui des Français: contrairement à la vision "contractuelle" du sentiment français, fondée sur l’adhésion aux valeurs de la République, c’est une vision  anti-rationnelle basée sur l’idée du "Volkgeist", c’est à dire d’une âme profonde  du peuple, issue de la langue, des traditions, des mythes et qui constituerait l’essence véritable de la Nation. C’est le passé collectif qui ferait de chaque individu ce qu’il est et sa valeur réelle.

Les conséquences de cette vision,qui n’est pas propre au nazisme,  que l’on trouve dans beaucoup de mouvements nationalistes, et qui privilégie un seul aspect de l’identité de chacun, celui qui est le produit passif de l’histoire du peuple, sont décisives pour le rejet de ce qui n’est pas partie prenante de toute cette histoire. Toutes les minorités nationales, tous les groupes qui ne  possèdent pas cette référence  à la culture originelle sont vécus comme des menaces pour cette idée de la collectivité, comme  des "corps étrangers" qui empêchent la réalisation de l’unité mythique de la nation quand ils ne sont pas vécus comme hostiles "par nature", puisque ils sont soupconnés de fonctionner en miroir, et donc de vouloir imposer leur culture propre. Pour les nationalistes, chaque peuple ne peut être que un organisme visant à réaliser son essence contre les autres qui ont le même projet.

Tout mouvement nationaliste, qui peut se résumer à  un mouvement passionnel identitaire,posant comme base que la dimension collective de l’identité ( le legs des générations antérieures) est plus importante  que les qualités propres et les choix libres de l’individu, conduit, par sa logique interne, à la fois  à l’hostilité aux groupes minoritaires,vécus comme trahissant le groupe principal, et à la négation de l’individu qui doit s’effacer devant le groupe, seule entité porteuse de valeurs. Parallèlement, tout nationalisme , qui se veut défenseur des intérêts de sa collectivité nationale, est un "égoïsme à plusieurs", et plus le nationalisme sera passionnel, plus il négligera les droits de l’"Autre", considérant que son sacrifice pour sa Nation l’exonère de  toute prise en compte des droits ou des intérêts de l’autre.

Ce qui est particulier au nationalisme, comme représentation d’un système d’identité, c’est  son aptitude à virer  à la haine de l’Autre qui est vécu comme obstacle à la réalisation de l’identité propre,et, facilement, comme complotant pour affirmer la sienne de façon déloyale.

On rejoint par là la façon dont les conflits identitaires sont générateurs d’animosités aigues, et  de violences pouvant aller jusqu’au génocide.

Le conflit  yougoslave récent a montré comment les peuples pris dans ces conflits identitaires pouvaient aboutir à des impossibilités de cohabitation pacifique allant jusqu’au nettoyage  ethnique, aux meurtres entre voisins et aux tentatives de génocide.

Cette conception de l’identité comme conférée par le groupe conduit à une exaltation de ce fonds collectif culturel, historique, linguistique  et à la production de mythes, que l’on trouve dans tous les mouvements nationalistes, célébrant les "supériorités"  de ce legs.

La particularité du nazisme a été de fabriquer une synthèse entre ces thèmes de "supériorité" nationale et  un racisme biologique qui donnait une apparence de scientificité  à cette conception de l’essence nationale en l’ancrant dans le ‘naturel" en plus du culturel.

Cela s’est fait évidemment au mépris de toute réalité et de toute scientificité, mais l’avantage de propagande a été très grand , donnant une caution de pseudo objectivité, dans une période de grand prestige de la science (parallèlement d’ailleurs aux prétentions "scientifiques" du "socialisme scientifique", aussi mythiques que les divagations racistes nazies), et aboutissant  à une apparence de cohérence et de force du système mythique élaboré en bricolant des fragments récupérés dans les champs les plus divers.

On voit là comment se constitue une mythologie politique. A la différence d’un délire à  proprement parler, qui est une production pathologique de l’esprit d’un seul individu, construite avec les éléments particuliers à cet individu (idées, hallucinations, produits de l’imagination et des angoisses vitales de cette personne) le mythe est une construction collective, à laquelle collaborent de nombreuses personnes qui assemblent, recyclent,relient des fragments  de théories ou de réponses ou de mythes antérieurs pour construire un système doué d’une capacité d’emporter la conviction.

On peut y trouver des correspondances avec le phénomène de la construction d’une rumeur: dans les cas récents : négation de la réalité des attentats du 11 septembre par exemple, rumeur de la responsabilité de Paris dans les inondations de la vallée de la Somme, rumeurs ayant couru sur  le maire de Toulouse Dominique Baudis, rumeur de trafic d’organes par l’armée israélienne avec les corps des Palestiniens

Dans ces cas, la croyance se développe dans un espace déterminé par un champ paranoïaque: il y a un complot, les élites mentent, il y a des systèmes de puissances occultes. A partir de cette croyance vague, la rumeur naît, enfle et s’accroche à un évènement surmédiatisé en en proposant une interprétation "comploteuse". Un groupe détesté ( les élites, les "gros", les riches, les Juifs..) est considéré comme étant à la source du crime ou de la manipulation.

La rumeur est donc  une croyance aberrante qui exprime une défiance envers les savoirs rationnels ou communément admis et la préférence pour les impressions du sujet, largement infiltrées par  les préjugés , les idées toutes faites, et les mouvements affectifs .

Le monde étant trop compliqué à décrypter, une explication simplifiante est proposée qui a en plus le mérite de donner un label d’intelligence à ceux qui l’adoptent ( eux ne sont pas dupes et sont donc plus forts que  le commun des naïfs qui les entourent).

De la même façon, les Allemands, décontenancés par leur défaite, désorientés par la crise  économique catastrophique qui menait le pays au bord de la décomposition,  frustrés dans leur orgueil national et rêvant de revanche, ont cessé de croire en la brève et inefficace expérience de démocratie qu’ils ont eu et se sont raccrochés aux joueurs de flûte de la rumeur nazie, qui flattaient leur envie de se sentir supérieurs et de dominer les autres.

Dans le monde musulman actuel, on voit bien des facteurs du même ordre se mettre en place:  sentiment d’humiliation et désir de revanche, théories du complot "judéo américain", absence de moyens de décryptage de la réalité politique liée à l’analphabétisme et à la propagande des pouvoirs en place, absence d’avenir pour des générations entières,  exaltation identitaire accompagnant le développement de l’Islam et  constituant un retournement de la dévalorisation générale.

Mais dans la question de l’antisémitisme, l’utilisation politique est toujours un élément déterminant. Les dirigeants nazis ,qui étaient convaincus par leur propre mythe nationaliste et raciste, au point de penser  à la fin de la guerre plus important de terminer leur oeuvre d’extermination plutôt que de consacrer toutes leurs forces au combat, ont utilisé constamment l’antisémitisme comme ressort de mobilisation de la population, en essayant de créer un monde manichéen ou le mal absolu -qu’ils étaient eux mêmes- était constitué par les Juifs, dont ils faisaient le négatif de leur identité. Les mécanismes de tromperie, de projection et de propagande éhontée se voyaient bien quand par exemple  ils accusaient les juifs d’avoir déclenché la 2 ème guerre mondiale (après leur avoir fait perdre la 1ère !)et justifiaient ainsi l ‘extermination dont ils les menacaient.

La fascination exercée par la violence des discours nazis, l’excitation produite par le sentiment de la force collective, la libération d’énergie   créée par la suppression des barrières morales et l’économie du travail de conscience, la déculpabilisation de tous les instincts bas    et l’abandon des sentiments humains promus par le système tout entier, ses responsables, ses légistes, l’orgie de meurtres montrée en spectacle à la population entière, trouvent leur source  dans les pulsions les plus élémentaires, contenues par l’appareil civilisationnel.

Chez les nazis,c’est la civilisation elle-même qui a été l’objet de la volonté de destruction, et la sauvagerie qui ,dans un retournement pervers, a été placée en position d’idéal à atteindre, et déguisée en  civilisation.

Dans l’islamisme terroriste actuel, il ya une volonté d’éradication de la civilisation occidentale, au nom de l’identité musulmane, qui conduit  aussi à la plus extrême sauvagerie , elle aussi déguisée en "culture" musulmane. L’orgie de meurtres, et l’inversion des valeurs au nom de la religion, et derrière elle, d’une fallacieuse revalorisation de l’identité musulmane réutilise les vieilles formules, qui marchent auprès des peuples. En flattant l’Ego des masses, on les mobilise encore plus que en leur promettant des richesses matérielles.

COMPOSITION FRANCAISE, un livre éclairant de MONA OZOUF, sur les contradictions entre l’universalisme républicain et les particularismes identitaires

juin 14, 2009

Comment vivre l’articulation entre l’attachement à la patrie et les fidélités aux groupes communautaires, la dette envers la nation et celle envers les racines concrètes quand elles ne coincident pas  avec l’histoire collective  nationale, c’est la question posée par Mona Ozouf à travers sa propre histoire, dans l’autobiographie qu’elle publie aprés ses travaux de recherches historiques.

C’est cette" tension entre l’universel et le particulier, entre l’esprit national et le génie des pays qui la composent "que Mona Ozouf décrit comme ayant été ressentie tout au long de son enfance bretonne, marquée par la volonté de rester fidèle au combat d’un père instituteur militant infatigable de la cause bretonne, mort très précocément, ce qui la laisse vivre seule entre sa mère, institutrice elle aussi, et la grandmère, figure très forte de l’attachement à la langue et à la tradition bretonnes,  en même temps que l’école ,ou elle réside, est  le relais de l’idéologie centralisatrice française et du républicanisme.

Avec la religion se constitue un trio de croyances concurrentes, disparates, que son existence sera occupée à tenter de rendre compatibles et sur lesquelles elle axera sa réflexion historique en particulier sur la Révolution Française, dont elle sera une spécialiste reconnue.

Elle parlera ainsi de "croyances désaccordées" et d’une "existence à codes multiples" dont résultera "un perpétuel inconfort" qui constitue l’exemple même des conflits d’appartenance que peuvent vivre des minorités au sein des nations, les Juifs par exemple.

"Où donc était le Beau, le Vrai, le Bien, s’interrogeait-elle. Entre l’Ecole, la Maison et l’Eglise, quelle voix écouter. L’école, "au nom de l’universel , ignorait et en un sens humiliait la particularité. Et la maison, au nom des richesses du particulier, contestait l’universel de l’école qu’elle soupçonnait d’être menteur: l’école ne professait elle pas en réalité sans le dire une particularité aussi, la française,qu’elle enveloppait , ou dissimulait, dans le manteau de l’universel."

"La liberté de l’école était sans équivoque possible la liberté des individus, obtenue par l’abstraction des différences; celle de la maison était celle d’un groupe humain particulier, la liberté des Bretons,à nulle autre pareille,une liberté collective proche du privilège; et quant à l’égalité, que l’une et l’autre semblaient célébrer d’une même voix, celle de l’école était celle de la ressemblance, qu’elle nous invitait continument à développer, en mettant de côté tout ce qui pouvait nous particulariser;celle de la maison était celle du droit égal des hommes à  exprimer leurs différences et même à les accentuer dans leurs aspérités provocantes. L’égalité, ici, en cela bien différente de celle de l’école, était l’abolition de l’injustice faite aux différences."

Mais cette constatation d’un antagonisme se nuance toujours chez Mona Ozouf d’une réserve et d’une prise en considération que l’opposition n’est pas si tranchée que au premier regard.

"Egaux et  semblables, égaux parce que semblables, comme le professait l’école; ou égaux et dissemblables, pour faire valoir nos dissemblances comme le professait la maison?… "Un écheveau de perplexités que je ne suis pas sûre de débrouiller aujourd’hui", écrit elle.

Sa carrière de chercheuse commencera donc par une recherche et une réflexion sur l’école républicaine, mais aussi sur la Révolution Française et la façon dont l’universelle patrie des droits de l’homme se substituera " à la bigarrure d’une société d’ordres" et dont l’idéologie de Lumières opposera "à l’empirisme historique le projet d’un système politique issu non de l’histoire, mais des spéculations de la raison, seule capable de fournir à tous des principes clairs et incontestables". La République, "une et indivisible", se substitue à l’empilement de singularités juridiques, linguistiques, culturelles,à la juxtaposition de libertés inégales,un univers social fait d’une pyramide de corps ou les individus n’avaient d’existence qu’à travers leurs appartenances."

…"La Révolution n’a cessé de  manifester sa répugnance à concevoir qu’il y ait des mondes différents et différemment régis. Elle fustige continûment le multiple. C’est cette allergie à la dualité qui sert à Robespierre à justifier, le 18 juin 1793, l’expulsion des Girondins.. "Un peuple qui a deux espèces de représentants cesse d’ëtre un peuple unique"

"Toute appartenance, par conséquent,est vue comme une prison; l’émancipation ne peut alors être pensée que comme un arrachement. Les particularités, pour les révolutionnaires,appartiennent au passé, à la longue sédimentation des habitudes, à un temps immémorial, à tout ce qu’on peut ranger dans l’ordre obscur et confus de la coutume, dont doit triompher le génie clair et simple des principes. A leurs yeux, on ne peut légitimer aucune décision en invoquant l’histoire: le passé ne peut en rien éclairer l’avenir".

"Avec pareille vision des particularités, entraves au patriotisme,obstacles à la constitution d’un homme universel, ferments criminels de discorde, le seul impératif que comprenne la pensée révolutionnaire est de les repousser à l’extérieur de l’espace national: l’Etre Un fabrique de la scission, la passion d’unir ne se comprend pas sans son versant d’exclusion."

Mona Ozouf s’intéressera aux témoignages des voyageurs et des administrateurs envoyés dans les provinces par la Révolution, et qui découvriront l’influence de la langue sur le comportement des hommes:"ils découvriront qu’il y a des langues âpres et laconiques, comme le breton, qui développent chez leurs locuteurs des passions abruptes et encouragent l’esprit de secession. Il y a des langues rapides et passionnées, comme l’Occitan parlé en Bigorre, qui fait les tempéraments irréfléchis et les passions vives, ce qui leur fait découvrir que les "patois", c’est à dire ces langues locales, sont connexes avec le "génie" d’un peuple "(c’est à dire leur personnalité, leur tempérament, leur rapport au monde et leurs valeurs).

Ils font comprendre" pourquoi la Révolution tolérait si mal la mauvaise grâce montrée par les terroirs à  son entreprise d’homogénéité. Nul ne l’ a mieux dit, nous dit elle, que Benjamin Constant: "Les intérêts et les souvenirs qui naissent des habitudes locales contiennent un germe de résistance que l’autorité ne souffre qu’à regret, et qu’elle s’empresse de déraciner. Elle a meilleur marché des individus, elle roule sur eux sans effort son poids énorme sur le sable."

Etudiant cette Révolution , elle découvre que l’idée républicaine n’a pas eu qu’un seul visage, au contraire.

"Le premier de ces visages est un groupe, une secte républicaine formée autour du couvent des Cordeliers, qui rêve d’une communauté soudée par la vertu, et dont le rêve d’une démocratie immédiate, permanente et fusionnelle est moins sous tendu par le sentiment de l’égalité des êtres que par celui de leur similitude. Aucune place ici pour la reconnaissance du particulier: on postule d’emblée la volonté unitaire du peuple. L’unité cordelière, supposée conjurer la déliaison des individus, est autoritaire et étatiste, imposée d’en haut et identique pour tous.

L’autre groupe, formé autour de Brissot et des députés fréquentant le salon de Mme Roland,n’ a pas le fétichisme de l’unanimité, se méfie des rituels qui fabriquent une fausse unité émotionnelle.Pour lui,la formation d’une opinion publique cohérente est aussi importante, mais ne peut s’imposer d’en haut. Elle est une résultante, qui se fabrique de bas en haut, à partir du fourmillement des opinions individuelles. L’intérêt commun doit se dégager de l’irréductible diversité des intérêts individuels."

Elle découvre donc "des résistances à une république jacobine à l’intérieur même du projet républicain, et l’existence d’hommes attachés à une autre république, plus accueillante aux dissidences et aux particularités que la république du "jacobinisme émeutier"."

Dans la réflexion qu’elle mènera sur la 3ème République et sur Jules Ferry,décentralisateur, admirateur des libertés locales anglo-saxonnes, et donc espérant qu’il puisse exister en France,face à l’Etat, le contrepoids d’une société autonome, riche comme en Angleterre d’une presse libre  pour enseigner aux individus leurs droits, d’associations pour les défendre, de meetings pour les proclamer ".

"Il essaye ", dit elle , "de bâtir une République unifiée sur une liberté qu’il tient pour principielle:les hommes , selon lui, doivent être laissés libres d’errer, car la liberté, fut elle payée de l’erreur, est plus désirable que le bien."

La loi de 1901 sur les associations créera le troisième terme entre l’Etat et le citoyen, redonnant à la société,divisée en groupes particuliers et traversée d’intérêts divergents, la capacité de s’exprimer. Ainsi la République assouplira -t-elle le modèle jacobin, en prenant appui sur les particularités locales (statut religieux de l’Alsace Lorraine,laïcité non intégriste entraînant des compromis: aumôniers dans les lycées,calendrier scolaire aligné sur les fêtes religieuses, carrés religieux dans les cimetières,etc.);

Pourtant, dit elle, malgré ce siècle de compromis accordés aux groupes particuliers, la République n’a pu se défaire de son surmoi jacobin: "Le culte de l’Un, coeur même du jacobinisme,a survécu à l’aménagement empirique de  la politique jacobine."

Thermidor avait pourtant porté un coup terrible à l’idéologie jacobine, en dénonçant le lien entre l’abstraction et l’inhumanité. Mais Mona Ozouf constate la victoire" dans l’ordre de la mémoire et des symboles, de l’imaginaire du jacobinisme.

C’est ce qui fonde sa critique du "républicanisme" français actuel, dont elle souligne " la volonté de renouer avec un âge d’or, largement mythifié, de la politique républicaine et de recomposer son bloc de certitudes."

"Les articles de cette foi renouvelée sont pour elle que  l’espace public est peuplé d’individus rationnels, dégagés de tout lien antérieur. Que leurs particularités doivent être réléguées dans la sphère privée. Qu’il est non seulement possible, mais hautement souhaitable de faire partager à tous les citoyens une même conception de la vie bonne, dans la définition de laquelle l’Etat doit jouer un rôle prépondérant."

" Ce républicanisme mythique doit son regain de séduction et d’énergie  à l’alternative qu’il semble offrir à la tièdeur des sociétés modernes, où les individus cherchent le bonheur dans leurs attaches et activités privées, et se détournent de la vie publique. Se dire républicain aujourd’hui, c’est souvent affirmer qu’il existe une foi capable de renverser celles qui se sont écroulées, au premier rang desquelles le marxisme. C’est avant tout, en oubliant tout ce que le républicanisme a emprunté à la tradition libérale, se proclamer antilibéral."

Après cette critique générale des  mythes du néorépublicanisme, Mona Ozouf s’attaque à l’épouvantail du communautarisme brandi par les Républicains pour remplacer l’ Eglise comme adversaire mobilisateur: "On brandit la menace communautariste chaque fois qu’un individu fait référence à  son identité en réclamant pour elle une manière de visibilité ou de reconnaissance sociale. On suppose alors qu’il valorise sa culture particulière au détriment de son humanité commune, qu’il plaide pour sa tribu, et pour elle seule, qu’il annonce une France éclatée, infiniment divisible, déchirée entre intérêts affrontés, mémoires jalouses, inexpiables discordes."

"L’exagération dramatique est partout dans la présentation du communautarisme par ses adversaires républicains. Et d’abord dans sa définition même. Dans le miroir républicain,la communauté est une prison qui exerce un contrôle absolu et exclusif sur ses membres: une entité close, compacte et cadenassée, telle qu’ils sont soustraits à toute influence extérieure, pris dans la fascination identitaire des origines, sans jamais pouvoir ni les contester ni les quitter.Les voilà réduits à  se confondre avec la norme du  groupe, codamnés à n’établir de rapport avec l’ensemble national qu’à travers l’autorité communautaire, voués à n’user jamais du "je", mais d’un "nous" péremptoire, impérieux, étouffant. Le pire est que ces possédés n’ont pas conscience de cette contrainte  et se complaisent dans leurs chaînes. La conséquence de cette dévotion est la guerre de toutes les identités les unes contre les autres. Derrière cette présentation dramatique se cache la peur de l’immigration maghrebine et la menace que l’Islam  (est censé faire peser) sur l’identité française. C’est désormais sur le modèle de cette communauté de croyants qu’on pense toutes les autres communautés , si différentes soient elles."( ce qui ne dispense pas  de penser la spécificité de cette menace. Mona Ozouf en dit plus un peu après à propos de la polémique autour du " voile".

Toutes ces interrogations dit-elle peuvent être ramenées à  sa question essentielle: "faut-il penser qu’entre l’obligation d’appartenir et la revendication d’indépendance nulle négociation ne peut s’ouvrir? qu’entre les attaches et la liberté il y a une invincible incompatibilité? L’interrogation est d’autant plus insistante qu’en réalité chacun de nous abrite en lui l’une et l’autre de ces exigences."

"En chacun de nous, poursuit-elle, existe un être concaincu de la beauté et de la noblesse des valeurs universelles, séduit par l’intention d’égalité qui les anime et l’espérance d’un monde commun, mais aussi un être lié par son histoire, sa mémoire et sa tradition particulière. Il nous faut vivre, tant bien que mal entre cette universalité idéale et ces particularités réelles.

Or "sous la plume des pourfendeurs du communautarisme, tous les vocables qui désignent identité, appartenances,racines évoquent pour eux l’étroitesse, l’enfermement, la servitude, voire la faute

On ne peut donc selon eux, devenir humain qu’en niant ce qui nous individualise et qu’au prix de l’arrachement  à nos entours immédiats".

"Pareille conception si on la pousse à  son extrême logique est vertigineuse, car elle tient que toutes les attaches sont des chaînes:la fidélité aux êtres qu’on aime,la pratique d’une langue, l’entretien d’une mémoire, le goût pour les couleurs d’un paysage familier ou la forme d’une ville, autant de servitudes. Dans ses versions les plus exaltées, elle voit dans toute détermination une limite et un manque.Mais que serait un individu sans déterminations? Nous naissons au milieu d’elles, d’emblée héritiers d’une nation, d’une région, d’une famille, d’une race, d’une langue, d’une culture. Ce sont elles qui constituent et nourrissent notre individualité."

Or, "dans une société de la division, de la contradiction , de la mobilité, aucune appartenance n’est exclusive, aucune n’est suffisante  à assurer une identité, aucune ne saurait prétendre à exprimer le moi intime de la personne, si bien qu’on peut se sentir à la fois ,français, breton,,chercheur, fils, parent, membre d’un parti, d’une église, d’un syndicat ou d’un club. Chacun doit composer son identité en empruntant à des fidélités différentes.

"Reconnaître la pluralité de ces identités croisées, complexes, hétérogènes, variables, a plusieurs conséquences de grande importance. Pour commencer, la multiplicité s’inscrit en faux contre l’enfermement et la secession identitaire. Dans un paysage aussi mouvant, l’identité ne peut plus être ce qu’on nous décrit comme une assignation à résidence dans une communauté culturelle immuable, une prison sans levée d’écrou."

"La multiplicité, par ailleurs nous interdit de considérer les identités comme passivement reçues. Certes bien des groupes auxquels nous appartenons n’ont pas été volontairement élus par nous. Mais précisément, leur foisonnement même nous invite à ne pas les essentialiser, nous entraîne à les comparer, ménage pour chacun de nous la possibilité de la déprise; car cette part non choisie de l’existence, nous pouvons la cultiver, l’approfondir, la chéri; mais nous pouvons aussi nous en déprendre, la refuser, l’oublier. L’appartenance n’a plus tout uniment le visage de la contrainte, elle n’est plus la marque autoritaire du collectif sur l’individu. Elle peut même être la signature de l’individu sur sa vie."

Ainsi termine t-elle-, nous pouvons nous reconnaître comme participant d’une humanité commune,,non pas bien que, mais parce que, différents. Nous découvrons et respectons l’autre dans sa particularité sans que celle ci  remette en cause le partage d’un espace commun.Nous nous reconnaissons dans ce que nous ne sommes pas, et peut-être moins en faisant appel à la raison universaliste qu’ à l’imagination."

Ce livre constitue ainsi un contrepoint au texte célèbre de Renan, "Qu’est ce qu’une Nation?", qui montrait comment une nation se construisait dans le dépassement des particularismes et l’oubli des blessures infligées à ces particularismes, pour aboutir à une synthèse supérieure.

L’époque actuelle, marquée par la mondialisation et l’effacement accéléré des traditions, produit le retour d’une réflexion sur la "chair" des individus, pour reprendre le terme de Finkielkraut, cette histoire  qui les a modelés et à laquelle ils tiennent comme au plus précieux d’eux-mêmes, faite de souvenirs, de liens, de formes particulières de sociabilité, et sans laquelle l’existence perd toute sa part affective et émotionnelle,et se réduit  à un schéma abstrait vide de sentiment. Les systèmes politiques qui ont voulu réduire les hommes à ces schémas théoriques ont produit des monstruosités (nazisme, soviétisme, maoisme, polpotisme, etc., se sont tous accompagnés d’une forme de terreur politique, et d’une condamnation de l’individu, supposé s’effacer pour se consacrer entièrement au bien commun, à vrai dire identifié au bien de l’Etat.). Mona Ozouf exprime parfaitement la façon dont le dégagement de la coutume est ambigu  dans sa signification, porteur à la fois de libération et de désafférentation,  comment la droite et la gauche ont souvent mis en opposition ce qui nécessite, comme elle l’appelle, une "négociation", et  comment la défense et la protection de l’identité individuelle et collective est une protection contre l’inhumain.

L’état binational prôné par les extrêmistes palestiniens recouvre un projet de libanisation d’Israël

mars 30, 2009

d’après l’article de Gil Mihaely,historien et journaliste israélien, paru dans Le Monde du 21 mars 2009

Mihaely expose clairement en quoi l’idée très ancienne de l’Etat binational qui refait surface dans certains milieux palestiniens est une fausse bonne idée et de quelle façon le bon sens apparent qu’elle présente cache une négation des besoins fondamentaux humains porteuse de catastrophes et de guerres interminables.

Il explique que l’être humain n’est pas une créature seulement rationnelle,  et que  la religion et la nation sont des besoins impossibles à supprimer et qui répondent au besoin fondamental de donner du sens."l’Etat- Nation est ce lieu irremplaçable ou s’articulent tant bien que mal le particulier et l’universel, l’individuel et le collectif.

Or, dit-il, à partir du moment ou il n’y a plus coïncidence entre Etat et Nation- soit que plusieurs nations cohabitent dans un seul Etat, soit que des nations soient dispersés entre plusieurs Etats,  cette cellule de base du système international ne fonctionne pas si bien. Si un Etat peut abriter une ou plusieurs minorités nationales, il ne peut jamais concilier deux communautés nationales d’importance égale.

Or si on peut exiger d’un Etat-nation le respect des droits de tous ses habitants, on peut difficilement lui demander de respecter des aspirations nationales  concurrentes, pas plus qu’on ne peutd’ailleurs exiger  de ceux qui appartiennent à la communauté nationale vaincue en 1948 d’accepter de gaité de coeur le drapeau, l’hymne et autres symboles des vainqueurs. Ils on pleinement le droit d’avoir les leurs."

"Mais que serait ce fameux état binational sinon la garantie d’une frustration générale et permanente? Un Etat n’est n’est ni un ectoplasme distributeur d’allocations, ni une mairie en plus grand. Ce serait une grave erreur de négliger cette dimension anthropologique, surtout dans le contexte d’u conflit qui exaspère les réflexes nationaux de ses protagonistes."

"Comment peut-on espérer que Palestiniens et Israéliens réussissent là ou Tchèques et Slovaques ont échoué, là où Flamands et Wallons se perdent?" Appliquée a Israël, la solution d’un seul Etat bi-national ne peut aboutir que à une libanisation et à un non-Etat."

"Reste cependant, dit il, la question de savoir si la solution "Deux peuples, deux Etats" est encore applicable sur le terrain, compte tenu de la politique constante des gouvernements Israéliens successifs de la rendre inapplicable. En outre, dit il, l’incapacité des Palestiniens à  contrôler leur violence et à  accepter des compromis raisonnables ont créé chez les Israéliens une crispation sécuritaire visible aux dernières élections."

"Cela dit, ajoute-t-il, si Israël a su conquérir et coloniser, il s’st montré aussi capable de se retirer des territoires occupés comme en 1982 eans le Sinaï;et en 2005 à Gaza. Bref,aussi difficile soit-elle à mettre en oeuvre,la solution des deux Etatsn’est pas seulement la moins injuste. Elle est la seule"

Un livre sur l’invention du peuple juif introduit la confusion avec l’idée des races

mars 29, 2009

D’après l’article de Eric Marty, professeur de littérature à l’Université Paris Diderot,publié par Le Monde du 29 mars 2009.

L’article de Marty est remarquable d’efficacité dans la démonstration de la perversité  de la thèse de Shlomo Sand dont le livre intitulé ""Comment le peuple juif fut inventé de la Bible au sionisme" vient de sortir et rencontre , sans doute grâce au titre choc qui le résume, un certain succès de librairie. Marty passe rapidement sur la nature superficielle et approximative  du traitement d’informations "de seconde main " de cet historien autodidacte, pour aller au  centre du problème.

Découvrant que il n’y a pas de race juive- ce qui est une  vérité éculée- Sand en conclut que le peuple juif est une invention historique récente, et, "divine surprise", que le peuple juif n’existe pas.

Tout le livre consiste ainsi  à vouloir prouver que les Juifs actuels ne sont pas "génétiquement "les descendants  des Hébreux.

Or ce qui fait le peuple juif n’a jamais été une question de race, contrairement aux affirmations nazies, et comme le montre la diversité des couleurs des juifs (noirs, blancs, jaunes, bruns, blonds,etc.),mais la religion, l’histoire, la langue.

Comme le dit Marty, il y a un peuple juif , bien  que il n’y ait pas de race juive. Il met à jour l’ambition de Sand de mimer le discours de Michel Foucault affirmant que "l’homme est une invention récente". Mais pour Foucault, dit Marty,il était fondamental de réfléchir à cette invention dans les savoirs et de la déconstruire."

Or, souligne Marty, "c’est sur ce point que le livre de Sand se révèle vide.Car s’il dénie aux Juifs une aspiration qu’ils n’ont jamais eue comme peuple, celle de se constituer en race, il ne déconstruit pas la notion de race.Au contraire, il lui confère un statut de vérité qui se donne comme vérité ultime. "En effet, la conclusion proprement perverse de son livre, est d’attribuer au peuple palestinien ce qui a été dénié aux juifs,à savoir qu’ils sont -eux les Palestiniens- les vrais descendants génétiques des Hébreux originaires."

"Cet épilogue est révélateur de la finalité du livre. On y trouve le principe mythologique de l’inversion dont le peuple juif est la victime coutumière: les Juifs deviennent des non-juifs et les Palestiniens des juifs génétiques. On peut donc en déduire qui est l’occupant légitime du pays. En ne déconstruisant pas l’héritage génétique, en en faisant au contraire bénéficier le peuple palestinien, Sand révèle tout l’impensé qui obscurément pourrit ce qu’il tient pour une entreprise libératrice. Il montre que la méthode substitutive qu’il emploie et tout simplement mystificatrice, et ce d’autant plus qu’elle voudrait être au service de l’entente entre les ennemis."

"Nier l’identité juive est une vieille marotte, aujourd’hui parasite obstiné de la pensée contemporaine. D’où vient ce vertige du négatif? On l’aura compris en lisant le livre de Shlomo Sand; d’un désir obscur de faire des juifs de purs fantômes, de simples spectres, des morts-vivants, figures absolues et archétypales de l’errance, figures des imposteurs usurpant éternellement une identité manquante. Eternelle obsession qui, loin de s’éteindre, ne cesse de renaître, avec désormais, un nouvel allié mythologique: les Palestiniens."

Shlomo Sand pousse ainsi à la limite ce qui était déjà en filigrane de toute son oeuvre de "nouvel historien" acharné à tenter de "déconstruire"  tout sentiment national juif. L’ultra gauchiste conséquent qu’il est , partisan de l’Etat binational en Palestine et donc de la destruction de l’ Etat Juif, termine en apothéose sa trajectoire de haine du sionisme: par quelque chose qui est une forme de  négation radicale et absolue de l’identité juive pour laquelle un mot s’impose: le négationnisme. En effet, cette passion de nier la réalité historique au nom d’une soi-disant lutte contre un "conformisme" de la vision historique est le  double symétrique du faurissonisme, de plus en plus enfoncé dans un discours de dénonciation des "historiens officiels", aveugle à sa haine qui est le substrat caché de ses constructions abracadabrantes  , constructions dont la base est le déni d’une réalité incompatible avec les préjugés idéologiques qui constituent l’armature  d’une pensée elle même plus stéréotypée que ses cibles. A quand une invitation de Shlomo Sand au prochain spectacle de Dieudonné ?

QU’EST CE QU’UNE NATION? RELEXIONS SUR LE TEXTE FONDAMENTAL DE ERNEST RENAN (1882)

mars 6, 2009

"Les nations sont quelque chose d’assez nouveau dans l’histoire. L’antiquité ne les connut pas; l’Egypte, la Chine, l’antique Chaldée ne furent à aucun degré des nations. C’étaient des troupeaux menés par un fils du Soleil, ou un fils du Ciel. Il n’y eut pas de citoyens égyptiens, pas plus que de citoyens chinois. L’antiquité classique eut des républiques et des royautés municipales, des confédérations de républiques locales, des empires. Elle n’eut guère de nations au sens ou nous l’entendons. La Gaule, l’Espagne, l’Italie, avant leur absorption dans l’empire romain, étaient des ensembles de peuplades, souvent liguées entre elles, mais sans institutions centrales, sans dynasties."

Qu’est ce qui caractérise les différents états issus de la brisure de l’empire carolingien, selon Renan ? C’est la fusion des populations qui les composent. Deux faits contribuent essentiellement à ce résultat:L’adoption du christianisme par les envahisseurs germaniques, qui empêche une distinction vainqueurs/vaincus par la religion, et l’oubli par les conquérants de leur propre langue (Renan reviendra plus loin sur la nécessité de l’oubli pour forger les nations.). "De ce fait, le moule qu’imposèrent ces envahisseurs devint le moule même de la nation et "France" devint le nom d’un pays ou n’étaient entrés qu’une infime minorité de Francs. Au bout d’une ou deux générations, les envahisseurs ne se distinguaient plus du reste de la population; leur influence n’en avait pas moins été profonde; ils avaient donné au pays conquis une noblesse, des habitudes militaires, un patriotisme qu’il n’avait pas auparavant."

"L’oubli, et je dirai même l’erreur historique, sont un facteur essentiel de la création des nations, et c’est ainsi que le progrès des études historiques est souvent pour la nationalité un danger. L’investigation historique, en effet, remet en lumière les faits de violence qui se sont passés à l’origine de toutes les formations politiques, même de celles dont les conséquences ont été les plus bienfaisantes. L’unité se fait toujours brutalement: la réunion de la France du Nord et de la France du Midi a été le résultat d’une extermination et d’une terreur continuée pendant près d’un siècle."

Mais là où la France a réussi, d’autres ont échoué. "Loin de fondre les éléments divers de ses domaines, la maison de Habsbourg les a tenus distincts et souvent opposé les uns aux autres. Or l’essence d’une nation est que tous les individus aient beaucoup de choses en commun, et aussi que tous aient oublié bien des choses. Aucun citoyen français ne sait s’il est burgonde, alain, taïfale, visigoth; tout citoyen français doit avoir oublié la Saint Barthelemy, les massacres du Midi du 13ème siècle."

Mais qu’est ce donc qu’une nation , s’interroge Renan.

Pourquoi la Hollande est elle une nation, tandis que le Hanovre ou le Grand Duché de Parme n’en sont pas. Comment la France persiste -t-elle à être une nation, alors que le principe (dynastique) qui l’a créée n’existe plus. C’est la gloire de la France d’avoir, par la Révolution Française, proclamé qu’une nation existe par elle-même.

La question de la race

Renan s’inscrit en faux contre toute tentative de fonder la nation sur la race, comme le font en particulier les pangermanistes de l’époque."C’est là, dit-il, une très grande erreur, qui si elle devenait dominante, perdrait la civilisation européenne. Autant le principe des nations est juste et légitime, autant celui du droit primordial des races est étroit et plein de danger pour le véritable progrès."

"La considération ethnographique n’a été pour rien dans la constitution des nations modernes. La France est celtique, ibérique, germanique. L’Allemagne est germanique, celtique et slave. L’Italie est le pays où l’ethnographie est la plus embarrassée. Gaulois, Etrusques, Pelasges, Grecs , sans parler de bien d’autres éléments s’y croisent dans un indéchiffrable mélange."

"La vérité est qu’il n’y a pas de race pure et que faire reposer la politique sur l’analyse ethnographique, c’est la faire porter sur une chimère. Les plus nobles pays , l’Angleterre, la France, l’Italie, sont ceux où le sang est le plus mêlé. L’Allemagne fait elle à cet égard exception? Est elle un pays germanique pur? Quelle illusion! Tout le Sud a été gaulois. Tout l’Est, à partir de l’Elbe, est Slave. Et les parties que l’on prétend réellement pures le sont elles réellement? Pour les anthropologistes, la race a le même sens qu’en zoologie. Or l’étude des langues et de l’histoire ne conduit pas aux mêmes divisions que la physiologie. L’apparition de l’individualité germanique dans l’histoire ne se fait que très peu de siècles avant Jésus Christ. Apparemment, les Germains ne sont pas sortis de terre à cette époque. Avant cela, fondus avec les Slaves dans la grande masse indistincte des Scythes, ils n’avaient pas leur individualité à part. Le Français n’est ni un Gaulois, ni un Franc, ni un Burgonde. Il est ce qui est sorti de la grande chaudière où, sous la présidence du roi de France, ont fermenté ensemble les éléments les plus divers"

"Le fait de la race, capital à l’origine, va donc toujours perdant de son importance. L’histoire humaine diffère essentiellement de la zoologie. La race n’y est pas tout, comme chez les rongeurs ou les félins, et on n’a pas le droit d’aller par le monde tâter le crâne des gens, puis les prendre à la gorge en leur disant:"Tu es de notre sang;tu nous appartiens". En dehors des caractères anthropologiques, il y a la raison, la justice, le vrai, le beau".

On ne peut qu’être frappé de la netteté de la pensée de Renan et du caractère prémonitoire de sa réfutation des arguments développés ultérieurement par les nazis, qui en fait mettaient leurs pas dans ceux des pangermanistes qui les avaient précédés.

La question de la langue

" Ce que nous venons de dire de la race, il faut le dire de la langue."

"La langue invite à se réunir; elle n’y force pas. Les Etats-Unis et l’Angleterre, l’Amérique espagnole et l’Espagne parlent la même langue et ne forment pas une seule nation . Au contraire, la Suisse, si bien faite, puisqu’elle a été faite par l’assentiment de ses diverses parties, compte trois ou quatre langues. Il y a dans l’homme quelque chose de supérieur à la langue, c’est la volonté. La volonté de la Suisse d’être unie, malgré la variété de ses idiomes, est un fait bien plus important qu’une similitude souvent obtenue par des vexations."

"La considération exclusive de la langue a, comme l’attention trop forte donnée à la race, ses dangers, ses inconvénients. Quand on y met de l’exagération, on se renferme dans une culture déterminée, tenue pour nationale; on se limite, on se claquemure. On quitte le grand air qu’on respire dans le vaste champ de l’humanité pour s’enfermer dans des conventicules de compatriotes. Rien de plus mauvais pour l’esprit; rien de plus fâcheux pour la civilisation. N’abandonnons pas ce principe fondamental , que l’homme est un être raisonnable et moral, avant d’être parqué dans telle ou telle langue, avant d’être un membre de telle ou telle race, un adhérent de telle ou telle culture. Avant la culture française, la culture allemande, la culture italienne, il y a la culture humaine. Voyez les grands hommes de la Renaissance: ils n’étaient ni français, ni italiens, ni allemands; Ils avaient retrouvé, par leur commerce avec l’antiquité, le secret de l’éducation véritable de l’esprit humain".

La question de la religion

"A l’ origine, la religion tenait à l’existence même du groupe social. Le groupe social était une extension de la famille. La religion, les rites étaient des rites de la famille. La religion d’Athènes, c’était le culte d’Athènes même. Elle n’impliquait nulle théologie dogmatique. Ce n’était déjà plus vrai dans l’Empire romain, avec les persécutions en particulier des Juifs par Antiochus Epiphane pour les amener au culte de Jupiter Olympien."

"De nos jours, la situation est parfaitement claire. Il n’y a plus de masses croyant d’une manière uniforme. Chacun croit et pratique à sa guise, ce qu’il peut, comme il veut. Il n’y a plus de religion d’Etat; on peut être français, anglais, allemand, en étant catholique, protestant, israélite, en ne pratiquant aucun culte. La religion est devenue chose individuelle; elle regarde la conscience de chacun";

La question des intérêts

"La communauté des intérêts est assurément un lien puissant entre les hommes. Suffit elle à faire une nation? Je ne le crois pas. Elle fait les traités de commerce. Il y a dans la nationalité un côté de sentiment. Elle est âme et corps à la fois; un"Zollverein" n’est pas une patrie."

La question de la géographie

"La géographie est un des facteurs essentiels de l’histoire. Peut on croire cependant, comme le croient certains partis, que les limites d’une nation sont écrites sur la carte et que cette nation a le droit de s’adjuger ce qui est nécessaire pour arrondir certains contours, pour atteindre telle montagne, telle rivière, à laquelle on prête une sorte de faculté limitante à priori ? Je ne connais pas de doctrine plus arbitraire et plus funeste. Avec cela, on justifie toutes les violences. On parle de raisons stratégiques. Rien n’est absolu; il est clair que des concessions doivent être faites à la nécessité. Mais il ne faut pas que ces concessions aillent trop loin. Autrement, tout le monde réclamera ses convenances militaires, et ce sera la guerre sans fin (Par rapport au Proche Orient, quelle prémonition!).

"Non, ce n’est pas la terre plus que la race qui fait une nation. La terre fournit le substratum, le champ de la lutte et du travail; l’homme fournit l’âme. L’homme est tout dans dans la formation de cette chose sacrée qu’on appelle un peuple. Rien de matériel n’y suffit. Une nation est un principe spirituel, résultant des complications profondes de l’histoire, une famille spirituelle, non un groupe déterminé par la configuration du sol."

Que faut il donc de plus que la race, la langue, les intérêts, l’affinité religieuse, la géographie, les nécessités militaires pour créer ce principe spirituel?

Conclusion

"Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une, les constituent. L’une est dans le passé, l’autre est dans le présent. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis . La nation, comme l’individu, est l’aboutissant d’un long passé d’efforts, de sacrifices et de dévouements. Le culte des ancêtres est, de tous les cultes, le plus légitime. Les ancêtres nous ont faits ce que nous sommes. Un passé héroïque, des grands hommes , de la gloire, voilà le capital social sur lequel on assied une idée nationale. Avoir des gloires communes dans le passé, une volonté commune dans le présent; avoir fait de grandes choses ensemble, vouloir en faire encore, voilà les conditions essentielles pour être un peuple. On aime en proportion des sacrifices qu’on a consentis, des maux qu’on a soufferts. On aime la maison qu’on a bâtie et qu’on transmet.

Une nation est donc une grande solidarité, constituée par le sentiments des sacrifices qu’on a faits et de ceux qu’on est disposés à faire encore. Elle suppose un passé; elle se résume pourtant dans le présent par un fait tangible: le consentement, le désir clairement exprimé de continuer la vie commune.

L’existence d’une nation est donc un plébiscite de tous les jours, comme l’existence de l’individu est une affirmation perpétuelle de la vie.

Les volontés humaines changent; mais qu’est ce qui ne change pas ici-bas ? Les nations ne sont pas quelque chose d’éternel. Elles ont commencé, elles finiront . La confédération européenne, probablement les remplacera (!!!). Mais telle n’est pas la loi du siècle où nous vivons. A l’heure présente, l’existence des nations est bonne, nécessaire même. Leur existence est la garantie de la liberté, qui serait perdue si le monde n’avait qu’une loi et qu’un maître."

"Par leurs facultés diverses, souvent opposées, les nations servent à l’oeuvre commune de la civilisation. Toutes apportent une note à ce grand concert de l’humanité, qui, en somme, est la plus haute réalité idéale que nous atteignions.

Je me résume, Messieurs. L’homme n’est esclave ni de sa race, ni de sa langue, ni de sa religion, ni du cours des fleuves, ni de la direction des montagnes. Une grande agrégation d’hommes, saine d’esprit et chaude de coeur, crée une conscience morale qui s’appelle une nation. Tant que cette conscience morale prouve sa force par les sacrifices qu’exige l’abdication de l’individu au profit d’une communauté, elle est légitime, elle a le droit d’exister."

Commentaires

On ne peut qu’être admiratif devant la beauté de la langue, la clarté de vues et d’expression de Renan face au problème complexe de l’idée de Nation. La liberté de pensée qui est la sienne et qui se manifeste dans la façon dont il arrive à la fois à envisager le caractère fini de l’existence des nations, à penser avec un siècle d’avance l’avènement d’une communauté européenne qui remet en cause le contenu de la notion de nation, et à éviter le piège d’un idéal de suppression des nations dont il formule très bien le risque de totalitarisme qu’il décrit avant la naissance du terme, montre la profondeur de la réflexion qui est la sienne.

Tous les débats actuels sur l’idée de nation sont déjà présents dans la façon dont il écarte, les uns après les autres , tous les présupposés "essentialistes" des courants ultranationalistes: idée de race chez les pangermanistes et leurs émules nazis, idée de frontières naturelles ou de frontières de" sécurité ", dans les conflits du Proche Orient, idée d’union douanière soutenue par certains tenants d’une Europe minimale, idée de fermeture sur sa culture "nationale" contenue dans certains comportements communautaristes.

L’idée d’un concert des nations ou chacune d’entre elles a sa partition à jouer pour faire progresser l’humanité contredit les prétentions de chacune à être le peuple élu .

Mais c’est dans la partie "positive" de son étude du concept de nation qu’il est le plus magistral.

D’abord, par sa définition de la nation comme une "famille spirituelle", il met l’accent sur le fait que ce sont des visions du monde qui sont partagées, et non des déterminations héréditaires, ce qui est prouvé en France par la possibilité pour les émigrants d’acquérir la nationalité française. Cette famille spirituelle est composée par l’adhésion aux valeurs véhiculées par la société française: démocratie et république, laïcité et droits des femmes, liberté de pensée, d’expression et de critique, séparation des pouvoirs, mais aussi qualité de l’existence, sophistication des produits, niveau élevé de la culture, variété des paysages et des types humains, etc.

Rien à voir avec un quelconque "Volksgeist" .

Mais ce n’est pas seulement une adhésion intellectuelle dont il s’agit. C’est également une adhésion affective: c’est l’entrée dans une famille, une affaire de coeur et de sentiment, qui fait que en France,( et dans les autres pays aussi bien sûr), les gens "aiment la France , tombent amoureux de la France (voir le livre de Jacqueline Remy: "Comment je suis devenu français", livre d’interviews de personnes, plutôt connues, qui ont pris la nationalité française).

Ensuite, c’est par sa définition de la Nation comme une "conscience morale". L’acquisition de la nationalité ou le patriotisme tout simplement est inséparable de la notion d’une dette envers la collectivité, actuelle et passée. Envers le passé, même si on ne l’a pas partagé (dans le cas des personnes qui acquièrent ou ont acquis plus ou moins récemment la nationalité) parce que le passé est comme il le dit, un capital social partagé par tous les membres de la Nation ( la gloire, c’est à dire le renom, la valeur attribuée collectivement aux tenants de cette identité, mais aussi la culture longuement accumulée dans le creuset dont il parle, la longue sédimentation d’intelligence et de travail collectif qui aboutit à la chance extrême que constitue le fait d’être français dans le monde actuel, sur tous les plans). Envers la collectivité actuelle, qui maintient l’effort soutenu pendant des millénaires, et qui elle même, doit consentir à des sacrifices pour ne pas dilapider le "capital" culturel, scientifique, artistique , juridique, intellectuel et politique, et finalement humain constitué depuis si longtemps.

Ces conceptions de la Nation éclairent mieux quelques uns des débats actuels:

L’acquisition de la nationalité française apparait ainsi légitimement comme devant être demandée, c’est à dire le résultat d’une déclaration d’adhésion à ses valeurs fondamentales, et non acquise automatiquement par des étrangers qui ne s’en aperçoivent parfois même pas. Les modalités étant évidemment à réfléchir soigneusement.

La raison en est ce que dit Renan, et qui paraît très juste: une nation n’existe que tant qu’elle est portée par l’adhésion de ses membres et leur acceptation de faire des sacrifices pour son maintien. Si des personnes adhérentes d’autres cultures et d’autres valeurs que celles de la nation française ne reconnaissent pas celles ci, il y a un risque que au lieu de s’ajouter et de se féconder , elles minent le maintien de cet effort, déjà contrarié par l’évolution des moeurs.

On peut dire la même chose pour la nation israëlienne : si les Israëliens eux mêmes ne croient plus en la finalité de leurs efforts, si l’image valeureuse qu’ils ont d’eux mêmes, minée par le conflit avec le peuple palestinien, se défait, et si les élites ne défendent plus la signification de leur effort, si les classes populaires se sentent abandonnées, alors un grave danger de disparition de cette nation existera.

Quelle place donner à partir de cette vision de la Nation aux peuples en Diaspora ? Encore une question qui n’a pas fini de faire couler de l’encre.

DIASPORA JUIVE ET DIASPORA IRLANDAISE:l’ARTICULATION DES FIDELITES

mars 6, 2009

La caractéristique de toutes les diasporas est l’existence d’un fonctionnement psychique intégrant une double appartenance et une double fidélité. Ce système psychique ne fait que matérialiser le fait que chez tout individu, il existe une multitude de systèmes d’appartenance et donc de définitions de l’identité en réciprocité avec les groupes d’appartenance (religieux, partisan, professionnel, culturel ou national).

Il existe pourtant , dans les consciences, une sorte de rivalité entre ces groupes pour avoir priorité l’un par rapport à l’autre, sans parler de ce que certains exigent que soit proclamée cette priorité.

On en arrive parfois ainsi à des situations qui ressemblent à celles ou l’on demande à un enfant lequel de ses parents il préfère ( ce sont parfois les parents eux-mêmes qui posent cette question aberrante). Si on veut rester dans ce parallèle familialiste, la comparaison qui s’impose est plutôt celle du rapport entre les devoirs dus à ses parents et ceux dus à la famille que l’on crée soi-même (femme et enfants): il peut y avoir des conflits de priorité dans certaines situations, mais à priori , il n’y a pas d’antinomie. Bien au contraire, on peut penser que plus ces liens sont intenses, plus grande est la richesse d’existence de ceux qui les vivent.

Pour essayer d’éclairer cette question du rapport entre diaspora, fidélité à une communauté et fidélité à une patrie, on peut , pour décaler le regard, se pencher sur la façon dont elle est vécue par d’autres diaspora que la juive, l’irlandaise par exemple .

La diaspora irlandaise

Issue pour l’essentiel de la grande émigration du milieu du 19 ème siècle consécutive à la grande famine créée par la poitique économique génocidaire (un million et demi de morts, un quart de la population de l’époque ) des Anglais, elle constitue avec ses 40 millions d’"IrlandoAméricains" un des piliers constitutifs de la société américaine, avec un rôle historique dans la création et la direction du parti démocrate, des syndicats, de l’administration fédérale et de l’Eglise Catholique américaine, et elle tient une place importante dans la production littéraire, cinematographique et la presse.

"Ce qui définit sans doute le mieux les Irlandais ", écrit Philippe O’Rorke, "c’est sans doute ce sens aigu de l’Histoire. Soudés par l’expérience du malheur, comme les Juifs, conscients d’avoir été persécutés et martyrisés, ils ont la conscience, après une histoire longue et tourmentée, d’être un vieux peuple, doté d’un caractère irréductible et d’une foi en soi ancestrale".

La diaspora irlandaise, comme les autres, se caractérise par une capacité à faire naître des communautés unies entre elles par la mémoire, une mémoire collective sociale, fusionnelle, qui ne nécessite pas de longs discours pour se faire comprendre.

Cette communauté irlandaise, soudée par la mémoire de ses souffrances, l’est aussi par la façon dont elle cultive la fidélité à la culture irlandaise (celtique), et sa solidarité avec le combat de la nation irlandaise pour acquérir son indépendance, y compris en Irlande du Nord, face à la violence de la politique anglaise.

Les mythes irlandais (mythes celtiques, geste arthurienne ) sont des symboles qui ont modelé l’imaginaire collectif irlandais et la vision du monde qui en découlait, le différenciant en particulier de celui de l’oppresseur anglais, exprimant quelque chose de la façon dont les paysages et les conditions de vie ont déterminé le rapport au monde de la population.

La langue, la musique, les légendes ont forgé une sensibilité au monde qui s’appuie sur ces symboles: romanesque, rêveuse, généreuse, combative, elle irrigue une identité collective qui constitue un des harmoniques de chaque identité individuelle.

Sur le plan collectif, elle ancre une résistance à la volonté hégémonique de l’ Angleterre, arrimée elle même à une culture aristocratique et protestante.

Cette sensibilité n’empêche en rien les Irlandais de se sentir profondément et totalement américains. Ils ont pu être intensément solidaires de l’Irlande, soutenir ses luttes pour l’indépendance et même éventuellement les combats de l’IRA en Irlande du Nord, ils n’ont jamais cessé de se vivre comme totalement américains . Jamais le patriotisme américain et la défense des valeurs américaines ne sont entrés en concurrence avec la solidarité communautaire. Jamais le soutien à la perennité du peuple irlandais n’a passé par un recul vis à vis de l’identité américaine.Jamais ils n’ont remis en cause les valeurs et les institutions qui fondent la Nation américaine.
Les grandes nations, qui sont issues de la fusion de plusieurs composantes (aux Etats Unis, les communautés irlandaises, noires, italiennes, indiennes, anglo saxonnes, etc.,en France,les diverses provinces et leurs cultures traditionnelles, les tribus celtes et franques;) on toutes construit des équilibres entre le dépassement de ces particularismes au sein d’une unité qui les transcende, et le maintien d’une loyauté à ces collectivités d’origine.

Les juifs de France ont pu hésiter, de par leur histoire de rejet et d’exclusion, à croire qu’ils étaient réellement considérés comme composante de cette unité supérieure.Pourtant, ils le sont effectivement, et dans la partie moderne de l’histoire, c’est la période de l’occupation allemande, qui a correspondu de fait à une guerre civile française, qui a remis en cause cette intégration. De même, au moment de l’Affaire Dreyfus, c’était toutes les forces ennemies de la République, l’extrême droite monarchiste et l’Eglise dressée contre la République qu’elle vivait comme l’ennemi mortel de ses privilèges, qui s’étaient saisies du cheval de bataille antisémite pour monter à l’assaut des valeurs républicaines. Le paradoxe était alors que c’étaient les défenseurs des juifs qui défendaient les vraies valeurs françaises, celles des droits de l’homme et de l’individu et ceux qui accusaient les juifs au nom du patriotisme , qui trahissaient ces valeurs. Comme la communauté irlandaise, qui a pu souffrir elle aussi d’un racisme à son égard à l’arrivée dans le pays, la communauté juive a trouvé sa place dans l’histoire nationale, tout en conservant son identité culturelle. Son histoire fait partie de l’histoire française, y compris avec la déportation et avec les Justes qui s’y sont opposé, avec la Résistance Juive et les réseaux qui ont protégé la plus grande partie des juifs de France de l’extermination qui s’est produite dans la majorité de l’Europe.

Mythes bibliques, sacré et identité juive

mars 6, 2009

La possibilité d’une identité juive séparée de la religion constitue une question essentielle de l’époque récente pour le monde juif . Cette question se double d’une autre : est il possible de maintenir une identité juive sans le recours aux mythes immenses condensés dans la religion et sans les symboles qu’elle charrie, ainsi que sans, par exemple, les fêtes traditionnelles ?

La question s’est ainsi posée d’un « Seder » laïque, contradiction dans les termes puisqu’il s’agirait d’une fête « religieuse laïque » . En même temps, la proposition n’est pas absurde puisqu’il existe des fêtes religieuses qui ont fini par devenir des fêtes universelles (Noël, dont la version laïque avec le Père Noël s’est superposée à la fête de la naissance du Christ) mais il est vrai que beaucoup de fêtes religieuses ont intégré les fêtes païennes qui les précédaient (exemple Pâques et les fêtes du Printemps) .

Les fêtes religieuses ont eu pour fonction d’encadrer la vie quotidienne des populations dans un système serré, rythmé de façon redondante par la référence aux textes sacrés religieux ( rythme du travail et du repos, régimes alimentaires, cérémonies des moments clefs de l’existence :naissance, mort, mariage, fiançailles, etc..) de façon que tous les évènements du quotidien prennent une signification religieuse.

Ce système a uniformisé et unifié la population et constitué une forme extrêmement forte d’identité commune, de partage des croyances, des idéaux et des références. Cela a fonctionné aussi bien dans la religion chrétienne que dans la religion juive . Les fêtes ont constitué un réseau symbolique, par le système de renvoi aux textes sacrés, qui était l’armature même de la pensée, de la vision du monde et du système de valeurs de l’époque.

Or, la situation actuelle est tout à fait différente.

La religion ne peut plus, sauf pour une faible minorité, être considérée comme l’armature de la pensée des gens actuellement. Elle fonctionne, pour le plus grand nombre,comme une référence vague, derrière laquelle chacun met des choses très différentes, qui conserve encore une certaine autorité morale, assez floue, mais qui est ,fondamentalement remise en cause par le rationalisme, et par dessus tout , par la science. Le passage très rapide ,en France, pays de grande tradition catholique, à un pourcentage de l’ordre de 15 % de la population de la part pratiquante régulièrement donne une idée de l’ampleur du phénomène. La religion perd de plus en plus son caractère structurant, pour être remplacée par des systèmes de croyance « informes »,croyances vagues en un autre monde, systèmes ésotériques, croyances magiques non stabilisées.,systèmes individualisés et peu unifiants.

Il me paraît donc assez vain de vouloir remettre au premier plan de façon artificielle un système qui apparaît à bout de souffle.

La particularité de la religion dans l’histoire juive est que le texte sacré religieux a été la principale source des représentations historiques que le peuple juif avait de lui même . Ceci a conduit à une imbrication totale de l’histoire du peuple juif et des mythes religieux relatés dans les textes sacrés. Le gain extrême retiré par le peuple juif de cette confusion – la sacralisation de son histoire, l’universalisation de ses mythes, la puissance des mythes constitués, s’est payé de la perte de toute autonomie de pensée par rapport à cette vision religieuse et donc à priori contradictoire avec tout esprit critique. Le discours de la pensée juive et des représentations juives s’est déroulé à l’intérieur de l’espace mythique religieux et non à côté .

Comment ne pas rester enfermé dans ce cadre, en voie de désagrégation, et comment élaborer quelque chose qui puisse prendre le relais ? (en sachant que le problème est général) .

On peut réfléchir sur la façon similaire dont ont fonctionné les systèmes de symboles nationaux ( 14 Juillet, commémorations des victoires historiques de la Nation, monuments aux morts, noms de rues et de places attribués aux grandes figures nationales ,hymne national,etc..)qui constituent la référence symbolique à un patrimoine commun historique. ( cf Les « lieux de mémoire » que Pierre Nora analyse dans son ouvrage collectif)

Ces symboles finissent par imprégner de façon semi consciente la vie quotidienne et manifestent la présence concrète du passé dans le présent et la dette du présent envers ce passé.

L’exemple du 14 juillet peut être éclairant dans cette tentative de réflexion.

Il s’agit d’un événement, porté à la dimension de symbole, de la révolte contre l’Ancien Régime, qui fonde des valeurs essentielles du peuple français. Un événement résume alors une révolution fondatrice de la pensée –la sortie non pas d’Egypte, mais de l’univers éternellement fixe de l’ordre du monde. Il ne s’agit pas ,dans la fête, de revivre l’événement, mais de le célébrer par une cérémonie qui lui attribue une valeur de symbole, c’est à dire d’élément dont la signification (de rupture et de fondation) est partagée par tous, et qui scelle le destin commun de la collectivité française.

Cet élément symbolique constitue à la fois un « signe de reconnaissance » de la collectivité et un rappel du passé qui a généré l’identité française .Il comprend donc, comme la plupart des symboles,( et des mythes ),une pluralité de dimensions, une richesse de significations qui déborde l’apparence immédiate .

Les peuples ont besoin d’extraire de leur histoire des évènements qui condensent en eux des moments décisifs réels de leur orientation, qui signifient et résument les valeurs sur lesquelles ils s’accordent, qui sont en même temps une image fixant leur identité, et un élément du « langage » commun nécessaire pour s’entendre, c’est à dire s’accorder sur le sens de façon plus ou moins immédiate.

Ces symboles sont également porteurs des sentiments patriotiques ou nationaux, qui sont le fait d’un attachement sentimental à un particularisme historique, mélanges complexes de liens noués à un univers familier – linguistique,éducatif, politique, culturel, paysager, etc…-de l’environnement sur tous les plans de chaque individu.

Cet attachement est directement lié, comme dans les liens interpersonnels, à la précocité, a la durée et aux bienfaits reçus dans cette relation, en particulier dans l’élaboration par chacun de son identité personnelle. Il existe indépendamment de l’usage que peut en faire un Etat, qui « réclame » cet attachement comme un dû .Les états ont d’ailleurs depuis longtemps compris l’importance, face aux tendances centrifuges existant dans les sociétés, des mises en scène valorisant , avec le maximum de décorum, les symboles de l’union – jusqu’au sacrifice- . Il s’accompagne, comme les relations d’amour interindividuel, d’une certaine surévaluation de l’objet, d’où les déviations possibles (chauvinisme, nationalisme). Il est aussi le pressentiment d’une évolution mentale commune, liée à la sédimentation dans les couches profondes de la conscience de la lente distinction qui s’opère entre les peuples, au fil des péripéties de leur histoire, des choix de société et de mode de pensée qui finissent par se dégager de l’évolution collective.

Pour revenir à l ‘exemple du « Seder », celui ci est donc la célébration de la sortie du peuple juif d’Egypte,peuple unifié à ce moment..

L’ambiguïté est que cet événement , considéré comme symbolique de la naissance du peuple juif, et de son rapport à l’exil,,n’est en rien prouvé comme s’étant passé de cette façon dans la réalité. Il s’agit d’une épopée mythique, qui a évidemment des rapports avec la réalité, mais lesquels ?

Surtout, il fait partie d’un ensemble mythique, la Bible , qui est lui même le récit mythologique du lien mythique entre Dieu et les Juifs.

La question est alors de savoir, si l’on veut aboutir à une vision laïque des rapports à l’histoire du peuple juif, si il est possible de « recycler » des mythes liés aussi intimement à la religion que à l’histoire du peuple juif.

Au fond, il n’est pas certain que les symboles rassembleurs dont a besoin le peuple juif, et qui doivent être chargés affectivement pour pouvoir opérer leur travail d’identification des membres de la communauté, du fait de l’absence des deux facteurs les plus puissants sur ce plan :la langue (le Yddish n’étant plus que l’objet d’une pieuse nostalgie) et les frontières géographiques d’un état (réservées à la moitié du monde juif qui a choisi l’israelianité) , ne puissent être que les mythes religieux qui ont fonctionné pendant les siècles précédents, quand la religion était l’horizon intellectuel d’une époque.

Des évènements réels devraient pouvoir prendre le relais, ce qui implique que une autre histoire que la Bible soit construite et enseignée, dont certains éléments pourraient être mis en exergue.

La particularité des juifs est d’avoir, pour des raisons historiques, une histoire en grande partie captée et remaniée par le mythe immense de la religion. Il est peut-être possible de la récupérer et de viser une sortie de la confusion entre les deux plans.

L’histoire juive est suffisamment riche d’éléments glorieux ou tragiques pour qu’on y trouve matière à symboliser la trajectoire de ce peuple, physique, morale et mentale , de façon à permettre de figurer ce qui lie ses membres par delà les différences qui ont toujours existé .

Ainsi, les différentes strates de représentations qui constituent une Nation, qui est la représentation d’elle même d’une collectivité, peuvent se superposer et s’ajouter les unes aux autres, construisant un ensemble qui résiste aux variations conjoncturelles.


OPINION LIBRE :DEFENDRE LE JUDAISME OU DEFENDRE LES JUIFS ?

mars 6, 2009

A l’heure ou la question de l’identité juive hors de la religion se pose avec une insistance grandissante d’un coté, et ou de l’autre les inquiétudes sur l’avenir de l’Etat hébreu vont croissantes avec les progrès de l’islamisme extremiste et le danger nucléaire iranien, il devient important d’éclairer les choix qui se présentent aux juifs de la Diaspora

La multiplication des mariages mixtes, la réduction de la croyance religieuse, la dilution dans la population générale font que objectivement , le mode de vie juif se réduit, les traditions se perdent, malgré la volonté d’une minorité de faire des efforts pour les faire survivre.

Clairement,un monde s’efface,celui qui liait une foi et des rites , et même une langue, le Yiddish,effacement aussi bien lié au recul général des religions que à l’assimilation qui ne rencontre plus les obstacles antérieurs, et à la disparition d’une partie de cet univers avec la population détruite dans la Shoah.

Cette disparition produit une réaction de refus de la part de la génération de ceux qui ont suivi la génération détruite ou rescapée de la Shoah, et qui se sentent coupables de ne pas maintenir la continuité des 20 siècles ou le peuple juif a préservé son existence en l’accrochant à la religion et en s’identifiant à cette religion.

Mais comment maintenir en vie un peuple qui s’est confondu avec une religion quand la foi n’est plus là?

Israel a été une réponse partielle à cette question. L’acquisition d’un Etat, la résurrection d’une langue qui est redevenue vivante , la transformation d’une nature, la reconquête d’une fierté, ont justifié la création d’un Etat qui a pris la succession de l’Etat juif initial, au prix d’un fait accompli qui a suscité des problèmes de plus en plus lourds. La nation juive a vécu une renaissance qui a stupéfié le monde, et par ce seul fait, a justifié son existence. Car la justification des nations, c’est leur apport à l’humanité, et l’apport d’Israel, c’est la dignité retrouvée,la fin de la soumission, l’arrêt des humiliations subies sans riposte.C’est l’illustration du droit à l’autodéfense des agressés, la reconquête d’une humanité par ceux à qui elle a été déniée pendant des millénaires.

Le problème n ‘est pas que celui de la survie du peuple juif. Il est avant tout des conditions de sa survie, et même l’hypothèse la plus terrible, celle d’une défaite israelienne, et d’un éventuel autre génocide, nucléaire, ne changera pas cette donnée nouvelle: les juifs ne se laisseront plus faire sans se battre, les assassins paieront le prix de leurs crimes.

L’histoire du peuple juif est exemplaire pour l’humanité, pas seulement parce que elle démontre, à son détriment, les ressources de sauvagerie qui existent dans la nature humaine, mais parce que elle est symbolique de ce qui est vital de dignité pour que l’existence vaille d’être vécue, et des capacités de regagner une dignité humaine qui a été perdue ou détruite du fait d’autres humains.

Bien plus que le mythe biblique, qui a participé à la civilisation du monde entier, c’est l’histoire concrète de ce peuple, qui fait symbole universel de la résistance à l’esclavage,et à la déshumanisation: Il a symbolisé ces deux faces de l’humanité: la capacité à produire de l’inhumain et le pouvoir de perdre, mais aussi de retrouver une humanité perdue.

De cela, les juifs doivent être éternellement reconnaissants à Israel et à ceux qui ont construit ce pays. L’identité de ce peuple est avant tout celle de ce destin: perte et restauration de l’humanité.et d’une fierté humaine; La Shoah et Israel sont les deux faces indissociables, et rapprochées chronologiquement d’un être au monde qui s’est détaché de la religion à laquelle il avait suspendu son identité et sa lutte pour ne pas cesser d’exister.

Comme une fusée qui largue son premier étage pour s’adapter à des conditions différentes de pesanteur et de densité de l’atmosphère, l’identité juive doit se rebâtir sur le tournant qu’ont constitué la naissance d’Israel et la Shoah.Sans victimisation, mais en s’adossant à cette insécurité du gain de l’humain sur la barbarie, sans moralisme, mais dans la prise en considération de la dimension éthique des choix politiques et stratégiques qui s’imposent, sans angélisme et sans faiblesse.

Les traces de l’intrication de l’identité juive avec la religion sont gravées dans la mémoire juive, mais ce n’est pas la remise au goût du jour de souvenirs qui fera vivre le peuple juif. C’est la dialectique vivante entre les questions d’existence à résoudre au jour le jour et les effets du destin juif sur les consciences qui créera une pensée juive, visible dans les productions de la culture moderne (cinéma, romans, pensée philosophique, morale et politique) et dans la vie politique et citoyenne, c’est à dire l’Histoire en train de se faire.

Les Juifs de la Diaspora ont donc un devoir de solidarité et de défense de l’Etat israelien, en dehors de leurs devoirs de citoyens français, et de solidarité et de défense de leur communauté, et un devoir de penser les implications politiques et historiques du destin juif, de la place de la tradition et de la religion dans la question de l’identité d’un groupe, une obligation de réfléchir à la question de l’identité sans tomber dans le repli identitaire qui menace actuellement.

La Diaspora doit accepter de n’être que ce qu’elle est: une fraction du peuple juif, dont le destin se détermine plus sur sa terre d’origine que dans les pays ou elle est diluée, comme c’est le cas pour toutes les diasporas, ce qui ne veut pas dire qu’elle est sans importance. La lutte pour déterminer qui a le droit de parler au nom du peuple juif, Diaspora ou Etat israelien, est stupide. Mais la volonté de la Diaspora de représenter l’essence du peuple juif est l’expression de la nostalgie d’un mode de vie ancien, qui traduit la tendance à figer l’histoire dans le passé ,propre a l’histoire juive et à son regard tourné vers le passé.

La haine qui poursuit les juifs, qu’ils soient dispersés en diaspora ou rassemblés sur la terre juive, continue, qu’on le veuille ou non, a être le lien ombilical qui les relie à leur destin, bien plus que la pensée de tous les grands penseurs juifs. Cette haine se développe maintenant dans le sillage de l’islamisme extrêmiste, qui se répand à la surface du globe comme une infection, réduisant à néant l’espoir né après guerre d’une disparition des racismes extrêmistes.C’est cette position au carrefour des passions humaines qui définit les coordonnées de l’identité juive, liée à cette négation d’elle qui l’a entourée pendant 20 siècles

Le repli sur le religieux est une erreur grave qui choisit l’identité passée contre l’identité actuelle, et rabat l’être juif sur une vision d’un monde rétracté dans un ghetto intellectuel , dans un temps figé , qui fait du juif un objet pour gardien de musée. Les racines d’un arbre ne sont pas cet arbre, et ce qui fait la valeur de l’arbre, c’est sa ramure, son feuillage et éventuellement ses fruits.

La "religion civile" de la Shoah, concept nouveau de l’antisionisme

mars 6, 2009

Un nouveau concept est en train de se développer dans les milieux critiques de la politique israelienne, en particulier dans les milieux intellectuels pacifistes , israeliens ou européens, qui se trouvent mis en porte à faux par la désaffection de la population israelienne pour le discours oecuménique des pacifistes, devant la montée de la violence extremiste islamiste, et la confirmation de l’existence d’une frange palestinienne qui ne cache pas son refus d’admettre l’existence d’Israel, et qui revendique une guerre à mort.

Le livre de georges Bensoussan,"Un nom impérissable", développe la thèse suivant laquelle le sionisme, privé de "légitimité" par l’épuisement de l’idéal socialiste initial et de la mythologie de la construction d’un homme nouveau, tenterait d’en retrouver une en développant un nouvel appareil mythologique autour d’une identité victimaire, centrée sur l’évènement historique de la Shoah.

Ce livre rejoint la thèse de Esther Benbassa, "La souffrance comme identité" qui développe avec complaisance une thèse semblable :celle de l’autoperception du peuple juif comme communauté de souffrance, de la description de l’histoire juive comme "une vallée de larmes culminant dans l’holocauste",et de la définition du peuple juif par Hermann Cohen comme "peuple de la souffrance".

Le corollaire immédiat de cette thèse -et à mon avis peut-être le moteur même de la recherche-, c’est que cette vision du monde entraîne les Juifs dans une "tour d’ivoire morale" qui les rend insensibles… à la souffrance du peuple palestinien (présentée elle comme réelle a côté d’une sorte d’auto-apitoiement permanent sur un mythe de souffrance qui serait la face inversée d’une élection, donnant droit à tous les hors-droits imaginables-vieux mythe antisémite du peuple qui se croit non soumis aux obligations communes)

Il y a dans la façon dont certains se font les procureurs implacables du sionisme sur le plan des idées, la poursuite du refus fondamental de ce sionisme qui ne peut plus actuellement s’exprimer ouvertement. Comme ils n’osent pas remettre en cause le fait accompli du sionisme, ce qui conduirait à l’idée gauchiste d’ un état démocratique bi -national dont tout le monde sent bien qu’il est un nonsens même plus politiquement correct, ils expriment leur rejet de ce nationalisme par des critiques de tout et de son contraire.

On reproche au sionisme d’avoir ignoré la Shoah, et après, de lui donner une place trop importante. On lui reproche d’avoir nié la faiblesse juive, et après on lui reproche d’identifier les juifs à cette faiblesse. On lui reproche sa dureté, de ne faire que des victimes autour de lui, et maintenant , de larmoyer sur les souffrances juives.

Finalement, rien ne trouve grâce aux yeux de ces historiens, qui rejoignent les "nouveaux historiens "israeliens dans leur travail de ‘déconstruction" qui leur permet d’être aussi vierges de toute compromission morale que remarqués pour leur "courageux anticonformisme".

Leur conceptions générales, plus ou moins orientées par une construction intellectuelle "de gauche", ne sont pas vraiment compatibles avec un mouvement nationaliste comme le sionisme; ce nationalisme ne peut trouver aucune place dans leurs grilles de lecture, et si ils l’admettent du bout des lèvres pour ne pas se couper des peuples et des autorités morales qui le comprennent intuitivement , cette acceptation les met en contradiction avec tous leurs schémas de pensée, ce qu’en tant que intellectuels, ils supportent particulièrement mal.

L’identité juive ne se résume pas à la persécution, la culture juive est une des plus anciennes et des plus importantes du monde , mais, politiquement, le destin juif a été un destin d’angoisse et de négation , de persécution et d’exclusion, dont les Lumières n’ont pas suffi à les extraire. On ne peut oublier que les raisons de la naissance du rêve sioniste ont été les conditions épouvantables d’existence des Juifs de l’Est, et les poussées d’antisémitisme en Europe Occidentale.C’est le fait politique du nationalisme juif qui est inadmissible pour des gens qui ne peuvent admettre que la lutte des classes ou la révolution comme issue moralement concevable à un malheur politique. Le nationalisme, sauf pour les pays colonisés, ne rentre pas dans leurs cadres de pensée

Le fondement de la légitimité de l’Etat Israelien reste là:L’antisémitisme polonais de 1967 qui a conduit à l’émigration les derniers juifs ou presque de Pologne date quand même de 20 ans après la naissance d’Israel,il n’y aplus de vie possible pour les juifs dans le monde arabe; comme le disait le rabbin Eisenberg:"Tout ça n’est pas grave. Il n’y a de danger pour les Juifs que dans deux endroits: Israel et la Diaspora.

La bataille qui s’engage dans la période actuelle entre Israel et ses adversaires, est au moins autant une bataille dans le champ des idées que dans le domaine des armes. Le combat des Arabes depuis le début de l’existence d’Israel est celui d’une affirmation de l’illégitimité de celui-ci, au nom de la légitimité ( apparue ensuite) du nationalisme palestinien.Or, ces deux légitimités sont égales, c’est pourquoi il faudra un compromis,faute de quoi on s’acheminera vers une lutte à mort .

Présenter les juifs comme des oppresseurs impitoyables et en même temps larmoyant sur leur sort, vise à les déconsidérer et à les déligitimer dans une opinion déja très orientée par la victimisation médiatique du peuple palestinienà laquelle participent les démagogues variés du monde antioccidental,qui usent et abusent de la vision moralisatrice qui est si efficiente dans le monde occidental et pas du tout dans le leur.

La société israelienne vit certainement une crise morale et politique avec l’accentuation de ses lignes de division internes, mais elle veut continuer à vivre;

Le sens de son existence est d’abord le droit qu’elle a d’exister en vertu du principe du droit des peuples à disposer d’eux mêmes, qui est exactement aussi valable pour eux que pour les anciennes colonies parvenues à l’indépendance, et d’affirmer leur identité dans cette liberté. La contestation de ce droit, directe ou camouflée, doit être combattue sans relâche, y compris chez ceux qui cherchent à plaire à tout le monde , même à leurs ennemis.

"BEAUFORT" UN SUPERBE ROMAN SUR LES SOLDATS ISRAELIENS AU LIBAN PAR RON LESHEM

mars 6, 2009

Ce roman superbe , inspiré de très près par la réalité rapportée à l’auteur par le chef de l’unité décrite dans le livre, décrit la vie d’une unité d’élite de l’armée israelienne qui garde le château de Beaufort, château médiéval occupé par le Hezbollah jusqu’à l’offensive menée au Liban par l’armée israelienne commandée par Ariel Sharon en 1982 et qui avait abouti, après avoir chassé le Fatah et Arafat de Beyrouth, à l’occupation du Sud Liban jusqu’en 2000, année du retrait volontaire de l’armée israelienne.

Le livre raconte avec une justesse de ton extraordinaire le monde intérieur et les rapports de ces soldats, entraînés à une guerre d’offensive et d’audace, contraints de s’enterrer dans des abris bétonnés et de subir passivement les bombardements et les attaques imprévisibles et meurtrières d’un ennemi qu’ils ne voient jamais.

Il décrit dans une langue exceptionnelle d’intensité et de vérité les sentiments d’amour profond, d’intensité affective qui lient ces jeunes gens, à peine sortis de l’adolescence, et dont la vie est risquée en permanence, à la merci d’une roquette ou d’un missile contre lesquels n’existent pas de parades. Seule la chance décide qui va vivre ou mourir.Le chef de l’unité à peine plus âgé que ses soldats, dévoré de l’envie de se battre, doit en permanence maintenir cette volonté de combattre qui est la fierté de cette unité et qui se heurte aux conditions passives qui leur sont imposées par leur mission de garde, et qui s’amplifient quand la perspective d’un repli pour des raisons politiques se précise de plus en plus.

La coexistence des blagues juvéniles, des préoccupations amoureuses de cet âge, du sentiment d’être une avant garde vitale pour la protection d’Israel,avec l’excitation du combat, la rage contre un ennemi qui frappe en restant hors de portée, la détresse immense quand un copain- un ami plus proche que ne peuvent l’être tous les proches, quelqu’un pour qui on peut donner sa vie, et qui peut donner la sienne pour vous- est tué à quelques mètres de soi, tout cela crée un univers incommunicable au reste des mortels. L’intensité des sentiments , la force des liens créés dans un petit groupe, le langage commun qui les soude, mélange de formules consacrées, de code de complicité, la référence implicite à l’honneur qui impose au risque de l’existence la solidarité absolue ,le refus de l’abandon du blessé ou même du corps de l’ami mort, constituent un monde qui s’oppose à la vulgarité et à l’individualisme de la société banale pour laquelle ils se battent.

La décision politique du retrait du Liban va ébranler cette acceptation du sacrifice possible en en remettant en cause la justification-pourquoi partir maintenant et pas avant-, en rendant impensable d’être le dernier mort de cette guerre que le pays commence à désavouer.La pression médiatique des pacifistes, l’hystérie des mères, le lâche soulagement qui s’étend, ébranlent la conviction intérieure de ces jeunes qui se sentent isolés du pays qu’ils étaient prêts à défendre au prix de leur vie.

La fierté née de ces risques extrêmes survivra à la fin de l’aventure, à la séparation du groupe, au souvenir des amis perdus, et à l’entrée dans la vie adulte et dans le quotidien.

Du livre, en attendant le film qui sortira prochainement, subsistera l’image de ces garçons , de leur courage évitant les phrases grandiloquentes, de leur capacité à se battre pour des valeurs que le pays n’est plus unanime à partager, et pour lequel ils illustrent la formule de Renan:"Une nation est une grande solidarité faite des sacrifices que l’on a faits et de ceux que l’on est disposés à faire".

Par la propagande et par les armes les mouvements islamistes à la conquête du pouvoir total dans le monde musulman

janvier 25, 2009

L’année 2009 commencée par l’affrontement militaire entre l’armée israélienne et le mouvement islamiste Hamas, va se poursuivre par la tentative de négociation entre les Etats Unis de Barack Obama et l’Iran, dont l’enjeu sera la guerre ou la paix dans la région et peut être dans une grande partie du monde.

Comprendre la signification de l’apparition sur la scène politique mondiale de ces nouveaux acteurs que sont les mouvements islamistes, dans les pays musulmans ou dans les populations musulmanes des pays non musulmans est essentiel pour ne pas se tromper dans l’évaluation des dangers  et dans l’élaboration des stratégies pour les contenir ou pour les vaincre.

Ceci nécessite d’éclaircir les liens qui existent entre les idéologies qui ont entraîné les masses derrière ces mouvements et les masses elles-mêmes. Or, contrairement à ce que l’on pourrait penser, la force d’entraînement des idéologies n’est pas due à leur apparence plus ou moins véridique, même si chacune se flatte d’être l’incarnation d’une vérité. C’est la satisfaction des désirs humains , des besoins insatisfaits et des passions qu’elles promettent, et qu’elles réalisent dans la lutte pour la suprématie qui est leur visée.

Ainsi, ce qui a fait le succès de  l’idéologie nazie, auprès du peuple allemand, c’était non pas la cohérence des théories raciales, inexistante, mais le désir de revanche après la défaite de 1918, l’envie de se sentir supérieur aux peuples voisins, la mégalomanie flattée dans tous les domaines, la possibilité de jeter aux orties toutes les contraintes de la morale, le rêve d’une domination sans frein sur les autres.

De même, l’idéologie communiste a entraîné l’adhésion de masses immenses par la promesse d’un renversement des places sociales, dans lequel ouvriers et paysans devenaient les figures les plus valables dans l’échelle sociale, entrepreneurs et intellectuels étant réduits à des statuts  inférieurs, quand ce n’était pas de victimes expiatoires.

En ce qui concerne les masses musulmanes de notre époque, le sentiment de plus en plus répandu actuellement semble être le ressentiment tourné contre le reste du monde, le monde occidental en particulier. Ce ressentiment est lié à la conscience d’un fossé qui va en s’élargissant entre le bien être (relatif) des sociétés démocratiques et la conscience, rendue plus aigüe par la mondialisation médiatique, de la stagnation désespérante des pays musulmans, de la paralysie sociale de ces états quand ce n’est pas leur enfoncement progressif dans la misère. Partout, les mêmes images de misère, de chômage, d’exil perçu comme la seule issue, de corruption, de dictatures.  L’Algérie, 45 ans après son accession à l’indépendance, est contrôlée par un parti unique qui n’est que le masque de la corruption , des trafics, des malversations et des incompétences, d’un système pourri jusqu’à la moelle et qui n’ a pas su produire le développement rendu possible par les immenses ressources naturelles du pays. L’Egypte, pays d’une civilisation splendide vieille de 5000 ans, est la victime d’émeutes de la faim qui montrent son état de délabrement social et économique. Le Pakistan étouffe sous la masse des miséreux, etc..

Partout, dans ces pays, le sentiment d’être les descendants d’une culture brillante, les héritiers d’empires puissants qui ont dominé une partie du monde, à une époque reculée il est vrai, s’accompagne d’un vécu d’humiliation, proportionnel à l’exacerbation d’ un orgueil collectif réactionnel,  lié à cette origine glorieuse, et aboutit à une rancoeur qui vire de plus en plus  au désir de revanche et à la haine. Les régimes politiques qui portent la responsabilité (avec les peuples qui les maintiennent au pouvoir) de cet échec à  s’ajuster au monde tel qu’il est , encouragent cette déviation  de l’insatisfaction des peuples sur des boucs émissaires, l’Occident globalement, les USA et Israël en particulier.

Comme du côté Occidental  une partie de la population, embourbée dans les vestiges de culpabilité liés à l’époque du colonialisme, fait chorus avec ces thèses victimaires et renforce ce discours projectif,et comme les intellectuels indépendants sont quasi inexistants dans le monde musulman, le discours se développe et s’auto confirme sans trouver d’obstacles sérieux à sa rhétorique.

L’échec des espoirs liés au socialisme et au nationalisme, qui n’ont résolu aucun des problèmes de ces peuples, quand il ne les ont pas aggravés, aboutit au repli communautaire sur le patrimoine commun de ces peuples, la religion, qui fait d’eux un ensemble de plus d’un milliard d’individus, donnant le sentiment d’une force collective . Celle-ci compense les constats d’échec à prétendre à tous les titres de gloire de l’époque actuelle: importance militaire, économique, scientifique, culturelle, ou le retard se creuse continuellement.

C’est ce désir de puissance frustré, ce sentiment d’être les oubliés de la planète à l’heure ou les anciens pays du tiers monde de l’Asie et d’Amérique Latine montrent comment on peut se sortir du sous développement par le travail et l’intelligence, que les islamistes  exploitent à fond.Ils  exaltent la religion comme identité positive face  à la dévalorisation des identités nationales, flattent la haine latente de ces masses et l’exacerbent, soutenant la seule chose positive que voient en se regardant ces masses déshéritées: leur soumission à un ordre transcendant, qui , lui au moins, est grand. D’où la violence inouïe qui surgit lorsqu’elles se croient attaquées ( ou quand on leur dit qu’elles sont attaquées), dans la dernière chose qui leur reste: la religion, qui est en même temps leur point d’attache à la civilisation, et la seule chose grande dont elles peuvent se revendiquer.

Les islamistes, qui ont peu à peu pris la mesure du levier extraordinaire dont ils disposaient pour activer tous les ressorts émotionnels principaux de ces peuples, en ont tiré les conséquences: ils ont décidé de jouer à fond la carte du ressentiment des masses arabes, pour s’emparer du pouvoir partout ou ils le peuvent, avec une idée très claire dans leur esprit: là où ils s’empareront du pouvoir, ils ne le relâcheront plus. Peu importe les voies, électorales (tout à fait envisageables à certains endroits: en Algérie avec le FIS, à Gaza avec le Hamas, etc.) ou par la force (à Gaza également avec le coup de force militaire du Hamas,etc), une fois au pouvoir, tous les moyens les plus sanglants seront utilisés sans vergogne pour le conserver.

Le discours "intégriste" des islamistes prend ainsi la place d’un discours nationaliste et en est l’équivalent. Partout, il joue la carte de la haine contre "l’étranger" (La terre arabe devient "une terre sainte" que la présence des étrangers" profane", comme on l’a vu pour la présence des troupes américaines en Arabie", et il va de soi que les Juifs aussi profanent la terre palestinienne. Les étrangers sont la cible préférentielle des meurtres d’ Al Khaida, ou des extrémistes pakistanais venus faire un massacre à Bombay.

Tout ce qui est non musulman est suspect, et il y a un projet clairement établi de faire "une chasse gardée" des territoires de religion musulmane, d’éradiquer tout ce qui est autre, les chrétiens, même arabes, en font l’amère expérience à Gaza ou ils sont sous la terreur islamiste, comme en Irak ou même en Turquie.

Les mouvements nationalistes dans les pays musulmans sont de plus en plus coiffés par les islamistes (en Tchétchénie par exemple), plus déterminés, plus extrémistes, et soutenus par les Etats islamistes ou leurs alliés, financièrement et militairement. L’exemple de la Palestine, ou le Fatah perd du terrain, avec le recul de ses composantes marxisantes, face au prestige combattant des islamistes, est inquiétant.

A partir de là, il n’existe pratiquement plus de  voie alternative dans beaucoup de pays musulmans à l’islamisme, pour mobiliser les foules de déshérités. Parallèlement, une partie de la classe moyenne ( petits cadres, diplômés au chômage ,etc.) voit une possibilité d’accéder au pouvoir dans les wagons de l’islamisme, en même temps qu’une idéologie qui lui redonne une importance, comme  en Allemagne, une partie de la bureaucratie s’est ralliée au régime, pour avoir des miettes de pouvoir.

Les religieux, eux, poursuivent un but double.

Le principal est d’encadrer la population et de la conquérir à l’idée de mettre la religion au poste de commandement, en prenant la tête des luttes nationales et sociales, comme les communistes le faisaient avec leurs "courroies de transmission" (syndicats, organisations de masse, mouvements pacifistes). Mais la lutte nationaliste est pour eux un moyen plutôt qu’une fin en soi, même si ils adhèrent parfaitement à ses buts. Une fois au pouvoir, l’expansion de leur puissance (militaire, diplomatique, d’influence) étatique se confond avec le renforcement intérieur de leur emprise sur le pays et là encore, le nationalisme, et la haine de l’autre restent les ressorts qui leurs permettent d’être en phase avec les sentiments de la masse.

On comprend dans ces conditions la politique de l’Iran. Acquérir la bombe leur permettrait de sanctuariser leur Etat religieux, qui tout en régnant par la terreur sur le pays, n’a pas réussi à éradiquer le philo -américanisme d’une partie de la population, ni une sourde opposition aux côtés les plus rétrogrades de l’idéologie du régime. La faiblesse du régime, c’est justement le côté avancé de ce pays, l’existence d’une bourgeoisie émancipée, d’une classe instruite et désireuse de modernité qui courbe la tête sous la répression, mais n’est pas anéantie et sans laquelle, le pays ne peut pas survivre. D’où le désir de conclure éventuellement un pacte avec les Etats Unis pérennisant la situation, qui n’est toujours pas acquise définitivement pour le régime, qui cherche également, en prenant la tête d’une croisade pour la destruction d’Israël, à acquérir un prestige qui le mettrait à l’abri de toute contestation.

La religion est ainsi devenue le vecteur d’un "nationalisme sans nation" avide de revanche, haineux et pousse au crime, tout en prétendant défendre des valeurs humaines.  Comment rétablir une relation de raison avec le monde musulman et le séparer de cet enfoncement dans une paranoia  vers laquelle le poussent  les manipulateurs de l’Islam, comment ne pas le confondre avec cette psychose, ce qui l’y engagerait encore davantage, sans pour autant valider son discours persécuté? C’est toute la question de l’époque actuelle.

L’amalgame est aussi dangereux que la complaisance et la naïveté.

LE LIKOUD EST DESORMAIS UN PARTI EXTREMISTE

décembre 10, 2008

(d’après l’article de Gilles Paris dans Le Monde.fr du 09/12/08)

C’est ce qu’ à déclaré le premier ministre  Ehoud Olmert après les primaires du Likoud qui viennent de se dérouler en Israël.

Tous les observateurs font en effet le même constat, celui de la droitisation de ce parti, dont le signe le plus éclatant est la nomination sur sa liste électorale de Moshé Feiglin, animateur du courant Manhigoute Yehoudite (direction juive) , accompagné de deux proches en position éligible comme lui.

Ce courant est un des plus extrémiste en Israël, mais Feiglin, à la différence des autres groupuscules d’extrême droite, a choisi une politique d’entrisme dans le Likoud, ou il a obtenu progressivement des scores de plus en plus importants  dans les élections internes. On se trouve dans une situation qui serait celle, en France, ou le Front National aurait décidé d’investir progressivement l’UMP, pour avoir un levier d’action politique plus efficace que le statut de parti contestataire.

Feiglin a ainsi célébré  comme "un acte de résistance" l’assassinat de 23 musulmans en prière dans une mosquée au caveau des  Patriarches en 2004 par l’extrêmiste juif Baruch Goldstein, et réclamé après le lynchage par les Palestiniens de deux soldats israéliens à Ramallah que Israël chasse les habitants de cette ville pour les remplacer par des Juifs, avant la suite qui serait non seulement le transfert des Palestiniens des Territoires, mais aussi celui de toutes les populations arabes présentes dans le "grand Israël".

Cette radicalisation du Likoud l’empêche, comme le souligne Gilles Paris dans son article, de se présenter comme un parti pragmatique peu différent sur le fond de Kadima, et obère sa capacité d’attraction aux prochaines législatives.

Comme le dit Haim Oron, chef du Meretz, "le Likoud a ôté son masque et montre son vrai visage.La combinaison Feiglin-rebelles du Likoud a contribué à former un part d’extrême droite. Le peuple devra  désormais choisir entre la liste du Likoud et une alternative en quête de paix, capable de dialoguer avec les Etats Unis et le reste du monde".

Même si on  ne partage pas d’une façon générale les vues du Meretz, on ne peut qu’être frappé par la justesse de cette formulation: si le peuple israélien choisit l’extrêmisme du Likoud, il n’y aura plus de dialogue possible avec les Etats Unis, fermement engagés dans la voie d’une paix reposant sur la coexistence de deux états sur cette terre, comme la quasi-totalité de la communauté internationale. Israël sera alors coupé de ses soutien vitaux, stratégiques, économiques et militaires, ce qui est sans le moindre doute une politique suicidaire.

Là ou l’extrême droite accuse la gauche et Kadima de mener une politique suicidaire en donnant un état aux ennemis d’Israël, c’est elle même qui creusera la tombe du pays en le désarmant,égarée dans ses délires religieux et sa mythologie mégalomaniaque, incapable d’apprécier les vrais rapports de force, emportée  par sa vision illusoire d’une capacité militaire à maîtriser tous les problèmes politiques de la région.

Kadima, seul  parti de taille à s’opposer au Likoud avec un parti travailliste  en pleine déroute, crédité de seulement 8 % des voix,arrivera -t-il à remonter son retard dans les sondages sur le Likoud avec la prise de conscience de cette évolution inquiétante de son adversaire?

Nous le saurons bientôt.

Kadima , une dernière chance pour la paix au Moyen Orient

novembre 17, 2008

L’échec de la tentative de Tzipi LIvni  dans sa tentative de constitution d’un gouvernement de coalition, avec les travaillistes et avec le Shas fait planer une grande inquiétude sur la possibilité de trouver une majorité, pour le prochain gouvernement, qui ait les mains libres pour mener des négociations de paix avec les palestiniens.

Or tout le monde est à peu près d’accord actuellement pour penser , parmi ceux qui souhaitent l’existence de deux états côte à côte, que le temps joue contre  les chances d’un accord.

En effet, le facteur le plus grave sur ce plan est la continuation de la colonisation à Jerusalem sur un mode qui vise à empêcher toute continuité territoriale d’un état palestinien avec Jérusalem Est et en particulier avec les Lieux Saints. Or un Etat palestinien sans au moins une partie de Jerusalem Est est absolument inacceptable pour la partie palestinienne, et débouchera sur une guerre à  outrance.

C’est le calcul évident de la droite dure israélienne, dont Netanyahou est la figure de proue, qui continue à croire possible un Grand Israël,et qui pense que le peuple israélien aura beaucoup de mal à  admettre des expulsions à Jérusalem même, compte tenu de la difficulté qu’il a eu à admettre ces expulsions déja dans le Sinaï égyptien et dans la bande de Gaza, alors que ces territoires ne faisaient pas partie de "Eretz Israêl". Cette droite politique est même dépassée dans l’extrêmisme par pratiquement tous ses alliés, la nébuleuse de colons mystiques prêts à presque toutes les provocations, dela violence contre les voisins palestiniens jusqu’à l’agression contre Tsahal si celle-ci prend position contre leurs activités illégales.

L’existence de Kadima, le parti créé par Ariel Sharon  quand il a compris que le Likoud ne laisserait pas passer sa décision de sortir de Gaza, a été une bouffée d’espoir dans le pays, et à  laissé espérer que les 60 % de la population qui admettent la nécessité de l’existence de deux états sur cette terre pourraient trouver une représentation hors  du clivage radical dans lequel ils étaient prix jusque là entre le pacifisme flirtant avec le gauchisme  du parti travailliste et l’obstination expansionniste et la surenchère extrêmiste du Likoud.

Le premier succès de ce parti qui avait réuni des figures importantes venues d’un bord comme de l’autre (Shimon Peres, Ariel Sharon ,etc.), s’était traduit par un succès impressionnant aux premières élections qui avaient suivi sa création. La mise à l’écart de Sharon consécutive à son accident vasculaire cérébral, l’absence de charisme de Olmert suivie de l’échec de la campagne militaire contre le Hezbollah au Liban, puis de ses démêlés honteux avec la justice ont dilapidé le capital de confiance que les Israéliens avaient placé dans ce mouvement.

La nomination de Tzipi Livni constitue une dernière chance pour ce parti d’échapper aux tendances centrifuges qui le menacent , et de voir chacun de ceux qui ont quitté la droite ou la gauche pour le rejoindre repartir vers leurs milieux d’origine.

Les partis du centre en Israël n’ont jamais,  jusqu’à présent, eu de forte longévité. Mais le phénomène de son apparition coincide avec l’érosion continue de l’influence et du pouvoir des travaillistes, passés de la majorité absolue  à une estimation de 11 députés sur 120 aux prochaines législatives, et au fait que même le Likoud ne représente que un quart de l’électorat. Le problème des alliances est donc crucial, et l’alliance de la gauche et du centre part avec un handicap de un ou deux sièges dans les estimations actuelles.

Pourtant le choix clair de Livni qui a refusé les maquignonages de bas étage  et a eu le courage d’aller affronter les électeurs fait passer un souffle de fraîcheur dans l’univers politique israélien bien abîmé par les combinaisons politiciennes liées au système de la proportionnelle intégrale, quand ce n’est pas celui des compromissions financières. Les électeurs lui en sauront ils gré? Sont ils prêts à donner une chance au processus de paix en lui permettant de se passer des conditions exhorbitantes des partuscules religieux ou extrêmistes? Veulent ils continuer à échapper au clivage du pays en deux camps irréconciiables?

Le pays est sur le fil du rasoir. Cette élection vaut bien celle de Obama, avec les enjeux énormes de politique internationale qu’elle a entraîné.

L’extrême droite elle ne s’y trompe pas et déchaîne sa violence verbale contre Kadima, qu’elle accuse d’être alignée sur "La Paix maintenant", parce qu’elle sent bien, comme le parti travailliste d’ailleurs que Kadima détache d’eux des électeurs qui n’étaient chez eux que faute d’alternative.

L’ATTENTAT CONTRE ZEEV STERNHELL: L’EXTREMISME MENACE LA DEMOCRATIE

septembre 28, 2008

L’attentat commis contre l’historien Zeev Sternhell, membre fondateur du mouvement pacifiste "La Paix Maintenant"  constitue une nouvelle source d’inquiétude pour l’avenir du système politique démocratique israélien, déja lourdement obéré par la proportionnelle intégrale, qui donne un pouvoir de chantage démesuré aux petits partis religieux ou aux mouvements catégoriels, et par la corruption qui s’étend à un grand nombre d’hommes politiques.

Le développement d’une violence physique dans les rapports des colons avec les Palestiniens, le rôle de certains leaders religieux, qui au nom de visions théologiques qui refusent les réalités du monde actuel, encouragent l’extrêmisme, légitiment les violences et le refus de la légalité démocratique, et poussent les fidèles à la violence politique, constituent des signes alarmants d’une fêlure dans le consensus sur les valeurs qui constituent le socle de la société israélienne;

Cet attentat doit évidemment être condamné, ses auteurs traqués et punis, mais surtout le discours pousse au crime qui le produit doit être combattu par tous les défenseurs de la démocratie.

Cependant, le fait d’être une victime ne signifie pas nécessairement que l’on ait raison.Zeev Sternhell, connu pour ses prises de position contre la colonisation, reprises par "La Paix Maintenant", a parfois pris des positions extrêmistes lui même: proposant d’envoyer les chars contre les colons, et surtout, déclarant, ce qui a ébahi une bonne partie de ses lecteurs, que les Palestiniens feraient mieux de faire des attentats limités aux colons plutôt que frappant des victimes civiles partout dans les villes israéliennes.

Ce dérapage d’un pacifiste, conseillant aux terroristes  des cibles parmi les civils des colonies- cibles "raisonnables", choisies chez ses ennemis politiques, plutôt que des cibles "manquant de lucidité" parmi l’ensemble de la population israélienne, fait froid dans le dos, et montre , derrière le discours pseudo impartial, l’incapacité à penser la collectivité nationale et la solidarité naturelle face à un ennemi. C’est une des raisons essentielles du désintérêt  manifesté de plus en plus par la population israélienne pour cette organisation qui finit par opposer un bon peuple israélien,généreux et pacifique, fraternel avec les palestiniens, et un mauvais peuple,"colonialiste", oppresseur des faibles arabes. Ce discours , séduit par le discours palestinien destiné justement à séduire la gauche israélienne et internationale, oublie que les gouvernements de gauche, travaillistes, ont poursuivi la même politique d’implantation que la droite :car les enjeux de souveraineté territoriale ne se jouent pas au niveau des bons sentiments, mais dans des rapports de force comprenant tous les domaines: stratégiques, diplomatiques,médiatiques, ou chaque partie a ses points faibles et ses points forts

Zeev Sternhell ne s’est pas limité à ces déclarations ébouriffantes. Il a mis sur le même plan, au point de vue des conséquences de blocage du processus de paix, le terrorisme palestinien et les entraves à la circulation créées par les barrages israéliens ou les réquisitions de terres.

Il a défendu la solution politique d’une imposition par la force, par les grandes puissances, de leur solution de paix, par le biais d’une occupation militaire imposée aux Israéliens comme aux  Palestiniens, puisque "ni les uns ni les autres ne sont capables de gérer leurs extremistes". Ceci reviendrait de fait à désarmer l’Etat Israélien et à remettre son destin entre les mains de grandes puissances _ pourquoi pas l’ONU tant que l’ on y est-dont les intérêts peuvent être très éloignés ( pétrole, géostratégie mondiale, etc.)de ceux de  l"Etat hébreu et de sa souveraineté (voir les périodes antérieures).

En même temps, dans une interview toute récente à l’Express, il reconnaissait que, alors que il a passé 25 ans de sa vie politique à essayer de rétablir des relations de confiance et de reconnaissance entre Palestiniens et Israéliens,  les Palestiniens et les Arabes ,si ils en avaient la possibilité,  jetteraient les Israéliens à la mer avec un grand plaisir.

Comme quoi, tous les bons sentiments humanistes , généreux , et politiquement corrects, ne résistent pas à cette réalité: quand on a un ennemi, d’abord on ne lui sert pas la soupe, et ensuite, pour la réconciliation, on attend que la guerre soit finie. La fraternisation, qui soulagerait tellement la conscience des pacifistes, n’est pas l’angle sous lequel on peut examiner la situation politique et stratégique actuelle. Se gagner les bonnes graces de quelques coeurs purs ne peut pas être  la ligne à suivre quand deux nationalismes s’affrontent pour la même terre. Les pacifistes font la démonstration, à travers les discours du type de celui de Sternhell, qu’ils préfèrent le risque d’une guerre civile à celui d’une guerre avec les palestiniens pour éviter le malaise de leur mauvaise conscience. Le compromis qui devra être trouvé sera froid, dicté par la raison, ou il ne sera pas. La fraternisation ne peut être envisagée de façon réaliste dans les décennies à venir, compte tenu du développement d’un islamisme radical, qui situe dans la sphère du sacré les revendications territoriales et qui n’envisage aucun compromis avec les israéliens, seulement des trèves en attendant leur expulsion finale.

La Paix Maintenant, un mouvement pacifiste qui a perdu son crédit

juillet 2, 2008

Les Amis de Shalom Arshav fêtaient il y a un mois le trentième anniversaire de cette organisation à la mairie du 9 ème arrondissement de Paris. La vidéo de cette manifestation organisée conjointement avec l’Association pour un Judaïsme Humaniste et Laïque et le Cercle Bernard Lazare montrait, derrière l’autosatisfaction de rigueur pour le fait de voir triompher des conceptions défendues avant tout le monde,la profonde inquiétude devant la paralysie du processus de paix, mais aussi devant la déconnexion du mouvement avec l’opinion publique israélienne, la perplexité devant ce décalage,et les différences difficilement masquées dans les discours tenus sur cette situation.

L’analyse la plus lucide et la plus fine était apportée par l’ex-ambassadeur israélien en France qui faisait ce constat: alors que les deux tiers de la population juive en Israël sont maintenant convaincus de la nécessité de l’existence d’un état palestinien comme condition de la paix dans la région, ils continuent à exprimer leur méfiance vis à vis de la Gauche, qui a pourtant depuis longtemps défendu cette thèse. Alors que la Droite n’ a pas de projet autre,c’est elle que la population charge de défendre le plus important à ses yeux: la préservation de la sécurité et de l’existence de l’Etat Juif.

Il dit en même temps la raison fondamentale de la désaffection de la population israélienne pour Shalom Arshav: reprenant le discours ultra simpliste de la représentante israélienne du mouvement, il va droit au coeur du problème: le discours de critique sans la moindre réserve de cette militante est perçu par les Israéliens comme impossible à distinguer du discours des Palestiniens,d’une part et d’autre part comme recelant potentiellement la possibilité de "tout lâcher" pour obtenir la paix avec eux;

De plus, il met l’accent sur le changement absolument essentiel de l’environnement d’Israel: non seulement évidemment la présence de l’Iran et d’un nouvel axe chiite (Iran, Irak, Hezbollah, Hamas, Syrie), mais le développement d’un fanatisme islamique qui se répand dans la population palestinienne, qui fait que on ne peut pas du tout écarter l’éventualité d’une victoire électorale du Hamas en Palestine, avec les conséquences extrêmes que cela pourrait avoir.( voir déjà ce qui se passe à Gaza).

La conséquence de ce fait, jointe à la période de plusieurs années de la 2ème intifada ou la population palestinienne a manifesté son adhésion au terrorisme anti civils, avec manifestations indécentes de joie à chaque mort israélien, a conduit au phénomène actuel: la perte de confiance envers la volonté profonde de paix des palestiniens, le doute quant à l’idée que tout terrain lâché ne sera pas une victoire sans contrepartie pour les fanatiques, et que la pensée que lasécurité est encore plus vitale dans ce contexte que dans la période de domination claire de l’état isrélien.

C’était extrêmement frappant, au vu de cette vidéo, de constater les doutes, les démentis de changement de position,l’embrouillamini de Albert Memmi, pourtant figure de proue du mouvement, dont on perçoit clairement le malaise et l’incertitude .

Car ce qui introduit justement la méfiance vis à vis de Shalom Arshav, c’est que eux ne disent rien de cette situation. Ils continuent inébranlablement à tenir le même discours que au moment de Oslo, sans introduire le moindre bémol. Ils considèrent que "ils n’ont pas à s’occuper de ce qui se passe chez les Palestiniens, ce n’est pas leur affaire, cela ne les regarde pas. Et du coup, l’analyse est biaisée . La critique des palestiniens est laissée aux Palestiniens eux mêmes, Shalom Arshav s’occupe de critiquer le gouvernement israélien, et ne s’occupe que de cela.

De plus deux éléments portent à augmenter encore la méfiance à leur égard.

Le premier c’est que dans le "paquet" des critiques de Shalom Arshav se mélangent des critiques de niveaux très différents: on entendait ainsi à cette réunion Elizabeth de Fontenay critiquer les "exactions " de Tsahal et le fait que "les civils n’étaient pas épargnés par les bombardements". Quand on sait la façon dont les terroristes ont bien soin de se placer au milieu des civils qu’ils utilisent comme boucliers humains, ces affirmations tiennent ni plus ni moins de l’angélisme, et on voit un vieux fond antimilitariste ressurgir dans le discours "de gauche", justifiant la méfiance des israéliens qui savent bien que disqualifier leur armée est attaquer un des fondements de leur unité et de leur sécurité.

De la même façon, quand on entend des militants évoquer , à propos de la délimitation des frontières avec le futur état palestinien, les frontières de 1948 aussi bien que celles de 67, on se frotte les yeux: il y a des gens à Shalom Arshav qui envisagent de discuter sur les frontières du partage de l’Onu, avec une largeur de 12 km à certains endroits d’Israël? Ces gens sont dangereux!

De façon semblable, autant la critique de la poursuite de l’établissement des colonies est fondée, autant la critique de tous les check points apparaît comme négligeant les questions de sécurité au nom de la poursuite de la paix et de la volonté de donner des gages rassurants aux palestiniens. L’argument toujours mis en avant par Shalom Arshav est que très peu des check points sont établis à la frontière même d’Israël, et sont justifiés par la protection de sa population. Mais l’argument est spécieux car ce n’est pas parce que un grand nombre d’entre eux sont là pour assurer la sécurité des colonies qu’ils doivent être supprimés. L’Etat israelien a la responsabilité d’assurer la sécurité de tous ses citoyens , même si ce sont des colons. Désapprouver la colonisation ne peut pas se régler en laissan les colons se faire assassiner par les palestiniens.Le fait de contester ces évidences est la vraie raison de la désaffection de la population pour cette organisation qui apparaît à ses yeux comme négligeant, au nom d’impératifs moraux universalistes et de positions pacifistes "à tout prix" la sécurité et les intérêts réels du peuple israélien; La population ne s’y trompe pas et elle voit bien les failles que tente de dissimuler le discours inébranlable des défenseurs de cette organisation. Ce qu’elle était seule à dire à une époque est devenu une évidence majoritaire, et ce qu’elle ajoute maintenant suscite un rejet viscéral de ceux qui sentent que les attaques contre l’armée et la politique de l’etat, dans cette période de "pré prochaine guerre", mettent en danger ce qui a le plus de valeur à leurs yeux.

L’ambiguité des mouvements pacifistes a toujours résidé dans le fait que au nom de l’idéal magnifique de la Paix, ils ont régulièrement fermé les yeux  sur les autres dimensions du problème que celle de l’unique question de la Paix ou de la Guerre; Avant la guerre de 14 18, les pacifistes français ont lutté de toutes leurs forces contre les budgets militaires français,pensant que les pacifistes allemands en feraient autant de leur côté. Moyennant quoi, la France avait pris du retard dans la course aux armements quand la guerre a éclaté, ce qui a donné, au départ un certain avantage aux Allemands. L’ intrication totale, dans toutes les guerres modernes, du militaire et du politique, la façon dont des guerres peuvent être gagnées militairement et perdues politiquement (guerre d’Algérie par exemple), le combat décisif pour gagner les opinions publiques, font que les mouvements pacifistes d’un pays sont désormais des éléments importants de la stratégie d’un pays ou d’un mouvement adverse. En s’interdisant toute critique des palestiniens et en réservant celles ci à l’Etat israelien, Shalom Arshav, qu’il le veuille ou non, pèse dans la lutte mondiale pour le gain des opinions publiques,en validant le portrait caricatural et unilatéral d’Israël dressé, partout où ils le peuvent, par les Palestiniens;

ISRAEL DOIT-IL RESTER UN ETAT JUIF?

juin 13, 2008

D’après l’article de Amitai Etzioni paru dans Le Monde du 13/05/2008

"Est-il opportun qu’Israel soit un état Juif? Autant se demander s’il est bien nécessaire que le pape soit catholique. Pourtant, certains défenseurs des "droits de l’homme" se posent tout de même la question", et les antisionistes opposent état juif et état démocratique. L’idée soutenue par certains,à la gauche de la gauche, comme Burg par exemple, est que Israel devrait s’ouvrir au muticulturalisme, c’est à dire renoncer à ses valeurs juives pour devenir un état culturellement neutre, capable d’assurer l’intégration d’un million de citoyens arabes, ce qui "permettrait par la même occasion aux juifs laïques de ce qui est perçu comme un régime rabbinique oppressif( on ne peut se marier , divorcer, être enterré en Israel sans en référer à une autorité religieuse, juive musulmane ou autre)."

"Ces considérations négligent le fait que toutes les nations ont en commun des valeurs, une histoire, une identité partagée. Si l’on faisait des Etats neutres, elles seraient dépossédées de la dimension positive que nous apportent les communautés: on peut être prêt à mourir pour sa patrie, s’indigner personnellement de l’entendre dénigrée ou, tout simplement, éprouver de la fierté à voir ses compatriotes remporter une compétition internationale ou une médaille aux jeux olympiques."

"Les défenseurs des droits individuels prétendent que les valeurs communes des Israéliens juifs se sont de toute façon dissoutes, et que même les autres nations n’ont que de vagues notions de leur culture commune: au Royaume Uni, la notion de "britishness" se résumerait à un goût immodéré pour la bière et le cricket. On constate néanmoins que les nations dépourvues de valeurs fédératrices s’exposent à des secessions (comme au Canada ou en Espagne) et peinent à mettre en place une politique nationale qui exige des sacrifices pour le bien commun"…

"En cherchant à gommer ces cultures nationales, on risque un appauvrissement. C’est justement la crainte d’une telle déperdition qui attire tant d’électeurs européens vers les partis hostiles à l’immigration, et qui alimente des sentiments antipalestiniens en Israël"…

"La sociologie nous enseigne que les sociétés sont des organismes complexes, animés de besoins et de valeurs diverses parmi lesquelles on ne saurait en privilégier certaines que au détriment d’autres. Il n’est pas possible de ménager les susceptibilités de chacune des minorités sans risquer de compromettre l’essentiel: la communauté nationale."

"Tout effort visant à assimiler complètement les minorités( au mépris de leur culture propre) ou à liquider l’ethos national (au détriment de la culture commune) ne servira qu’à exacerber les conflits et les tensions. L’intérêt général voudrait plutôt que l’on parvienne à un juste dosage entre les apports positifs de la diversité et les valeurs fondamentales que nous sommes tenus de partager, tous tant que nous sommes."

"La nation et la mort" de I.Zertal, une machine de guerre anti-israelienne écrite par une israelienne

avril 30, 2008

Il y a un problème des antisionistes israeliens que n’ont pas les antisionistes de la Diaspora: rien n’oblige ces derniers à vivre en Israel.

Par contre, pour les premiers, vivre dans un pays dont ils n’acceptent pas les idées et les valeurs fondatrices, dont ils pensent qu’il est une erreur historique, et même une faute, ne va pas de soi.

De plus , ils vivent avec la menace constante d’être désignés comme traîtres à leurs compatriotes puisque leur pays est en guerre, depuis sa naissance, avec des ennemis qui ne rêvent que de le détruire, et eux, trouvant qu’il ne devrait pas exister, fournissent des arguments à ces ennemis dans la guerre des idées qui fait rage autant que celle des armes.

Leur marge de manoeuvre est étroite face au reproche de déloyauté vis à vis de leurs concitoyens.C’est pourquoi ils mettent beaucoup d’énergie à essayer de démontrer que les véritables traîtres au peuple juif, ce sont les "dirigeants sionistes" (indépendamment de toute étiquette politique, car pour eux, ces dirigeants participent de la même idéologie haîssable).

Si ils étouffent trop dans une société israélienne si à l’opposé de leurs vues, et pourtant très tolérante à leur égard, ils peuvent se tenir chaud dans les petits cercles gauchistes ou on ne risque pas d’entendre de propos patriotiques auxquels ils sont allergiques, et en dernier recours, ils peuvent écrire un livre antisioniste ,ou ils se citent réciproquement avec leurs amis. Leur position n’est pas désespérée, même si les beaux jours de l’internationalisme sont derrière eux, probablement sans espoir de retour.

C’est le choix qu’a fait I.Zertal, et elle met du coeur à l’ouvrage, en ajoutant une note personnelle:

La tentative de discréditer les batailles emblèmatiques de la lutte armée juive:(le dénigrement de la bataille de Tel Hai, de la révolte du ghetto de Varsovie, et de l’affaire de l’Exodus.)

On ne peut que être ébahi devant les attaques auxquelles se livre IZ contre la mise en exergue par le sionisme de ces trois évènements historiques, la pire étant celle qui vise l’insurrection du ghetto de Varsovie. Emportée par sa volonté de détruire les symboles mêmes du judaïsme combattant, qui irritent visiblement sa sensibilité pacifiste, elle va très loin.

Ainsi, dans ces trois cas,elle parle de "déroutes métamorphosées en victoires triomphales. Pour elle, "la révolte des ghettos n’avait aucune chance de se traduire par une victoire sur les nazis, et a abouti au suicide collectif des survivants de la rebellion",et , reprenant les mots de N.Alterman, "pour ce qui est de sauver les âmes juives,la contribution de la révolte fut pratiquement nulle et tendit plutôt à mettre en danger la vie des autres habitants du ghetto".

Ces commentaires montrent le degré d’hostilité envers le sionisme qui la pousse à quasiment reprocher aux insurgés un combat qu’elle juge inutile et "dangereux" pour les autres juifs.

Autant on peut comprendre la critique de la tentative de récupération qui a conduit les sionistes à présenter cette révolte comme un acte "sioniste", autant il faut reconnaître que l’esprit de cette révolte, qui était de rompre avec la passivité juive et de préférer mourir les armes à la main plutôt que comme des bêtes, était parallèle à l’idée sioniste de sortie de l’univers de soumission et d’acceptation de l’humiliation et de l’abaissement, même si il n’était nullement accompli "au nom" de cette pensée.

Dans la même lignée de pensée, elle s’en prend à l’épopée de l’Exodus, tentant par tous les moyens de diminuer la valeur de cet épisode:elle présente les juifs rescapés des camps allemands embarqués à bord comme les instruments manipulés par les dirigeants sionistes, remettant en cause la liberté de leur choix quand à une immense majorité ils se sont prononcés pour rester à bord et poursuivre leur lutte, tout à fait conscients de l’enjeu dans l’opinion publique mondiale et dans les négociations internationales sur un "foyer juif" en Palestine, qui ont d’ailleurs abouti peu après. Que cette action ait été un immense succès politique ne compte pas à ses yeux relativement au fait que les passagers de l’Exodus ont du repasser par un camp et attendre des mois avant d’arriver en Israël. Pour elle,toujours dans la mauvaise foi de la critique systématique, c’était un échec puisque ils on été arraisonnés avant leur débarquement en Palestine.

Le dernier exemple développé par elle , la bataille de Tel Haï, ou Trumpeldor,organisateur de la milice de protection des exploitations agricoles juives en 1920, est tué lors d’un raid arabe, est encore pour ellela preuve d’une manipulation des faits par les sionistes, puisque ils "transforment une déroute en victoire glorieuse". Là encore on voit à l’oeuvre la pratique chez elle d’une accusation systématique et le détournement du sens d’un évènement. Ce qui pour elle est une "déroute", c’est une escarmouche ou les juifs ont eu six morts,et dont le sionisme a fait l’emblème du sacrifice patriotique pour la défense d’un territoire, puisque le contexte était que Trumpeldor était conscient de l’infériorité militaire de sa position, mais a accepté de sacrifier sa vie , contre la position de la droite qui prônait le repli et selon la position de Ben Gourion qui disait que si les Juifs commençaient à lâcher du terrain, ils n’en auraient bientôt plus aucun.

On voit bien dans ces trois exemples, choisis par elle, la volonté de détruire les symboles mêmes qui soutiennent un sentiment d’unité nationale, au prix d’une torsion infligée aux faits, un peu comme si quelqu’un essayait de ridiculiser la Marseillaise, le 14 juillet, et l"anniversaire de la victoire de 45.

Ceci situe bien son parti pris contre tous les emblèmes d’une volonté juive de se battre ( c’est inutile, dangereux, ridiculement orgueilleux, etc.) et sa volonté de faire feu de tout bois pour attaquer ce qui est si contraire à son idéologie.

L’accusation de manipulation de la Shoah par le sionisme

Cette accusation est devenue l’axe principal d’attaque de tous les antisionistes,l’idée étant que le sionisme utilise cette position victimaire pour se considérer comme en état de légitime défense perpétuel et pour ne rien vouloir savoir de ses torts envers les autres, les Arabes au premier chef.

Sur ce point, la thèse de IZ n’est pas originale. Elle s’appuie sur une dialectique en deux temps. Dans un premier temps, il est reproché au sionisme, dans sa tentative de bâtir un "homme nouveau", d’avoir nié la valeur de l’existence en Diaspora, et d’avoir eu des attitudes de mépris à l’égard des juifs non sionistes, considérés comme soumis et apeurés, tout en voulant parler en leur nom, car se considérant comme les seuls représentants authentiques du peuple juif.Il y a déjà là une volonté de monter la diaspora contre l’etat juif-voyez comment ils vous traitent-, et de susciter un mouvement hostile qui isole le gouvernement dans le peuple juif.

C’est cependant une critique fondée historiquement, et il existe encore des restes de cette attitude( AB Yehoshua déclarant récemment que les juifs de diaspora sont des "Juifs partiels", déclaration pour laquelle il a du présenter des excuses); Il est évident que la glorification du combat ,militaire en particulier, est insupportable à IZ, de même que l’idée de reprocher aux juifs de s’être laisser faire sans se défendre dans la période nazie lui paraît inacceptable.

Cependant,sa position est mitigée, car si elle s’indigne de ces reproches, elle reprend à son compte entièrement la position de Hannah Arendt qui s’interroge sur la non-résistance juive dans son livre:"Eichmann à Jérusalem": Arendt relève que les Allemands ont été surpris du degré de la coopération des Juifs; elle considère, avec Raul Hillel, que si les juifs n’avaient pas eu de dirigeants, cela aurait été le chaos, mais il y aurait eu peut être seulement la moitié des morts qu’il y a eu.Partout ou les Juifs n’ont pas coopéré, ont fui les nazis, ou se sont réfugiés dans la clandestinité, cela a été le cas.

IZ relève le parallélisme de cette position de Arendt et de celle du juge Benjamin Halevi, du tribunal de l’affaire Grunwald_Kastner pour qui "le devoir des dirigeants juifs aurait été d’armer le peuple, sinon avec de vraies armes, du moins en leur faisant connaître la vérité sur ce qui se passait à Auschwitz et dans les autres camps de la mort, leur permettant ainsi de penser et de décider par eux mêmes et pour leur propre famille, ce qui revenait à leur accorder la liberté de choisir leur propre destin.

Cette conception, qui limite la soumission aux dirigeants de la communauté juive, ne règle cependant pas la question de la résignation et de l’absence d’esprit de révolte dans les périodes qui précédaient la phase finale, celle ou évidemment plus rien n’était possible.Le problème n’est pas que la majorité soit restée impuissante face à l’extrême violence et à la terreur nazie, il est que des voix ne se soient pas élevées, pas seulement celles de dirigeants, pour appeler à toute forme de rebellion possible. L’opposition entre l’héroïsme combattant et l’héroïsme quotidien de ceux qui ont maintenu les organisations d’aide communautaire n’est évidemment pas de mise, mais que il n’y ait eu aucune "division du travail" entre les différents modes de résistance pose question,celle de l’absence d’un esprit de combat communautaire dont on ne peut pas considérer que les dirigeants doivent être le seul support.

Toujours est il que tous les observateurs s’accordent à dire que le procès Eichmann et le procès Kastner ont marqué un tournant dans cette façon de voir les choses , dédaigneuse à l’égard des Diasporas, et qui s’était accompagnée d’une inaudibilité des rescapés des camps, tant leur discours heurtait les modèles héroïsants du sionisme.Depuis, le discours sioniste a perdu sa tonalité héroïsante des débuts, et une forme d’identification aux juifs diasporiques est apparue, avec la conscience d’une sorte de vulnérabilité de l’Etat Israelien.

Mais pour IZ, pas question de relier ces conceptions à la phase historique de construction d’un Etat qui devait bouleverser de fond en comble les mentalités de résignation et de faiblesse héritées d’un mode de vie communautaire,modelé par la tradition et la religion,n’ayant jamais depuis des millénaires été en position d’utiliser la force pour se défendre ou pour soutenir ses buts politiques.

Ce qu’elle ne peut admettre, c’est que tout mouvement national, visant à la création d’un etat, passe par la construction volontaire d’un "panthéon national",pour obtenir l’adhésion d’une population autour de symboles condensant les valeurs sur lesquelles un peuple se réunit, et qu’il existe une phase ou cette référence collective se forge. Ne comprenant pas ce qu’est un mouvement national, elle interprète cela comme une "manipulation";

Le deuxième temps de l’offensive antisioniste,après celui de la dénonciation de la sévérité à l’égard des victimes, dont le sionisme cherchait à se différencier à tout prix, c’est celui de la dénonciation inverse: celle de l’utilisation constante du rappel de la Shoah, pour "faire peur" à la population en agitant soi-disant la menace d’une autre catastrophe et pour justifier des violences à l’égard des populations arabes.

Pour renforcer sa démonstration, IZ recourt elle-même à de multiples manipulations pour étoffer ses affirmations.

L’amalgame,quand par exemple, elle traite comme des expressions du sionisme dans son ensemble des déclarations du Goush Emounim, organisation d’extrême droite développant les implantations religieuses, ou même des déclarations de Netaniyaou , un peu comme si l’Irgoun avait été la vraie représentante du sionisme.

Surtout, c’est le déni de la réalité, quand elle reprend, comme c’est à la mode chez les antisioniste, les circonstances du déclenchement de la guerre des 6 jours en minimisant les appels à la destruction d’Israel des pays arabes, leurs annonces de la fin proche des juifs, qu’elle ne veut traiter que comme des "façons de parler",(comme si les juifs n’avaient pas appris que les appels au meurtre ne sont pas des paroles en l’air) les initiatives militaires arabes ( survol des installations atomiques israeliennes, pactes militaires Irak, Syrie, Egypte, le blocus de la mer Rouge et donc du port vital d’Eilath )sont considérées comme des rodomontades sans importance . Au fond, dit-elle, les pays arabes n’étaient pas prêts à attaquer, ils ne l’auraient été que 4 ou 5 ans plus tard, et l’armée israelienne a profité de ces erreurs pour prendre l’initiative. Ce qui montre l’irresponsabilité de ce discours:il fallait attendre que les arabes soient vraiment en position de gagner pour faire la guerre!

Cela lui permet en tout cas d’écrire des pages sur "l’hystérie" de la population, craignant la destruction du pays, hystérie induite dit elle par les dirigeants (toujours eux), oubliant les menaces de génocide proférées par les arabes , et que Eshkhol était à l’époque premier ministre, hésitant et bafouillant, et que c’était son attitude ambigüe et contradictoire qui inquiétait la population, sentant l’absence de ligne claire face à une menace de guerre annoncée et martelée par les dirigeant arabes, inquiétude qui cèda le jour ou il laissa la direction des opérations à Dayan..

Cette vision de la Shoah comme alibi des gouvernements israeliens permet aux antisionistes et aux pacifistes de développer leur idée clef: l’ Etat Israelien est surpuissant par rapport à la région, et il ne court donc aucun danger réel. Les arabes sont faibles, ce sont des victimes de l’agression israelienne, la simple existence des israeliens est une agression, et donc encore plus l’occupation de la Palestine.

Le fait que l’Etat israelien ait gagné d’extrême justesse la guerre de Kippour, qu’il soit en échec face au Hezbollah dont des dizaines de milliers de roquettes attendent de servir, que l’Iran annonce sa volonté de le rayer de la carte tout en construisant une bombe atomique, cela ne veut rien dire aux yeux des antisionistes.Jusqu’à la dernière seconde, ils sont prêts à nier la réalité . Le monde entier est inquiet de ce qui se mitonne dans la région, mais eux,ils n’ont pas peur. Cela leur paraît une intoxication de la population par "les dirigeants sionistes".

On est au bord du négationnisme de Marion Cotillard pour qui on n’est pas vraiment sur que les attentats su 11 septembre aient eu lieu et qui pense que c"est peut-être une manipulation des dirigeants américains ( ou sionistes ,d’ailleurs).

L’etat israelien est leur ennemi,(jamais elle ne précise de quel gouvernement elle parle: c’est l’Etat Juif dans son ensemble, dans son essence, qui est toujours visé), c’est son essence qui est mauvaise, et tout ce qu’il dit est forcément mensonger et manipulateur.. Elle ne se reconnait dans aucun gouvernement, de droite ou de gauche) et se sent plus proche des Palestiniens que des Israeliens,ses compatriotes.

"La mémoire de la Shoah mine-t-elle Israel?", c’est la question que posent les antisionistes, ou qu’ils font semblant de poser, comme le fait Avraham Burg, dans le débat publié sous les auspices de TELERAMA avec Alain Finkielkraut, préparant le terrain à ceux qui considèrent que on s’est assez apitoyé sur les juifs, et que il est temps de s’apitoyer sur les arabes.

IZ a une réponse: "il faut savoir oublier"; puisque on se rappelle"trop", une bonne amnésie serait salutaire."Nous,nous devrions oublier" écrivait Elkana dans un article de Haaretz, pour lequel elle exprime son admiration. Quelle audace, chez cet homme!

C’est le dernier retournement de situation: après avoir reproché aux sionistes de mépriser la Diaspora, et donc les juifs,un dernier cadeau pour ceux-ci: la boisson de l’oubli, et le meilleur des mondes antisionistes se portera mieux.

" Israel, un examen moral":le raisonnement troublé par la culpabilité de A.B.Yehoshua

avril 21, 2008

Dans le livre intitulé "Israël, un examen moral" ,Yehoshua, considérant que tous les arguments du sionisme ( pour s’implanter en Palestine) ne peuvent être réellement retenus car non fondés en morale (le droit historique, la religion, le défrichement des terres, la déclaration Balfour,) cherche un argument différent et qui s’impose de façon indiscutable, et annonce qu’il pense en avoir trouvé un:" le droit surgi de la détresse". Pour illustrer cette idée, il imagine une "fable". Il suggère au lecteur de s’imaginer juge devant trancher le cas d’un individu SDF, "dont le vagabondage sans refuge met en péril sa vie et celle des siens", qui "squatte" le logement de quelqu’un.

Naturellement, dit il ,nous l’aurions acquitté, ce délit relevant d’un mal nécessaire. Cela, dit il, à condition que le SDF ne "s’empare" que d’une partie de la maison. S’il avait occupé toute la maison, contraignant les occupants à partir et à errer à leur tour, l’acte aurait du être condamné d’un point de vue moral.

Cette fable,qui résume très bien toutes les idées développées par Yehoshua dans le livre,est extrêmement significative d’un raisonnement implicite tenu par la gauche pacifiste israelienne, et par ceux qui contestent la légitimité de l’Etat Israelien.

La première partie du raisonnement consiste à tenir pour nul tout argument qui repose sur une autre base que morale. Tout argument fondé sur l’Histoire, sur le Droit International, est balayé pour ne prendre en considération que la "morale", ramenée ici à une partie de celle-ci:la priorité de la survie de quelqu’un surle droit de propriété et les avantages matériels d’un autre.

On retrouve quelque chose qui est à la racine d’un postulat de la pensée gauchiste-et parfois de gauche-:le malheur donne tous les droits: il faut simplement faire attention dans le maniement de cet argument , car il se retourne très facilement contre celui qui l’emploie: ce n’est pas pour rien que les états hésitent à mettre en pratique le droit de réquisition des logements-non occupés-, et que le droit de propriété est inscrit dans les droits fondamentaux de l’homme, droit à jouir des fruits de son travail. On peut faire preuve d’indulgence envers une mère qui vole dans un supermarché pour nourrir ses enfants, on ne peut pas faire de tous les supermarchés des self service pour personnes défavorisées. Le chemin qui sur ces prémisses conduit à la justification de toutes les violences,à tous les arbitraires et à toutes les oppressions est très rapidement parcouru.

Dans le cas d’Israël, le malheur des Palestiniens peut conduire à tout justifier (terreur tournée contre les civils, crimes contre l’humanité). Car la détresse donne certains droits, mais pas tous les droits, cela d’autant plus que la priorité accordée aux victimes s’accompagne d’un processus émotionnel qui conduit à, sous l’effet de l’émotion compassionnelle, oublier toute rationalité, toute proportionnalité, et à basculer sans réserve dans l’adhésion à leur revendication.

Revenons à la fable de Yehoshua, qui condense si bien les raccourcis de pensée présents dans beaucoup d’esprits, en la développant à notre façon.

Le SDF en question n’est pas n’importe quel SDF. C’est l’ancien propriétaire de la maison, qui l’a habitée pendant un millénaire, qui y a fondé une culture dont les descendants (chrétiens) ont conduit la civilisation humaine à ses plus grandes réalisations.

Cet ancien propriétaire n’est pas parti ailleurs en villégiature, comme un membre de la Jet Set qui déserte une propriété de luxe ou il s’ennuie. Il en a été expulsé par la force des armes ,et déporté de force à des milliers de kilomètres. Un peuple entier a été déplacé , arraché à son pays, et dispersé.

Pendant toute son errance forcée, le SDF a clamé son attachement à cette habitation. Celle-ci a été occupée par des voisins, qui l’ont modifiée et décorée selon leur goût.Quand il y revient, il s’efforce de la restaurer, engage des travaux -ce qui n’est pas la même chose que se contenter d’occuper les lieux-.même si cela n’ouvre pas des droits pour autant.

Les occupants, qui eux n’ont jamais connu la période ou le SDF était là chez lui,et sentant que leur droit de propriété va être remis en cause, tentent de l’expulser par la force, et échouent. Le problème: deux propriétaires, l’ancien -le SDF- et le nouveau -les Palestiniens- se disputent le même bâtiment, est soumis à une juridiction internationale, l’ONU, qui reconnaissant que les deux parties ont des droits sur l’objet du litige partage l’objet entre les deux, seule véritable solution morale, car elle préserve la légitimité des uns et des autres.

Cette légitimité est celle de l’ancien et du nouvel occupant, pas celle du plus malheureux.Le premier occupant a été privé de sa terre par la force,cette privation n’a aucune base légale ni morale. Le nouvel occupant est à son tour dépossédé en partie, par la force, de quelque chose qu’il avait acquis par la force-d’un tiers.

L’ONU, dont on ne peut évidemment pas dire qu’il soit un parangon de morale et de justice, a, à cette époque, réellement tenté de trouver une solution équitable à un problème sans précédent.

On peut laisser là cette fable et ne pas forcer les analogies. Ce qui se dégage de cela, c’est l’impasse intellectuelle dans laquelle s’engagent ceux-essentiellement la gauche israelienne et internationale- qui ne peuvent penser un problème politique en d’autres termes que en oppositions binaires :victimes/bourreaux, dominants/dominés, bien/mal.

Ces grilles de lecture passent à côté des véritables enjeux: enjeux identitaires, ou deux peuples affirment leur identité et réclament un état pour soutenir cette identité et ne pas se fondre dans leur environnement, ce qui est en soi aussi moral que de refuser de mourir ( en tant que l’on est soi et pas un autre), enjeux stratégiques régionaux et mondiaux, ou derrière les discours sur la morale se profilent les rapports de force entre le monde islamique et l’Occident, entre les régimes dictatoriaux régionaux et leurs peuples.

La vision "moralisante " de la gauche, en reprenant le discours victimaire du monde arabe à son compte, concède le terrrain aux adversaires d’israel avant même que la discussion commence et introduit la division dans son propre camp. Cette tendance naturelle du discours de gauche se renforce de ce que une partie de ses défenseurs conteste une autre volonté du sionisme: celle de transformer "l’homme juif", forgé par les siècles d’existence de paria,. Cette tendance considère que l’être juif, modelé par la Thora, est par essence moral, et même plus moral que les "non juifs",sentiment de supériorité non justifié, et que par conséquent, il est plus important pour les juifs que pour les autres peuples d’avoir une attitude morale. La politique de rapport de force, d’ailleurs imposée par l’environnement d’Israël, leur est insupportable, et ils tentent de garder une "pureté éthique" contre tout réalisme, quitte à donner des gages à leurs ennemis, pensant garder ainsi l’essence même de leur identité.

Le fond de la question est pourtant ailleurs, dans la difficulté de faire coexister deux discours nationalistes, c’est à dire deux discours identitaires, catégories encore à peu près impensées et impensables à gauche, et d’arriver à un compromis sur le partage de la terre, dont l’un et l’autre ont besoin pour asseoir les moyens de soutenir ces identités.

Ce réveil des nations, difficilement compris à gauche, doit être pensé, ainsi que le dit Alain Dieckhoff dans "La nation dans tous ses états" (Champs/Flammarion) ,"non comme l’irruption d’un tribalisme primitif, mais comme une manifestation centrale de la modernité". En effet, l’ère de l’individualisme, inaugurée par la Révolution Française en supprimant les corps intermédiaires entre l’individu et l’Etat produit une nostalgie des identités collectives, un sentiment de vide qui cherche à se combler dans les recherches communautaires, religieuses ou nationalistes.L’homme universel des Lumières est libre, mais à la recherche d’un ancrage et d’une "chair"(terme utilisé par Finkielkraut) que l’abstraction du statut de citoyen ne comble pas.


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