IDENTITE ET LIBERTE

Le roman de Philip Roth « La tache » racontait l’histoire extraordinaire d’un enseignant d’une université américaine chassé de son poste par la rumeur , issue de la dictature du « politiquement correct », qui l’accusait d’une réflexion « raciste » à l’encontre d’étudiants noirs, a qui il avait fait remarquer leur absentéisme en les traitant d' »étudiants fantômes ». A partir de là s’était mis en route un enchaînement de lâchetés, de soumissions à l’opinion générale, de rivalités qui aboutissait à la destruction sociale d’un individu et à son marquage du sceau infâmant de l’étiquette de raciste;

Or, l’ironie du sort suprême de cette situation était que cet enseignant était lui même un noir,qui avait rejeté cette identité de Noir, en profitant de la clarté de sa peau, et s’était caché sous une identité juive, ce qui le mettait dans l’impossibilité de se disculper sous peine d’être rejeté pour cette identité de Noir, par tous les biens pensants politiquement corrects qui l’accusaient de racisme.

L’essentiel du livre de Roth était de prendre à contre-pied tous les lieux communs de la bien- pensance américaine, et de faire de ce personnage qui reniait ses origines avec une détermination farouche, à la fois un exemple d’affirmation extraordinaire de la liberté de chaque individu de choisir son destin,contre les déterminations de la race, contre la solidarité avec sa communauté, avec sa famille (il rompait même complètement avec sa mère pour ne pas risquer d’être démasqué) , d’en faire une figure de la lutte contre une destinée écrite (celle d’être, au mieux, le bon nègre toléré jusqu’à un certain point seulement dans la société blanche), un cas de « traître » à sa classe d’origine affirmant son droit à la quête du bonheur, inscrite dans la constitution américaine, au prix des liens familiaux et de l’honneur d’une fidélité aux siens;

Parallèlement, son destin le rattrapait et lui faisait payer au prix fort ce renoncement à ses devoirs, montrant d’une certaine façon le côté sans espoir de cette tentative de libération des déterminations, tentative héroïque dans un sens par le prix de solitude, de mensonge, et de crainte qu’il acceptait de payer pour ce rêve d’échapper à un destin collectif, par son refus de l’impuissance à forcer la nécessité et le hasard des conditions de sa naissance, par sa volonté de miser toute sa vie sur une seule carte que la providence lui avait fournie: le fait que sa négritude ne se voyait pas.

De plus, ayant fait un enfant avec une femme blanche qui ignorait tout cela, il se retrouvait suspendu au jeté de dés de la loterie génétique qui pouvait donner un enfant blanc ou noir de peau selon la combinaison aléatoire des gènes, avec l’épée de Damoclès suspendue au dessus de sa tête de la révélation de sa filiation.

L’ironie profonde à l’égard des pressions des communautés (enseignante, Noire) sur leurs membres pour qu’ils se conforment aux stéréotypes moraux qu’elles produisent, la contradiction entre ces attentes et l’idéologie violemment individualiste secrétée par la société américaine, constitue un vibrant plaidoyer en faveur de la liberté de l’individu face au conformisme produit par les société sur leurs membres.

C’est cette faculté qu’ont les individus de choisir, contre toutes les déterminations extérieures, une liberté qui est ce qui fonde pour eux leur dignité( y compris des choix antisociaux comme ceux de certains délinquants), laquelle peut résider justement dans une rebellion contre une place assignée, contre une soumission à une injonction morale.

Dans une interview donnée au journal Le Monde, l’avocat Thierry Levy, qui vient de faire paraître son dernier ouvrage: »Levy oblige » expliquait son refus d’être figé dans une identité juive:

Fils d’une mère qui s’était convertie au catholicisme, baptisé par l’evêque de Paris, il dit « avoir si peu souffert de l’antisémitisme qu’à 20 ans, il pouvait proclamer que en France,il avait disparu « . Pourtant, au fil des ans , il va se découvrir « juif aux yeux des autres, les juifs et les non-juifs. » De nouveau, il s’énerve « On pense à ma place,on m’attribue des opinions,on préjuge de mes choix et de mes engagements. On me met dans le camp des victimes avec la Shoah et dans celui des bourreaux avec Israêl. Mille raisons ,subjectives et objectives, me mettent en dehors du camp des victimes, mais si je devais choisir ma préférence, je dirais que je ne me conçois pas sans un inextricable mélange de bien et de mal et sans l’inaltérable capacité de commettre ce dernier ».

Ce qu’il défend dans sa vie ,dit Pascale Robert-Diard, l’intervieweuse, c’est ce droit à ne pas être réduit à une seule identité-« identité, dit il, c’est un mot pour police ».

Cette révolte contre une identité décrétée, imposée, administrée , est à la base de tous les refus des valeurs morales qui se présentent comme devant être admises parce que elles sont le fait d’un groupe qui érige en norme ce qui va dans le sens de la défense de ses intérêts ,ou même de sa survie, et qui exige que ces valeurs l’emportent sur la réflexion intérieure des individus. Il existe toujours des individus qui se réservent le droit d’examen et d’inventaire de ces normes, au nom du refus de l’autorité de la chose établie, et qui mettent le droit à l’identité subjective et à l’éthique personnelle au dessus des codes élaborés par des instances officielles ou par les groupes sociaux, même si le prix à payer pour cette désolidarisation peut être très lourd.

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