» Israel, un examen moral »:le raisonnement troublé par la culpabilité de A.B.Yehoshua

Dans le livre intitulé « Israël, un examen moral » ,Yehoshua, considérant que tous les arguments du sionisme ( pour s’implanter en Palestine) ne peuvent être réellement retenus car non fondés en morale (le droit historique, la religion, le défrichement des terres, la déclaration Balfour,) cherche un argument différent et qui s’impose de façon indiscutable, et annonce qu’il pense en avoir trouvé un: » le droit surgi de la détresse ». Pour illustrer cette idée, il imagine une « fable ». Il suggère au lecteur de s’imaginer juge devant trancher le cas d’un individu SDF, « dont le vagabondage sans refuge met en péril sa vie et celle des siens », qui « squatte » le logement de quelqu’un.

Naturellement, dit il ,nous l’aurions acquitté, ce délit relevant d’un mal nécessaire. Cela, dit il, à condition que le SDF ne « s’empare » que d’une partie de la maison. S’il avait occupé toute la maison, contraignant les occupants à partir et à errer à leur tour, l’acte aurait du être condamné d’un point de vue moral.

Cette fable,qui résume très bien toutes les idées développées par Yehoshua dans le livre,est extrêmement significative d’un raisonnement implicite tenu par la gauche pacifiste israelienne, et par ceux qui contestent la légitimité de l’Etat Israelien.

La première partie du raisonnement consiste à tenir pour nul tout argument qui repose sur une autre base que morale. Tout argument fondé sur l’Histoire, sur le Droit International, est balayé pour ne prendre en considération que la « morale », ramenée ici à une partie de celle-ci:la priorité de la survie de quelqu’un surle droit de propriété et les avantages matériels d’un autre.

On retrouve quelque chose qui est à la racine d’un postulat de la pensée gauchiste-et parfois de gauche-:le malheur donne tous les droits: il faut simplement faire attention dans le maniement de cet argument , car il se retourne très facilement contre celui qui l’emploie: ce n’est pas pour rien que les états hésitent à mettre en pratique le droit de réquisition des logements-non occupés-, et que le droit de propriété est inscrit dans les droits fondamentaux de l’homme, droit à jouir des fruits de son travail. On peut faire preuve d’indulgence envers une mère qui vole dans un supermarché pour nourrir ses enfants, on ne peut pas faire de tous les supermarchés des self service pour personnes défavorisées. Le chemin qui sur ces prémisses conduit à la justification de toutes les violences,à tous les arbitraires et à toutes les oppressions est très rapidement parcouru.

Dans le cas d’Israël, le malheur des Palestiniens peut conduire à tout justifier (terreur tournée contre les civils, crimes contre l’humanité). Car la détresse donne certains droits, mais pas tous les droits, cela d’autant plus que la priorité accordée aux victimes s’accompagne d’un processus émotionnel qui conduit à, sous l’effet de l’émotion compassionnelle, oublier toute rationalité, toute proportionnalité, et à basculer sans réserve dans l’adhésion à leur revendication.

Revenons à la fable de Yehoshua, qui condense si bien les raccourcis de pensée présents dans beaucoup d’esprits, en la développant à notre façon.

Le SDF en question n’est pas n’importe quel SDF. C’est l’ancien propriétaire de la maison, qui l’a habitée pendant un millénaire, qui y a fondé une culture dont les descendants (chrétiens) ont conduit la civilisation humaine à ses plus grandes réalisations.

Cet ancien propriétaire n’est pas parti ailleurs en villégiature, comme un membre de la Jet Set qui déserte une propriété de luxe ou il s’ennuie. Il en a été expulsé par la force des armes ,et déporté de force à des milliers de kilomètres. Un peuple entier a été déplacé , arraché à son pays, et dispersé.

Pendant toute son errance forcée, le SDF a clamé son attachement à cette habitation. Celle-ci a été occupée par des voisins, qui l’ont modifiée et décorée selon leur goût.Quand il y revient, il s’efforce de la restaurer, engage des travaux -ce qui n’est pas la même chose que se contenter d’occuper les lieux-.même si cela n’ouvre pas des droits pour autant.

Les occupants, qui eux n’ont jamais connu la période ou le SDF était là chez lui,et sentant que leur droit de propriété va être remis en cause, tentent de l’expulser par la force, et échouent. Le problème: deux propriétaires, l’ancien -le SDF- et le nouveau -les Palestiniens- se disputent le même bâtiment, est soumis à une juridiction internationale, l’ONU, qui reconnaissant que les deux parties ont des droits sur l’objet du litige partage l’objet entre les deux, seule véritable solution morale, car elle préserve la légitimité des uns et des autres.

Cette légitimité est celle de l’ancien et du nouvel occupant, pas celle du plus malheureux.Le premier occupant a été privé de sa terre par la force,cette privation n’a aucune base légale ni morale. Le nouvel occupant est à son tour dépossédé en partie, par la force, de quelque chose qu’il avait acquis par la force-d’un tiers.

L’ONU, dont on ne peut évidemment pas dire qu’il soit un parangon de morale et de justice, a, à cette époque, réellement tenté de trouver une solution équitable à un problème sans précédent.

On peut laisser là cette fable et ne pas forcer les analogies. Ce qui se dégage de cela, c’est l’impasse intellectuelle dans laquelle s’engagent ceux-essentiellement la gauche israelienne et internationale- qui ne peuvent penser un problème politique en d’autres termes que en oppositions binaires :victimes/bourreaux, dominants/dominés, bien/mal.

Ces grilles de lecture passent à côté des véritables enjeux: enjeux identitaires, ou deux peuples affirment leur identité et réclament un état pour soutenir cette identité et ne pas se fondre dans leur environnement, ce qui est en soi aussi moral que de refuser de mourir ( en tant que l’on est soi et pas un autre), enjeux stratégiques régionaux et mondiaux, ou derrière les discours sur la morale se profilent les rapports de force entre le monde islamique et l’Occident, entre les régimes dictatoriaux régionaux et leurs peuples.

La vision « moralisante  » de la gauche, en reprenant le discours victimaire du monde arabe à son compte, concède le terrrain aux adversaires d’israel avant même que la discussion commence et introduit la division dans son propre camp. Cette tendance naturelle du discours de gauche se renforce de ce que une partie de ses défenseurs conteste une autre volonté du sionisme: celle de transformer « l’homme juif », forgé par les siècles d’existence de paria,. Cette tendance considère que l’être juif, modelé par la Thora, est par essence moral, et même plus moral que les « non juifs »,sentiment de supériorité non justifié, et que par conséquent, il est plus important pour les juifs que pour les autres peuples d’avoir une attitude morale. La politique de rapport de force, d’ailleurs imposée par l’environnement d’Israël, leur est insupportable, et ils tentent de garder une « pureté éthique » contre tout réalisme, quitte à donner des gages à leurs ennemis, pensant garder ainsi l’essence même de leur identité.

Le fond de la question est pourtant ailleurs, dans la difficulté de faire coexister deux discours nationalistes, c’est à dire deux discours identitaires, catégories encore à peu près impensées et impensables à gauche, et d’arriver à un compromis sur le partage de la terre, dont l’un et l’autre ont besoin pour asseoir les moyens de soutenir ces identités.

Ce réveil des nations, difficilement compris à gauche, doit être pensé, ainsi que le dit Alain Dieckhoff dans « La nation dans tous ses états » (Champs/Flammarion) , »non comme l’irruption d’un tribalisme primitif, mais comme une manifestation centrale de la modernité ». En effet, l’ère de l’individualisme, inaugurée par la Révolution Française en supprimant les corps intermédiaires entre l’individu et l’Etat produit une nostalgie des identités collectives, un sentiment de vide qui cherche à se combler dans les recherches communautaires, religieuses ou nationalistes.L’homme universel des Lumières est libre, mais à la recherche d’un ancrage et d’une « chair »(terme utilisé par Finkielkraut) que l’abstraction du statut de citoyen ne comble pas.

Publicités
Explore posts in the same categories: actualité au proche orient, identités nationales, Israël et sionisme, Nation et nationalisme, Uncategorized

Étiquettes : , , , , , , ,

You can comment below, or link to this permanent URL from your own site.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :