Le perdant radical

LE PERDANT RADICAL écrit par H.M. Enzensberger

L’ouvrage de H.M.Enzensberger propose une tentative de comprendre ce qui reste toujours énigmatique pour la plupart des Occidentaux : qu’est ce qui pousse des êtres humains à se détruire en entraînant dans leur mort le plus possible d’êtres humains, quel est le processus mental qui conduit des hommes et parfois des femmes, jeunes, à organiser froidement le maximum de souffrances au prix d’une mort assurée pour eux mêmes.

Partant du phénomène des « forcenés » qui, à un moment, dans un lycée, dans la rue ou dans leur maison, tuent tous ceux qu’ils peuvent avant de se supprimer eux mêmes, il analyse le mécanisme qui sous-tend ces actes, et ensuite étend cette explication au terrorisme suicidaire islamique.

Le centre de ce mécanisme réside pour lui dans le sentiment d’être un « perdant ».

Un « perdant radical » , c’est pour lui quelqu’un qui non seulement ne se situe pas du côté des gagnants ( les gens heureux, ou ceux qui obtiennent une reconnaissance de leur valeur sociale, humaine, affective), mais qui en plus a le sentiment d’avoir perdu quelque chose, qu’il a eu ou aurait du avoir, d’un statut de gagnant ou de dominant.

C’est un homme humilié dans sa revendication d’être dominant dans le rapport des sexes, ou d’être un père tout-puissant, ou d’un statut social qui lui est dû par ses études ou son origine ethnique ou nationale.

Cet homme est envahi par le ressentiment, par une rage qui le ronge en silence et qui peut éclater sous l’effet d’une vexation minime, symbolique à ses yeux de son statut de victime. Le monde ne lui apporte pas ce qu’il lui doit, et il n’y voit aucune issue du côté d’un travail ou d’un effort de sa part..
Le sentiment d’impuissance et la haine, qui se combinent dans la rage, mijotent dans son esprit, et dans la mesure ou il ne dispose pas des moyens psychiques de l’autocritique, se cristallisent sur des boucs émissaires (le patron, les collègues, la femme, la police, etc..)

Totalement identifié à cette image de perdant, que les autres finissent par lui renvoyer, il ne lui reste plus que cette rage destructrice qui peut éclater dans l’apothéose du drame.

Cette disposition fondamentalement paranoïaque (sentiment de préjudice, agressivité, rationalisation déviante, absence de capacité autocritique, mégalomanie, rumination et incubation lente de la persécution) avec ses risques de « passage à l’acte » entre en conjonction avec le discours lui même paranoïaque de l’islamisme terroriste.

C’est la communauté musulmane elle-même qui est pensée par l’islamisme en ces termes de « perdante radicale ». La perte du rayonnement et du prestige possédés à une époque ancienne, n’est pas analysée en termes d’autocritique de la fermeture de cette société sur elle-même et de son mépris déplacé par rapport aux progrès de la pensée, de la technique, et de la liberté qui l’ont entouré. Les constats de son retard et de sa dépendance sont attribués à des ennemis mythiques(USA, Israel,capitalisme, etc. ). Ils sont accentués par la visibilité donnée aux succès des autres pays par la mondialisation médiatique.

L’idéologie islamiste constitue alors la base d’un renversement mégalomane de la vision de soi. La religion permet d’inverser le retard en fidélité aux « vraies » valeurs,la modernité devient un péché mortel, la puissance de vie et de mort sur les victimes du terrorisme gonfle de toute puissance ceux qui se méprisaient intimement et renverse la situation en mépris de la vie des autres.

Le parallélisme établi par l’auteur avec le nihilisme inclus dans la course à la destruction du nazisme est pertinent, mais il ne faut pas sous-estimer, même dans le jusqu’auboutisme hitlérien, la capacité à s’auto-persuader et à se convaincre par les mythes auto-créés.

En conclusion, le livre est une bonne étude sur les méfaits des mécanismes paranoïaques individuels quand ils rentrent en résonance avec des idéologies elles-mêmes paranoïaques.

Mais le lecteur reste sur une certaine insatisfaction devant le caractère univoque de l’explication. Chacun perçoit en même temps la justesse des processus décrits et leur insuffisance à rendre compte de la complexité des plans concernés par le terrorisme islamique. Une réflexion à poursuivre, donc.

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