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ANATOMIE D’UN DESASTRE un livre de ENYO (chez Denoël): l’Occident, l’Islam et la guerre au XXI ème siècle

septembre 19, 2009

Enyo, déesse grecque des batailles, est le pseudonyme d’une haute responsable des renseignements de son pays, qui a enseigné plusieurs années à l’université et occupé des postes diplomatiques dans des pays de culture islamique.

Malgré le combat mené par les Etats Unis et l’ Europe  contre le terrorisme depuis le 11 septembre 2001, l’Afghanistan et l’Irak sont loin d’être pacifiés, le radicalisme islamiste s’étend, les valeurs  promues par l’ Occident reculent partout.

Ce livre s’efforce de décrypter la logique interne du projet islamiste et la façon dont les contradictions occidentales face à lui , et avant tout la négation de la réalité du conflit, lui ouvrent la voie  de succès très inquiétants.

La perception de l’Islam dans le monde musulman

Enyo décrit avec clarté la façon dont les facteurs religieux sont à la base même de ce tout qui constitue le monde musulman, réalisant une unité de l’Islam sans équivalent dans le monde chrétien,signifiant à la fois l’espace constitué par la communauté des croyants, l’Oumma, la civilisation qui s’y est développée au cours de l’histoire, et un corpus doctrinal.

« Pour un musulman, l’histoire qui  se déploie dans une dimension pleinement humaine commence avec Mahomet, l’Envoyé , venu annoncer aux hommes leur salut, qui se gagne par conformation à une série de normes à décliner en suivant la voie (charia) qui passe par l’entière soumission au pouvoir infini de Dieu. « Musulman » veut dire en arabe le « soumis » ( se convertir  à l’Islam se dit « aslama », c’est à dire littéralement « reddition ».). »

« Le Coran, constitué  des enseignements de l’Envoyé, fruit d’une présence fugitive du divin, qui s’est ouvert à lui, fait de l’entité souveraine islamique la seule puissance mondaine légitime et de la communauté des croyants l’unique dépositaire de la vérité dans un un univers d’humanité inaboutie ». (La ressemblance est frappante avec les discours ultra orthodoxes juifs, tenus par le personnage du père dans le film israélien « My father, my lord » qui avançait l’idée que les seuls vrais êtres humains étaient ceux qui respectaient la Torah, les autres n’ayant été créés par Dieu que pour les servir, et n’ayant pas vraiment d’identité propre.)

Ainsi, » la révélation de l’Islam au monde est que l’essence de l’humain est d’être musulman, essence accomplie en réglant sa vie sur la « charia ». Les musulmans forment « le meilleur des peuples sortis du milieu des hommes ». « Tout enfant qui naît jouit  à priori d’une disposition innée à être musulman et , s’il se fourvoie vers d’autres religions, la faute en incombe à sers parents. »

« Dès lors pour un  penseur musulman, toute moralité, toute idée juste, toute vérité, toute beauté est intrinsèquement islamique. »-

C’est selon Enyo, une des  racines de l’absence de quête du progrès dans le monde islamique au moment où cette quête va exploser dans le monde occidental, créant le retard de plus en plus irrattrapable des pays islamiques. En effet tout changement , dans le monde islamique, apparaît dès lors comme une forme de transgression, toute innovation par rapport à la tradition (« sunna ») compilant les faits et les dits (« hadith ») de l’Envoyé et faisant autorité, une forme d’hérésie. »… Puisque Dieu est tout puissant, tout ce qui est  est le fait de sa volonté, et changer le monde est une présomption humaine qui touche au blasphème.

Modernisme, fondamentalisme, islamisme.

La frustration produite au 19è siècle par la soumission aux pouvoirs étrangers entraîne plusieurs réactions successives:

les mouvements nationalistes ou panarabes obtiennent l’émancipation politique avec le départ des puissances occupantes, mais ne permettent pas de surmonter les retards économiques et sociaux, et les tentatives de « socialisme » ne font qu’ ajouter les retards dus à ces systèmes à ceux qui existaient auparavant.

Les modernistes , « qui souhaitaient réouvrir les portes du jugement personnel (ijtihad) fermées au 10 ème siècle par les docteurs de la loi, au motif que les principales questions ont trouvé leur réponse , pour éviter la multiplication anarchique de règles contradictoires susceptibles de mettre en péril l’unité des croyants », s’appuient sur , en particulier, les pensées de Rachid Rida,qui imprime un fort anti occidentalisme à ce mouvement de pensée qui veut rendre à l’Islam sa force originelle, en le purgeant de la casuistique des docteurs de la loi.

En 1941 Mawdudi crée le parti Islamique, appelant à la création d’un Etat islamique. Son véritable théoricien sera Qotb, théorisant la conquête d’un pouvoir s’il refuse de se soumettre à la charia, notamment par le combat sacré ( djihad) et l’excommunication du déviant.

« Ce que Qotb considère comme l’échec de l’individualisme occidental et du collectivisme soviétique doit ouvrir la 3 ème voie, celle de l’Islam, seul capable désormais de guider l’humanité destinée à la fusion avec l' »oumma ». »

La première victoire de l’islamisme,  la prise de pouvoir en Iran par l’ayatollah Khomeini, »ouvre une ère d’espoir pour les islamistes , qui voient pointer la possibilité de l’ « Etat islamique révolutionnaire ». Le coup d’état  au Soudan est leur deuxième victoire, mais « semble être la dernière.Les partis islamistes ne rassemblent que des minorités dans le monde musulman,les Etats se défendent brutalement en éliminant physiquement nombre d’islamistes, et choisissent de pratiquer une surenchère qui désamorce les velléités, de contestation. Ils intègrent de plue en plus d’éléments islamiques dans leurs législations et dans leur discours., qui se chargent d’un vocabulaire religieux. La polygamie est réintroduite au Yemen, l’Inde accorde à sa minorité musulmane une législation privant les divorcées de leurs droits à pension, l’Egypte islamise sa constitution, etc.;

« Ces réponses aux demandes des islamistes ou ces anticipations de leurs exigences contribuent à créér un « horizon d’attente ».Les Etats montrent qu’ils cèdent;il est donc possible d’exiger plus. Ceux qui ne cèdent pas et promeuvent des législations en contradiction avec la charia deviennent des cibles;le choix de l’islam par les pouvoirs en place sert aussi une politique de puissance, permet à certains pays de fonder leur identité nouvelle, surmontant les divisions ethniques, tribales ou claniques, et purifiant l’Etat importé de toutes les structures de fonctionnement occidentales ». L’Islam est instrumentalisé  par les volontés de puissance, mais à son tour, il instrumentalise les sentiments nationalistes par le rejet de l' »étranger » et la flatterie des désirs de puissance.

La nouvelle culture islamiste

Les journaux, la radio et les cassettes assurent la diffusion omniprésente du message coranique et déterminent un regain de religiosité populaire. C’est dans cette »nouvelle culture islamique  créée de toutes pièces par les dirigeants musulmans » qu’apparaît une génération ,frustrée par le piétinement des islamistes  qui voulaient donner le pouvoir politique aux religieux. Cette génération que Enyo caractérise comme  « néofondamentaliste », souhaite , elle, renouer avec l’ambition de la société parfaite , c’est à dire islamique, mais en contournant le problème de la prise du pouvoir politique.

Enyo montre comment l’écroulement des sociétés traditionnelles, sous l’assaut du modernisme occidental, et l’échec des modèles de substitution modernistes, ont créé un vide dans lequel s’engouffre l’activisme, épaulé par l »illettrisme caractéristique de la civilisation islamique.

« Les néofondamentalistes ont fait du retour à l’islam la clef du relèvement, mais contrairement aux islamistes, ils n’attendent pas la victoire du succès par les urnes ou par les armes, mais choisissent l’orthopraxie. Leur renoncement à la conquête directe de l’Etat paraît à Enyo la marque de l’époque , celle de la mondialisation; La conséquence est que les stratégies d’endiguement de l’islamisme, qui lui visait le pouvoir politique, restent  inefficaces contre le néofondamentalisme qui se concentre sur la régulation des moeurs ».  Son but est la conquête des esprits, et l’extension  du domaine de l’application de la charia ( par la conviction, la pression ou la force).

« Avancer que cet islam n’est pas l’islam authentique fait penser aux lamentations des militants dénonçant le stalinisme comme un communisme dévoyé. Si les idées sculptent les hommes, les hommes font vivre les idées. De même que les communistes ont eu l’idéologie qu’ils méritaient, de même les musulmans vivent l’Islam qu’ils laissent prospérer en leur sein ».

« En conclure que le fanatisme des néofondamentalistes est un dévoiement de l’islam repose sur une conception essentialiste, héritée des orientalistes du 19 ème siècle. L’islam écrit tout simplement une nouvelle page de son histoire après celle des modernistes, des nationalistes et des islamistes. ».

Le contournement du politique.

La thèse que défend Enyo est celle d’une forme d' »apolitisme  » de  ces mouvances islamiques, dans la mesure où  elles tiennent pour illégitimes tous les régimes au monde, monarchies, oligarchies, et surtout démocraties parlementaires à l’occidentale qui osent revendiquer la souveraineté d’un corps politique en lieu et place de Dieu. « Il n’y a donc jamais d’usurpateur en terre d’islam. La légitimité d’un pouvoir est garantie par sa réussite, puisque Dieu la favorise . La politique devient donc inutile puisque le but collectif est de réunir les conditions d’application de la charia dans sa totalité. La parole de Dieu seule pourvoit à l’organisation sociale, par sa fonction législatrice, et une fois la charia mise en oeuvre, cette organisation peut être considérée comme accomplie ».

C’est ce qui rend si important le travail local de maillage de la population musulmane par les prêches, les associations sportives et périscolaires, les associations caritatives, qui n’affrontent pas directement le pouvoir démocratique dans les pays occidentaux, mais instaurent insidieusement une influence, un discours qui systématiquement mine les valeurs du pays accueillant.

Le rapport du religieux au politique est différent dans le judaïsme et le christianisme. « Pour les Juifs la séparation des pouvoirs est quasi constitutionnelle, et c’est le Roi, inspiré par le Sanhédrin, qui assure la vie sociopolitique.. Pour les chrétiens, le royaume du Christ n’étant pas de ce monde et Jésus n’ayant pas l »intention de créer un Etat, l’Eglise ne peut que se faire reconnaître par l’Etat et la distinction doit demeurer, d’où naîtra, au coeur de l’Occident Chrétien, l’idée de laïcité. »

Pour un musulman, selon Enyo, le débat sur la légitimité d’un pouvoir n’a pas de sens , le pouvoir légitime n’appartient qu’à Dieu, qui n’en délègue rien aux hommes. »L’Islam nie la dualité du politique et du religieux, parce qu’il nie le politique ».  La conséquence, pour elle, est que l’histoire  politique islamique est « celle d’une résignation face à la volonté des tyrans,doublée d’un espoir de voir surgir un jour le Sauveur guidé par Dieu (le « Mahdi »), destiné à faire régner enfin la vertu. Le pouvoir politique est injuste par nature, parce que c’est un puvoir humain. Pour un Occidental, la loi fonde le pouvoir du souverain. Pour un musulman, la loi reste du domaine de l’idéal, opposable au souverain qui ne la met jamais intégralement en oeuvre; la solution aux problèmes humains ne saurait être de nature humaine. »

« La conséquence en est que l’univers du politique étant un vide juridique, l’établissement de pouvoirs  de fait par la violence n’a jamais rien de choquant pour un musulman. Le pouvoir étant un individu, et non une institution, le système lui-même ouvre la voie à tous les contournements possibles:népotisme, faveurs, spoliation et corruption qui remplacent la compétition, la concurrence et l’émulation au fondement des modèles occidentaux; L’Etat dans les pays islamiques ne fait que renforcer un système arbitraire en mettent à sa disposition une efficacité supérieure, permettant à la violence d’atteindre son apogée au XX ème siècle. »

La violence dans la société islamique.

Cette violence, Enyo la constate « à tous les niveaux de l’ordonnancement social, depuis le fonctionnement violent et monolithique de l’appareil éducatif arabo musulman jusqu’à celui du despotisme politique…Dans  les faits, tous soutiennent l’arbitraire de l’homme fort pour légitimer leur place dans la hiérarchie des oppressions. Le dominant est moqué; et le dominé sabote son travail pour prix de son humiliation. La violence  est la manière de recomposer un espace politique privé de règles de fonctionnement. »

« Ce  schéma régit tout particulièrement la société islamique arabe: chaque groupe, comme chaque individu, doit pouvoir montrer qu’il est le maître à la fois d’un inférieur et de la situation. La quasi intégralité des relations humaines s’épanouit selon les règles de préservation de l’honneur et d’évitement de la honte, en vue de défendre sa position et celle de son clan. Exploiter les faiblesses de l’autre pour se garantir un statut de domination dans la plus futile des situations est un impératif social. Le politicien ne peut donc être qu’un professionnel du mensonge, de la conspiration, de l’assassinat sans encourir le moindre jugement défavorable. »

De tout cela découle l’absurdité aux yeux d’Enyo, d’une notion comme celle d’une « démocratisation de l’Islam », pour autant que la démocratie n’est pas simplement identifiée au règime de la majorité, mais  « à celui de la souveraineté populaire éclairée en raison, agissant en conformité avec un idéal universalisable à défaut d’être  effectivement universel ». C’est selon elle, la raison de l’échec des « unilatéralistes » américains du groupe des néoconservateurs qui ont cru en une possibilité de remodeler  le monde islamique, négligeant trois facteurs: l’apolitisme de l’Islam, la préférence de certains Irakiens pour un tyran musulman plutôt que pour une démocratie à l’occidentale, et l’impossibilité de surmonter les clivages  tribaux autrement que par l’unification religieuse.

Parallèlement,elle s’oppose à la conception des mouvements terroristes islamistes ou neofondamentalistes comme des groupes  sectaires ou simplement criminels. « Ni le communisme, ni le nazisme ne sont des sectes. Ils ont embrigadé les esprits par millions. Le millénarisme européen de la fin du Moyen Age garnissait des bataillons de marginaux par dizaines de milliers- paysans sans terre, journaliers, manoeuvres, mendiants et vagabonds Mais, dit elle en citant Jean Delumeau, les vrais responsables des carnages entres chrétiens des 16ème et 17 ème siècle  » furent d’obscurs orateurs fanatisés, des militants travaillant en pleine pâte humaine parce qu’ils disposaient d’une chaire, et sur le plan local, organisaient avec d’évidentes intentions agressives, des chants publics de psaumes ou  des processions armées. » (ce qui pose le problème de l’interaction entre des leaders disposant de moyens médiatiques puissants, et de la flamme de leur conviction et de leur cohérence extrémiste et des foules rendues disponibles par  leur marginalisation ou leurs frustrations liées à des crises de société, voire des destreucturations profondes: Russie de 1917, Allemagne de l’entre deux guerres,etc.).

La guerre à la culture occidentale

Pour Enyo, Ben Laden et ses émules sont des combattants de l’Islam, certes en rupture avec les communautés islamiques, mais toutes les communautés islamiques ne sont pas en rupture avec eux; Pour de nombreux musulmans, les bombes terroristes sont une vengeance de l’humiliation de la vie ordinaire  et du sentiment d’infériorité ressenti face  aux réussites du reste du monde. Au fond,ce que dit Enyo, c’est que l ‘on refuse  d’entendre le discours des acteurs (terroristes) tel qu’il est: un discours de guerre de civilisation, parce que le discours sur le « choc des civilisations  » aboutirait à une sorte de légitimation du combat des islamistes. Or Enyo s’oppose totalement à la conception huntingtonienne, parce que elle aboutit à un relativisme total,remettant en cause l’universalisme de la pensée occidentale (droits de l’homme,laïcité, démocratie).

La thèse de Enyo est que l’Islam subit une mutation historique interne, liée à la mondialisation, au recul  et au rejet des valeurs occidentales, à l’affirmation des identités   à la perte relative de puissance de l’Occident et à l’affaiblissement du rôle de ses Etats  dans l’espace politique. Cette mutation , se traduit par sa radicalisation et  une   possibilité d’expansion , pour la première fois depuis le 18 ème siècle, qui  lui permet de viser  à nouveau à la domination du monde, inscrite dans son projet initial. C’est la conjonction de l’affaiblissement de la domination occidentale et de la déstructuration des sociétés  traditionnelles musulmanes qui ouvre la possibilité de cette expansion, qui trouve  dès lors naturellement ses militants et ses guerriers.

Enyo analyse le rapport de l’islamisme à la modernité sur la base du constat de ce que , contrairement aux idées préconçues,  la plupart des militants et les cadres terroristes sont passés par l’école et l’université, ont souvent fait des études scientifiques ou techniques, car la science exacte n’est pas un danger pour la foi . Cette science est coupée du moteur intellectuel  du doute  et de la remise en cause de la vérité établie qui permet le progrès, mais s’adapte parfaitement au mode d’enseignement en vigueur dans le monde islamique: la répétition pure et simple en commençant par celle du Coran mécaniquement mémorisé.

Les sciences humaines islamiques ne recherchent donc pas la vérité,qui se trouve dans le Coran, mais le moyen de mettre le monde en conformité avec cette vérité.. Le doute cartésien, la critique kantienne, la psychanalyse sont l’ennemi par excellence des islamistes. Pour Enyo, plus largement, l’ennemi des islamistes n’est pas la modernité, mais  l’occidentalisation , qui est le processus d’avènement de l’universel, la participation à l’histoire des idées philosophiques, scientifiques et techniques. L’occidentalisation implique l’éviction de Dieu comme centre d’intérêt  principal pour  l’humanité et son remplacement par l’homme, en un mot l’humanisme.. Ainsi, alors que, selon Gauchet, le christianisme est « la religion de la sortie de la religion », l’islam est celle du retour vers la religion. C’est pourquoi, Enyo s’inscrit en faux contre l’idée du terrorisme « nihiliste » . L’Islam est , selon elle, pour certains , au contraire, « la dernière aventure » produisant le sentiment de vivre une épopée.

Tradition, modernisme, postmodernisme.

C’est pourquoi  la non défense par l’Occident de  ses fondements philosophiques de doutes,  de critiques, et de liberté politique,  et leur dilution dans les » fadaises du multiculturalisme « ouvre des brèches immenses qu’exploitent les militants de l’islam. Enyo voit une  alliance de fait entre les postmodernistes européens et américains, les multiculturalistes et les relativistes culturels pour abandonner les schémas séculaires du savoir établis par la Renaissance et les Lumières.

Enyo oppose ainsi trois types d’individus dans le monde actuel:

-l’individu traditionnel, « constitué par la norme collective qu’il porte en lui », d’où « une assurance et une solidité », catégorie dans laquelle se range le musulman orthodoxe

-l’individu moderne  » sans nier la préséance du groupe, revendique sa liberté de choix en droit, son indépendance individuelle dont le critère réside dans le droit de critique et de proposition à l’ égard des normes en vigueur, celui qui revendique sa citoyenneté et s’affirme responsable, prend du recul par rapport à ses principes, sans les abandonner, conscient qu’à ses droits sont liés des devoirs. »

-l’individu post-moderne, qui veut  « ignorer qu’il est en société, « pour lequel il n’y a pas de sens à se placer du point de vue de l’ensemble, pour qui il n’existe pas de raison de sacrifier sa liberté au nom de la religion, de l’histoire ou de la tradition. »

En gros, ces trois configurations « relèvent respectivement de l’économie agricole et de l’Etat prémoderne, du développement industriel et de l’Etat moderne, enfin de la production de masse et de l’ère des services. Les Européens sont devenus postmodernes, les Etats Unis n’ont pas encore sauté le pas au début du XXI ème siècle ».

Pour Enyo, ce postmodernisme s’intrique avec les « Droits de l’homme », dans la mesure ou ce  juridisme s’accompagne  d’un recul du politique. Contre l’idéologie de l’Etat faible, et la substitution du juridique au politique , elle plaide au contraire pour la raison d’Etat, qui a vaincu les guerres de religion et pacifié l’Europe » et qui est l’arme selon elle capable de bouter l’esprit religieux hors du politique »;  l’Ecole, pour elle,  reste « en première ligne » pour la défense des libertés. L’ abandon de l’universalisme des Lumières par une grande partie de la gauche, égarée dans le relativisme et le multiculturalisme,  a contribué, à l’exception peut-être du « républicanisme » à affaiblir la « force civique » dont elle pense qu’elle  est un des facteurs de résistance à l’expansion de l’islam.

Que conclure, que faire?

Que penser donc de cet ouvrage, qui modifie l’angle d’abord  du problème de la lutte contre l’islamisme?

D’abord, il présente un intérêt profond par la mise en perspective du mouvement  intrinsèque de développement  de l’Islam au vingtième  et unième siècle, comme réaction de  rejet, par une culture traditionnelle, au sens du rejet d’une greffe,  de tous les éléments  du monde occidental  représentant  la libération de la pensée et  de la vie politique. C’est l’humanisme, au sens de la responsabilité, de la liberté, de l’autonomie des hommes qui est rejeté par une idéologie cohérente  avec une société largement tribale et coulée dans le moule de la tradition, qui peut satisfaire tous ceux qui n’ont pas suivi le long chemin progressif conduisant à cette liberté,  qui leur échappe, qu’ils haïssent, et qu’ils rêvent de supprimer.

Ensuite il démontre très clairement la façon dont cette idéologie est, par elle même, la source de la guerre déclarée sous différents angles ( terrorisme, « brigades internationales » islamistes, conquête des masses immigrées par le prêche, infiltration et pressions exercées sur les Etats  des peuples musulmans) à tout ce qui est la culture occidentale.La nature totalitaire du système religieux est au delà des versets tolérants ou des versets belliqueux qui coexistent, suivant l’époque ou ils ont été rédigés  et la position dominante ou vulnérable de  Mahomet en Arabie, dans le Coran. Ceci écarte aussi la question des pathologies individuelles, qui trouvent bien sûr un aliment dans ce combat.

Cette guerre est une guerre des idées, des conceptions du monde, des valeurs vitales, de part et d’autre.

Face à cette offensive, Enyo dit nettement que l’Occident ne doit pas se contenter de mesures militaires et policières , bien sûr indispensables. Il  doit réaffirmer ses valeurs, qui sont celles de l’humanisme, de la liberté de pensée, de la liberté politique, de l’universel, les valeurs issues de la Renaissance et des Lumières, contre l’obscurantisme et l’irrationnel qui séduisent les populations prises dans la logique de la religion comme d’autres l’ont été dans celle du communisme ou du nazisme; C’est bien de la survie de notre monde qu’il s’agit.

Or , le désastre dont il s’agit dans le titre, c’est que  l’Occident apparaît divisé par le post modernisme d’une  de ses composantes,  par l’idéologie de l’Etat faible de l’ultralibéralisme,  par le politiquement correct et par la complicité de ceux qui à l’intérieur de la société occidentale souhaitent l’abattre (gauchistes, altermondialistes). Fatigué des grandes guerres qu’il a menées et qui l’ont saigné, il n’ a pas envie  de regarder en face le conflit qui arrive et qui lui paraît anachronique.Surtout, il néglige, aux yeux d’Enyo,  le danger principal, qui est la propagation du néofondamentalisme, c’est à dire du retour au religieux comme cadre  et horizon de la pensée des populations musulmanes,  à l’extérieur comme à l’intérieur du monde occidental, puis comme cadre du mode de vie, dans un rejet de plus en plus radical  du non religieux, disqualifié, puis diabolisé, ce qui apparaît même  maintenant dans les écoles ou des jeunes refusent d’entendre des théories évolutionnistes du monde.

La convergence des intégrismes et des fondamentalismes chrétiens et juif avec ceux de l’Islam diminue la vigueur de la réponse occidentale à la stratégie de la tache d’huile, dans le monde et en Occident même,et  à  la conquête de « territoires » dans les banlieues ou l’ordre républicain n’est plus reconnu, mais ou au contraires les autorités républicaines délèguent une part de la gestion de la population aux religieux. Cette recrudescence des fondamentalismes dans les autres religions pose la question plus largement de la recherche des repères  dans le monde actuel, moderne et postmoderne.  La remise en question de la laïcité (affaire du voile,  des caricatures,demandes de sports séparés, refus de soins des femmes par des hommes)  constitue une des formes  d’une lutte sourde contre la société occidentale, laïque, ouverte,accueillante, menée avec l’idée d’instaurer un rapport de force  obligeant la société d’accueil à admettre l’existence d’enclaves, échappant à la loi commune, et soumises au pouvoir grandissant des religieux.Les Anglais et les Hollandais, dont le multiculturalisme avait laissé se créer  des « Londonistans » hors contrôle se sont réveillés brutalement quand  la violence islamiste, retenue le temps des avantages qu’elle y trouvait, s’est libérée dans des  déchaînements meurtriers qui les ont choqués.

L’état de guerre qui s’est instauré entre l’ambition  de domination du monde de fanatiques religieux et la société occidentale dépasse le cadre du terrorisme.De même que à l’époque de la lutte contre le nazisme ou le communisme, c’est la guerre des idées et des idéaux  qui fait rage et elle ne se limite pas à l’affrontement militaire des blocs, elle est aussi  multiforme que l’était la guerre froide avec le monde communiste: lutte pour la conquête des opinions publique, conquête de positions stratégiques sur le plan diplomatique, pressions économiques, utilisations de masses de manoeuvre à l’intérieur du camp adverse, exploitation des divisions internes de l’adversaire.

Malraux disait que le 21 ème siècle serait religieux ou qu’il ne serait pas. Il faut souhaiter que la prédiction ne se réalisera pas et que le monde ne reculera  pas  de 10 siècles, à l’époque du cri terrible qui générait les massacres:  « Dieu le veut! ».