COMPOSITION FRANCAISE, un livre éclairant de MONA OZOUF, sur les contradictions entre l’universalisme républicain et les particularismes identitaires

Comment vivre l’articulation entre l’attachement à la patrie et les fidélités aux groupes communautaires, la dette envers la nation et celle envers les racines concrètes quand elles ne coincident pas  avec l’histoire collective  nationale, c’est la question posée par Mona Ozouf à travers sa propre histoire, dans l’autobiographie qu’elle publie aprés ses travaux de recherches historiques.

C’est cette » tension entre l’universel et le particulier, entre l’esprit national et le génie des pays qui la composent « que Mona Ozouf décrit comme ayant été ressentie tout au long de son enfance bretonne, marquée par la volonté de rester fidèle au combat d’un père instituteur militant infatigable de la cause bretonne, mort très précocément, ce qui la laisse vivre seule entre sa mère, institutrice elle aussi, et la grandmère, figure très forte de l’attachement à la langue et à la tradition bretonnes,  en même temps que l’école ,ou elle réside, est  le relais de l’idéologie centralisatrice française et du républicanisme.

Avec la religion se constitue un trio de croyances concurrentes, disparates, que son existence sera occupée à tenter de rendre compatibles et sur lesquelles elle axera sa réflexion historique en particulier sur la Révolution Française, dont elle sera une spécialiste reconnue.

Elle parlera ainsi de « croyances désaccordées » et d’une « existence à codes multiples » dont résultera « un perpétuel inconfort » qui constitue l’exemple même des conflits d’appartenance que peuvent vivre des minorités au sein des nations, les Juifs par exemple.

« Où donc était le Beau, le Vrai, le Bien, s’interrogeait-elle. Entre l’Ecole, la Maison et l’Eglise, quelle voix écouter. L’école, « au nom de l’universel , ignorait et en un sens humiliait la particularité. Et la maison, au nom des richesses du particulier, contestait l’universel de l’école qu’elle soupçonnait d’être menteur: l’école ne professait elle pas en réalité sans le dire une particularité aussi, la française,qu’elle enveloppait , ou dissimulait, dans le manteau de l’universel. »

« La liberté de l’école était sans équivoque possible la liberté des individus, obtenue par l’abstraction des différences; celle de la maison était celle d’un groupe humain particulier, la liberté des Bretons,à nulle autre pareille,une liberté collective proche du privilège; et quant à l’égalité, que l’une et l’autre semblaient célébrer d’une même voix, celle de l’école était celle de la ressemblance, qu’elle nous invitait continument à développer, en mettant de côté tout ce qui pouvait nous particulariser;celle de la maison était celle du droit égal des hommes à  exprimer leurs différences et même à les accentuer dans leurs aspérités provocantes. L’égalité, ici, en cela bien différente de celle de l’école, était l’abolition de l’injustice faite aux différences. »

Mais cette constatation d’un antagonisme se nuance toujours chez Mona Ozouf d’une réserve et d’une prise en considération que l’opposition n’est pas si tranchée que au premier regard.

« Egaux et  semblables, égaux parce que semblables, comme le professait l’école; ou égaux et dissemblables, pour faire valoir nos dissemblances comme le professait la maison?… « Un écheveau de perplexités que je ne suis pas sûre de débrouiller aujourd’hui », écrit elle.

Sa carrière de chercheuse commencera donc par une recherche et une réflexion sur l’école républicaine, mais aussi sur la Révolution Française et la façon dont l’universelle patrie des droits de l’homme se substituera  » à la bigarrure d’une société d’ordres » et dont l’idéologie de Lumières opposera « à l’empirisme historique le projet d’un système politique issu non de l’histoire, mais des spéculations de la raison, seule capable de fournir à tous des principes clairs et incontestables ». La République, « une et indivisible », se substitue à l’empilement de singularités juridiques, linguistiques, culturelles,à la juxtaposition de libertés inégales,un univers social fait d’une pyramide de corps ou les individus n’avaient d’existence qu’à travers leurs appartenances. »

… »La Révolution n’a cessé de  manifester sa répugnance à concevoir qu’il y ait des mondes différents et différemment régis. Elle fustige continûment le multiple. C’est cette allergie à la dualité qui sert à Robespierre à justifier, le 18 juin 1793, l’expulsion des Girondins.. « Un peuple qui a deux espèces de représentants cesse d’ëtre un peuple unique »

« Toute appartenance, par conséquent,est vue comme une prison; l’émancipation ne peut alors être pensée que comme un arrachement. Les particularités, pour les révolutionnaires,appartiennent au passé, à la longue sédimentation des habitudes, à un temps immémorial, à tout ce qu’on peut ranger dans l’ordre obscur et confus de la coutume, dont doit triompher le génie clair et simple des principes. A leurs yeux, on ne peut légitimer aucune décision en invoquant l’histoire: le passé ne peut en rien éclairer l’avenir ».

« Avec pareille vision des particularités, entraves au patriotisme,obstacles à la constitution d’un homme universel, ferments criminels de discorde, le seul impératif que comprenne la pensée révolutionnaire est de les repousser à l’extérieur de l’espace national: l’Etre Un fabrique de la scission, la passion d’unir ne se comprend pas sans son versant d’exclusion. »

Mona Ozouf s’intéressera aux témoignages des voyageurs et des administrateurs envoyés dans les provinces par la Révolution, et qui découvriront l’influence de la langue sur le comportement des hommes: »ils découvriront qu’il y a des langues âpres et laconiques, comme le breton, qui développent chez leurs locuteurs des passions abruptes et encouragent l’esprit de secession. Il y a des langues rapides et passionnées, comme l’Occitan parlé en Bigorre, qui fait les tempéraments irréfléchis et les passions vives, ce qui leur fait découvrir que les « patois », c’est à dire ces langues locales, sont connexes avec le « génie » d’un peuple « (c’est à dire leur personnalité, leur tempérament, leur rapport au monde et leurs valeurs).

Ils font comprendre » pourquoi la Révolution tolérait si mal la mauvaise grâce montrée par les terroirs à  son entreprise d’homogénéité. Nul ne l’ a mieux dit, nous dit elle, que Benjamin Constant: « Les intérêts et les souvenirs qui naissent des habitudes locales contiennent un germe de résistance que l’autorité ne souffre qu’à regret, et qu’elle s’empresse de déraciner. Elle a meilleur marché des individus, elle roule sur eux sans effort son poids énorme sur le sable. »

Etudiant cette Révolution , elle découvre que l’idée républicaine n’a pas eu qu’un seul visage, au contraire.

« Le premier de ces visages est un groupe, une secte républicaine formée autour du couvent des Cordeliers, qui rêve d’une communauté soudée par la vertu, et dont le rêve d’une démocratie immédiate, permanente et fusionnelle est moins sous tendu par le sentiment de l’égalité des êtres que par celui de leur similitude. Aucune place ici pour la reconnaissance du particulier: on postule d’emblée la volonté unitaire du peuple. L’unité cordelière, supposée conjurer la déliaison des individus, est autoritaire et étatiste, imposée d’en haut et identique pour tous.

L’autre groupe, formé autour de Brissot et des députés fréquentant le salon de Mme Roland,n’ a pas le fétichisme de l’unanimité, se méfie des rituels qui fabriquent une fausse unité émotionnelle.Pour lui,la formation d’une opinion publique cohérente est aussi importante, mais ne peut s’imposer d’en haut. Elle est une résultante, qui se fabrique de bas en haut, à partir du fourmillement des opinions individuelles. L’intérêt commun doit se dégager de l’irréductible diversité des intérêts individuels. »

Elle découvre donc « des résistances à une république jacobine à l’intérieur même du projet républicain, et l’existence d’hommes attachés à une autre république, plus accueillante aux dissidences et aux particularités que la république du « jacobinisme émeutier ». »

Dans la réflexion qu’elle mènera sur la 3ème République et sur Jules Ferry,décentralisateur, admirateur des libertés locales anglo-saxonnes, et donc espérant qu’il puisse exister en France,face à l’Etat, le contrepoids d’une société autonome, riche comme en Angleterre d’une presse libre  pour enseigner aux individus leurs droits, d’associations pour les défendre, de meetings pour les proclamer « .

« Il essaye « , dit elle , « de bâtir une République unifiée sur une liberté qu’il tient pour principielle:les hommes , selon lui, doivent être laissés libres d’errer, car la liberté, fut elle payée de l’erreur, est plus désirable que le bien. »

La loi de 1901 sur les associations créera le troisième terme entre l’Etat et le citoyen, redonnant à la société,divisée en groupes particuliers et traversée d’intérêts divergents, la capacité de s’exprimer. Ainsi la République assouplira -t-elle le modèle jacobin, en prenant appui sur les particularités locales (statut religieux de l’Alsace Lorraine,laïcité non intégriste entraînant des compromis: aumôniers dans les lycées,calendrier scolaire aligné sur les fêtes religieuses, carrés religieux dans les cimetières,etc.);

Pourtant, dit elle, malgré ce siècle de compromis accordés aux groupes particuliers, la République n’a pu se défaire de son surmoi jacobin: « Le culte de l’Un, coeur même du jacobinisme,a survécu à l’aménagement empirique de  la politique jacobine. »

Thermidor avait pourtant porté un coup terrible à l’idéologie jacobine, en dénonçant le lien entre l’abstraction et l’inhumanité. Mais Mona Ozouf constate la victoire » dans l’ordre de la mémoire et des symboles, de l’imaginaire du jacobinisme.

C’est ce qui fonde sa critique du « républicanisme » français actuel, dont elle souligne  » la volonté de renouer avec un âge d’or, largement mythifié, de la politique républicaine et de recomposer son bloc de certitudes. »

« Les articles de cette foi renouvelée sont pour elle que  l’espace public est peuplé d’individus rationnels, dégagés de tout lien antérieur. Que leurs particularités doivent être réléguées dans la sphère privée. Qu’il est non seulement possible, mais hautement souhaitable de faire partager à tous les citoyens une même conception de la vie bonne, dans la définition de laquelle l’Etat doit jouer un rôle prépondérant. »

 » Ce républicanisme mythique doit son regain de séduction et d’énergie  à l’alternative qu’il semble offrir à la tièdeur des sociétés modernes, où les individus cherchent le bonheur dans leurs attaches et activités privées, et se détournent de la vie publique. Se dire républicain aujourd’hui, c’est souvent affirmer qu’il existe une foi capable de renverser celles qui se sont écroulées, au premier rang desquelles le marxisme. C’est avant tout, en oubliant tout ce que le républicanisme a emprunté à la tradition libérale, se proclamer antilibéral. »

Après cette critique générale des  mythes du néorépublicanisme, Mona Ozouf s’attaque à l’épouvantail du communautarisme brandi par les Républicains pour remplacer l’ Eglise comme adversaire mobilisateur: « On brandit la menace communautariste chaque fois qu’un individu fait référence à  son identité en réclamant pour elle une manière de visibilité ou de reconnaissance sociale. On suppose alors qu’il valorise sa culture particulière au détriment de son humanité commune, qu’il plaide pour sa tribu, et pour elle seule, qu’il annonce une France éclatée, infiniment divisible, déchirée entre intérêts affrontés, mémoires jalouses, inexpiables discordes. »

« L’exagération dramatique est partout dans la présentation du communautarisme par ses adversaires républicains. Et d’abord dans sa définition même. Dans le miroir républicain,la communauté est une prison qui exerce un contrôle absolu et exclusif sur ses membres: une entité close, compacte et cadenassée, telle qu’ils sont soustraits à toute influence extérieure, pris dans la fascination identitaire des origines, sans jamais pouvoir ni les contester ni les quitter.Les voilà réduits à  se confondre avec la norme du  groupe, codamnés à n’établir de rapport avec l’ensemble national qu’à travers l’autorité communautaire, voués à n’user jamais du « je », mais d’un « nous » péremptoire, impérieux, étouffant. Le pire est que ces possédés n’ont pas conscience de cette contrainte  et se complaisent dans leurs chaînes. La conséquence de cette dévotion est la guerre de toutes les identités les unes contre les autres. Derrière cette présentation dramatique se cache la peur de l’immigration maghrebine et la menace que l’Islam  (est censé faire peser) sur l’identité française. C’est désormais sur le modèle de cette communauté de croyants qu’on pense toutes les autres communautés , si différentes soient elles. »( ce qui ne dispense pas  de penser la spécificité de cette menace. Mona Ozouf en dit plus un peu après à propos de la polémique autour du  » voile ».

Toutes ces interrogations dit-elle peuvent être ramenées à  sa question essentielle: « faut-il penser qu’entre l’obligation d’appartenir et la revendication d’indépendance nulle négociation ne peut s’ouvrir? qu’entre les attaches et la liberté il y a une invincible incompatibilité? L’interrogation est d’autant plus insistante qu’en réalité chacun de nous abrite en lui l’une et l’autre de ces exigences. »

« En chacun de nous, poursuit-elle, existe un être concaincu de la beauté et de la noblesse des valeurs universelles, séduit par l’intention d’égalité qui les anime et l’espérance d’un monde commun, mais aussi un être lié par son histoire, sa mémoire et sa tradition particulière. Il nous faut vivre, tant bien que mal entre cette universalité idéale et ces particularités réelles.

Or « sous la plume des pourfendeurs du communautarisme, tous les vocables qui désignent identité, appartenances,racines évoquent pour eux l’étroitesse, l’enfermement, la servitude, voire la faute

On ne peut donc selon eux, devenir humain qu’en niant ce qui nous individualise et qu’au prix de l’arrachement  à nos entours immédiats ».

« Pareille conception si on la pousse à  son extrême logique est vertigineuse, car elle tient que toutes les attaches sont des chaînes:la fidélité aux êtres qu’on aime,la pratique d’une langue, l’entretien d’une mémoire, le goût pour les couleurs d’un paysage familier ou la forme d’une ville, autant de servitudes. Dans ses versions les plus exaltées, elle voit dans toute détermination une limite et un manque.Mais que serait un individu sans déterminations? Nous naissons au milieu d’elles, d’emblée héritiers d’une nation, d’une région, d’une famille, d’une race, d’une langue, d’une culture. Ce sont elles qui constituent et nourrissent notre individualité. »

Or, « dans une société de la division, de la contradiction , de la mobilité, aucune appartenance n’est exclusive, aucune n’est suffisante  à assurer une identité, aucune ne saurait prétendre à exprimer le moi intime de la personne, si bien qu’on peut se sentir à la fois ,français, breton,,chercheur, fils, parent, membre d’un parti, d’une église, d’un syndicat ou d’un club. Chacun doit composer son identité en empruntant à des fidélités différentes.

« Reconnaître la pluralité de ces identités croisées, complexes, hétérogènes, variables, a plusieurs conséquences de grande importance. Pour commencer, la multiplicité s’inscrit en faux contre l’enfermement et la secession identitaire. Dans un paysage aussi mouvant, l’identité ne peut plus être ce qu’on nous décrit comme une assignation à résidence dans une communauté culturelle immuable, une prison sans levée d’écrou. »

« La multiplicité, par ailleurs nous interdit de considérer les identités comme passivement reçues. Certes bien des groupes auxquels nous appartenons n’ont pas été volontairement élus par nous. Mais précisément, leur foisonnement même nous invite à ne pas les essentialiser, nous entraîne à les comparer, ménage pour chacun de nous la possibilité de la déprise; car cette part non choisie de l’existence, nous pouvons la cultiver, l’approfondir, la chéri; mais nous pouvons aussi nous en déprendre, la refuser, l’oublier. L’appartenance n’a plus tout uniment le visage de la contrainte, elle n’est plus la marque autoritaire du collectif sur l’individu. Elle peut même être la signature de l’individu sur sa vie. »

Ainsi termine t-elle-, nous pouvons nous reconnaître comme participant d’une humanité commune,,non pas bien que, mais parce que, différents. Nous découvrons et respectons l’autre dans sa particularité sans que celle ci  remette en cause le partage d’un espace commun.Nous nous reconnaissons dans ce que nous ne sommes pas, et peut-être moins en faisant appel à la raison universaliste qu’ à l’imagination. »

Ce livre constitue ainsi un contrepoint au texte célèbre de Renan, « Qu’est ce qu’une Nation? », qui montrait comment une nation se construisait dans le dépassement des particularismes et l’oubli des blessures infligées à ces particularismes, pour aboutir à une synthèse supérieure.

L’époque actuelle, marquée par la mondialisation et l’effacement accéléré des traditions, produit le retour d’une réflexion sur la « chair » des individus, pour reprendre le terme de Finkielkraut, cette histoire  qui les a modelés et à laquelle ils tiennent comme au plus précieux d’eux-mêmes, faite de souvenirs, de liens, de formes particulières de sociabilité, et sans laquelle l’existence perd toute sa part affective et émotionnelle,et se réduit  à un schéma abstrait vide de sentiment. Les systèmes politiques qui ont voulu réduire les hommes à ces schémas théoriques ont produit des monstruosités (nazisme, soviétisme, maoisme, polpotisme, etc., se sont tous accompagnés d’une forme de terreur politique, et d’une condamnation de l’individu, supposé s’effacer pour se consacrer entièrement au bien commun, à vrai dire identifié au bien de l’Etat.). Mona Ozouf exprime parfaitement la façon dont le dégagement de la coutume est ambigu  dans sa signification, porteur à la fois de libération et de désafférentation,  comment la droite et la gauche ont souvent mis en opposition ce qui nécessite, comme elle l’appelle, une « négociation », et  comment la défense et la protection de l’identité individuelle et collective est une protection contre l’inhumain.

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One Comment sur “COMPOSITION FRANCAISE, un livre éclairant de MONA OZOUF, sur les contradictions entre l’universalisme républicain et les particularismes identitaires”


  1. pas facile de répondre à cette question.


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