QU’EST CE QU’UNE NATION? RELEXIONS SUR LE TEXTE FONDAMENTAL DE ERNEST RENAN (1882)

« Les nations sont quelque chose d’assez nouveau dans l’histoire. L’antiquité ne les connut pas; l’Egypte, la Chine, l’antique Chaldée ne furent à aucun degré des nations. C’étaient des troupeaux menés par un fils du Soleil, ou un fils du Ciel. Il n’y eut pas de citoyens égyptiens, pas plus que de citoyens chinois. L’antiquité classique eut des républiques et des royautés municipales, des confédérations de républiques locales, des empires. Elle n’eut guère de nations au sens ou nous l’entendons. La Gaule, l’Espagne, l’Italie, avant leur absorption dans l’empire romain, étaient des ensembles de peuplades, souvent liguées entre elles, mais sans institutions centrales, sans dynasties. »

Qu’est ce qui caractérise les différents états issus de la brisure de l’empire carolingien, selon Renan ? C’est la fusion des populations qui les composent. Deux faits contribuent essentiellement à ce résultat:L’adoption du christianisme par les envahisseurs germaniques, qui empêche une distinction vainqueurs/vaincus par la religion, et l’oubli par les conquérants de leur propre langue (Renan reviendra plus loin sur la nécessité de l’oubli pour forger les nations.). « De ce fait, le moule qu’imposèrent ces envahisseurs devint le moule même de la nation et « France » devint le nom d’un pays ou n’étaient entrés qu’une infime minorité de Francs. Au bout d’une ou deux générations, les envahisseurs ne se distinguaient plus du reste de la population; leur influence n’en avait pas moins été profonde; ils avaient donné au pays conquis une noblesse, des habitudes militaires, un patriotisme qu’il n’avait pas auparavant. »

« L’oubli, et je dirai même l’erreur historique, sont un facteur essentiel de la création des nations, et c’est ainsi que le progrès des études historiques est souvent pour la nationalité un danger. L’investigation historique, en effet, remet en lumière les faits de violence qui se sont passés à l’origine de toutes les formations politiques, même de celles dont les conséquences ont été les plus bienfaisantes. L’unité se fait toujours brutalement: la réunion de la France du Nord et de la France du Midi a été le résultat d’une extermination et d’une terreur continuée pendant près d’un siècle. »

Mais là où la France a réussi, d’autres ont échoué. « Loin de fondre les éléments divers de ses domaines, la maison de Habsbourg les a tenus distincts et souvent opposé les uns aux autres. Or l’essence d’une nation est que tous les individus aient beaucoup de choses en commun, et aussi que tous aient oublié bien des choses. Aucun citoyen français ne sait s’il est burgonde, alain, taïfale, visigoth; tout citoyen français doit avoir oublié la Saint Barthelemy, les massacres du Midi du 13ème siècle. »

Mais qu’est ce donc qu’une nation , s’interroge Renan.

Pourquoi la Hollande est elle une nation, tandis que le Hanovre ou le Grand Duché de Parme n’en sont pas. Comment la France persiste -t-elle à être une nation, alors que le principe (dynastique) qui l’a créée n’existe plus. C’est la gloire de la France d’avoir, par la Révolution Française, proclamé qu’une nation existe par elle-même.

La question de la race

Renan s’inscrit en faux contre toute tentative de fonder la nation sur la race, comme le font en particulier les pangermanistes de l’époque. »C’est là, dit-il, une très grande erreur, qui si elle devenait dominante, perdrait la civilisation européenne. Autant le principe des nations est juste et légitime, autant celui du droit primordial des races est étroit et plein de danger pour le véritable progrès. »

« La considération ethnographique n’a été pour rien dans la constitution des nations modernes. La France est celtique, ibérique, germanique. L’Allemagne est germanique, celtique et slave. L’Italie est le pays où l’ethnographie est la plus embarrassée. Gaulois, Etrusques, Pelasges, Grecs , sans parler de bien d’autres éléments s’y croisent dans un indéchiffrable mélange. »

« La vérité est qu’il n’y a pas de race pure et que faire reposer la politique sur l’analyse ethnographique, c’est la faire porter sur une chimère. Les plus nobles pays , l’Angleterre, la France, l’Italie, sont ceux où le sang est le plus mêlé. L’Allemagne fait elle à cet égard exception? Est elle un pays germanique pur? Quelle illusion! Tout le Sud a été gaulois. Tout l’Est, à partir de l’Elbe, est Slave. Et les parties que l’on prétend réellement pures le sont elles réellement? Pour les anthropologistes, la race a le même sens qu’en zoologie. Or l’étude des langues et de l’histoire ne conduit pas aux mêmes divisions que la physiologie. L’apparition de l’individualité germanique dans l’histoire ne se fait que très peu de siècles avant Jésus Christ. Apparemment, les Germains ne sont pas sortis de terre à cette époque. Avant cela, fondus avec les Slaves dans la grande masse indistincte des Scythes, ils n’avaient pas leur individualité à part. Le Français n’est ni un Gaulois, ni un Franc, ni un Burgonde. Il est ce qui est sorti de la grande chaudière où, sous la présidence du roi de France, ont fermenté ensemble les éléments les plus divers »

« Le fait de la race, capital à l’origine, va donc toujours perdant de son importance. L’histoire humaine diffère essentiellement de la zoologie. La race n’y est pas tout, comme chez les rongeurs ou les félins, et on n’a pas le droit d’aller par le monde tâter le crâne des gens, puis les prendre à la gorge en leur disant: »Tu es de notre sang;tu nous appartiens ». En dehors des caractères anthropologiques, il y a la raison, la justice, le vrai, le beau ».

On ne peut qu’être frappé de la netteté de la pensée de Renan et du caractère prémonitoire de sa réfutation des arguments développés ultérieurement par les nazis, qui en fait mettaient leurs pas dans ceux des pangermanistes qui les avaient précédés.

La question de la langue

 » Ce que nous venons de dire de la race, il faut le dire de la langue. »

« La langue invite à se réunir; elle n’y force pas. Les Etats-Unis et l’Angleterre, l’Amérique espagnole et l’Espagne parlent la même langue et ne forment pas une seule nation . Au contraire, la Suisse, si bien faite, puisqu’elle a été faite par l’assentiment de ses diverses parties, compte trois ou quatre langues. Il y a dans l’homme quelque chose de supérieur à la langue, c’est la volonté. La volonté de la Suisse d’être unie, malgré la variété de ses idiomes, est un fait bien plus important qu’une similitude souvent obtenue par des vexations. »

« La considération exclusive de la langue a, comme l’attention trop forte donnée à la race, ses dangers, ses inconvénients. Quand on y met de l’exagération, on se renferme dans une culture déterminée, tenue pour nationale; on se limite, on se claquemure. On quitte le grand air qu’on respire dans le vaste champ de l’humanité pour s’enfermer dans des conventicules de compatriotes. Rien de plus mauvais pour l’esprit; rien de plus fâcheux pour la civilisation. N’abandonnons pas ce principe fondamental , que l’homme est un être raisonnable et moral, avant d’être parqué dans telle ou telle langue, avant d’être un membre de telle ou telle race, un adhérent de telle ou telle culture. Avant la culture française, la culture allemande, la culture italienne, il y a la culture humaine. Voyez les grands hommes de la Renaissance: ils n’étaient ni français, ni italiens, ni allemands; Ils avaient retrouvé, par leur commerce avec l’antiquité, le secret de l’éducation véritable de l’esprit humain ».

La question de la religion

« A l’ origine, la religion tenait à l’existence même du groupe social. Le groupe social était une extension de la famille. La religion, les rites étaient des rites de la famille. La religion d’Athènes, c’était le culte d’Athènes même. Elle n’impliquait nulle théologie dogmatique. Ce n’était déjà plus vrai dans l’Empire romain, avec les persécutions en particulier des Juifs par Antiochus Epiphane pour les amener au culte de Jupiter Olympien. »

« De nos jours, la situation est parfaitement claire. Il n’y a plus de masses croyant d’une manière uniforme. Chacun croit et pratique à sa guise, ce qu’il peut, comme il veut. Il n’y a plus de religion d’Etat; on peut être français, anglais, allemand, en étant catholique, protestant, israélite, en ne pratiquant aucun culte. La religion est devenue chose individuelle; elle regarde la conscience de chacun »;

La question des intérêts

« La communauté des intérêts est assurément un lien puissant entre les hommes. Suffit elle à faire une nation? Je ne le crois pas. Elle fait les traités de commerce. Il y a dans la nationalité un côté de sentiment. Elle est âme et corps à la fois; un »Zollverein » n’est pas une patrie. »

La question de la géographie

« La géographie est un des facteurs essentiels de l’histoire. Peut on croire cependant, comme le croient certains partis, que les limites d’une nation sont écrites sur la carte et que cette nation a le droit de s’adjuger ce qui est nécessaire pour arrondir certains contours, pour atteindre telle montagne, telle rivière, à laquelle on prête une sorte de faculté limitante à priori ? Je ne connais pas de doctrine plus arbitraire et plus funeste. Avec cela, on justifie toutes les violences. On parle de raisons stratégiques. Rien n’est absolu; il est clair que des concessions doivent être faites à la nécessité. Mais il ne faut pas que ces concessions aillent trop loin. Autrement, tout le monde réclamera ses convenances militaires, et ce sera la guerre sans fin (Par rapport au Proche Orient, quelle prémonition!).

« Non, ce n’est pas la terre plus que la race qui fait une nation. La terre fournit le substratum, le champ de la lutte et du travail; l’homme fournit l’âme. L’homme est tout dans dans la formation de cette chose sacrée qu’on appelle un peuple. Rien de matériel n’y suffit. Une nation est un principe spirituel, résultant des complications profondes de l’histoire, une famille spirituelle, non un groupe déterminé par la configuration du sol. »

Que faut il donc de plus que la race, la langue, les intérêts, l’affinité religieuse, la géographie, les nécessités militaires pour créer ce principe spirituel?

Conclusion

« Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une, les constituent. L’une est dans le passé, l’autre est dans le présent. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis . La nation, comme l’individu, est l’aboutissant d’un long passé d’efforts, de sacrifices et de dévouements. Le culte des ancêtres est, de tous les cultes, le plus légitime. Les ancêtres nous ont faits ce que nous sommes. Un passé héroïque, des grands hommes , de la gloire, voilà le capital social sur lequel on assied une idée nationale. Avoir des gloires communes dans le passé, une volonté commune dans le présent; avoir fait de grandes choses ensemble, vouloir en faire encore, voilà les conditions essentielles pour être un peuple. On aime en proportion des sacrifices qu’on a consentis, des maux qu’on a soufferts. On aime la maison qu’on a bâtie et qu’on transmet.

Une nation est donc une grande solidarité, constituée par le sentiments des sacrifices qu’on a faits et de ceux qu’on est disposés à faire encore. Elle suppose un passé; elle se résume pourtant dans le présent par un fait tangible: le consentement, le désir clairement exprimé de continuer la vie commune.

L’existence d’une nation est donc un plébiscite de tous les jours, comme l’existence de l’individu est une affirmation perpétuelle de la vie.

Les volontés humaines changent; mais qu’est ce qui ne change pas ici-bas ? Les nations ne sont pas quelque chose d’éternel. Elles ont commencé, elles finiront . La confédération européenne, probablement les remplacera (!!!). Mais telle n’est pas la loi du siècle où nous vivons. A l’heure présente, l’existence des nations est bonne, nécessaire même. Leur existence est la garantie de la liberté, qui serait perdue si le monde n’avait qu’une loi et qu’un maître. »

« Par leurs facultés diverses, souvent opposées, les nations servent à l’oeuvre commune de la civilisation. Toutes apportent une note à ce grand concert de l’humanité, qui, en somme, est la plus haute réalité idéale que nous atteignions.

Je me résume, Messieurs. L’homme n’est esclave ni de sa race, ni de sa langue, ni de sa religion, ni du cours des fleuves, ni de la direction des montagnes. Une grande agrégation d’hommes, saine d’esprit et chaude de coeur, crée une conscience morale qui s’appelle une nation. Tant que cette conscience morale prouve sa force par les sacrifices qu’exige l’abdication de l’individu au profit d’une communauté, elle est légitime, elle a le droit d’exister. »

Commentaires

On ne peut qu’être admiratif devant la beauté de la langue, la clarté de vues et d’expression de Renan face au problème complexe de l’idée de Nation. La liberté de pensée qui est la sienne et qui se manifeste dans la façon dont il arrive à la fois à envisager le caractère fini de l’existence des nations, à penser avec un siècle d’avance l’avènement d’une communauté européenne qui remet en cause le contenu de la notion de nation, et à éviter le piège d’un idéal de suppression des nations dont il formule très bien le risque de totalitarisme qu’il décrit avant la naissance du terme, montre la profondeur de la réflexion qui est la sienne.

Tous les débats actuels sur l’idée de nation sont déjà présents dans la façon dont il écarte, les uns après les autres , tous les présupposés « essentialistes » des courants ultranationalistes: idée de race chez les pangermanistes et leurs émules nazis, idée de frontières naturelles ou de frontières de » sécurité « , dans les conflits du Proche Orient, idée d’union douanière soutenue par certains tenants d’une Europe minimale, idée de fermeture sur sa culture « nationale » contenue dans certains comportements communautaristes.

L’idée d’un concert des nations ou chacune d’entre elles a sa partition à jouer pour faire progresser l’humanité contredit les prétentions de chacune à être le peuple élu .

Mais c’est dans la partie « positive » de son étude du concept de nation qu’il est le plus magistral.

D’abord, par sa définition de la nation comme une « famille spirituelle », il met l’accent sur le fait que ce sont des visions du monde qui sont partagées, et non des déterminations héréditaires, ce qui est prouvé en France par la possibilité pour les émigrants d’acquérir la nationalité française. Cette famille spirituelle est composée par l’adhésion aux valeurs véhiculées par la société française: démocratie et république, laïcité et droits des femmes, liberté de pensée, d’expression et de critique, séparation des pouvoirs, mais aussi qualité de l’existence, sophistication des produits, niveau élevé de la culture, variété des paysages et des types humains, etc.

Rien à voir avec un quelconque « Volksgeist » .

Mais ce n’est pas seulement une adhésion intellectuelle dont il s’agit. C’est également une adhésion affective: c’est l’entrée dans une famille, une affaire de coeur et de sentiment, qui fait que en France,( et dans les autres pays aussi bien sûr), les gens « aiment la France , tombent amoureux de la France (voir le livre de Jacqueline Remy: « Comment je suis devenu français », livre d’interviews de personnes, plutôt connues, qui ont pris la nationalité française).

Ensuite, c’est par sa définition de la Nation comme une « conscience morale ». L’acquisition de la nationalité ou le patriotisme tout simplement est inséparable de la notion d’une dette envers la collectivité, actuelle et passée. Envers le passé, même si on ne l’a pas partagé (dans le cas des personnes qui acquièrent ou ont acquis plus ou moins récemment la nationalité) parce que le passé est comme il le dit, un capital social partagé par tous les membres de la Nation ( la gloire, c’est à dire le renom, la valeur attribuée collectivement aux tenants de cette identité, mais aussi la culture longuement accumulée dans le creuset dont il parle, la longue sédimentation d’intelligence et de travail collectif qui aboutit à la chance extrême que constitue le fait d’être français dans le monde actuel, sur tous les plans). Envers la collectivité actuelle, qui maintient l’effort soutenu pendant des millénaires, et qui elle même, doit consentir à des sacrifices pour ne pas dilapider le « capital » culturel, scientifique, artistique , juridique, intellectuel et politique, et finalement humain constitué depuis si longtemps.

Ces conceptions de la Nation éclairent mieux quelques uns des débats actuels:

L’acquisition de la nationalité française apparait ainsi légitimement comme devant être demandée, c’est à dire le résultat d’une déclaration d’adhésion à ses valeurs fondamentales, et non acquise automatiquement par des étrangers qui ne s’en aperçoivent parfois même pas. Les modalités étant évidemment à réfléchir soigneusement.

La raison en est ce que dit Renan, et qui paraît très juste: une nation n’existe que tant qu’elle est portée par l’adhésion de ses membres et leur acceptation de faire des sacrifices pour son maintien. Si des personnes adhérentes d’autres cultures et d’autres valeurs que celles de la nation française ne reconnaissent pas celles ci, il y a un risque que au lieu de s’ajouter et de se féconder , elles minent le maintien de cet effort, déjà contrarié par l’évolution des moeurs.

On peut dire la même chose pour la nation israëlienne : si les Israëliens eux mêmes ne croient plus en la finalité de leurs efforts, si l’image valeureuse qu’ils ont d’eux mêmes, minée par le conflit avec le peuple palestinien, se défait, et si les élites ne défendent plus la signification de leur effort, si les classes populaires se sentent abandonnées, alors un grave danger de disparition de cette nation existera.

Quelle place donner à partir de cette vision de la Nation aux peuples en Diaspora ? Encore une question qui n’a pas fini de faire couler de l’encre.

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