Archives de mai 2010

Intégrisme islamiste et refus des complexités identitaires

mai 18, 2010

d’après l’interview de Mohsin Hamid , écrivain, dans le Figaro du 18 /05/2010

Mohsin Hamid a publié en 2007 chez Denoël un roman , « l’intégriste malgré lui » qui décrit la dérive d’un jeune américano pakistanais parfaitement intégré vers un rejet haineux de l’Amérique. L’auteur livre dans cette interview ses réflexions sur les mécanismes qu’il relève dans cette sorte de dérive fondée sur une crise identitaire. Interrogé sur cette « rupture » identitaire ,il  remarque que la plupart des terroristes ont passé une grande partie de leur vie en Occident ou y sont nés. Son idée est que c’est le caractère hybride  de l’identité de ces hommes qui leur a fait problème , « non pas que l’on ne puisse pas vivre avec plusieurs identités mais il arrive que deux de ces identités essentielles se retrouvent en conflit et que nous décidions d’en renier une. Cette volonté de rompre avec une partie de votre identité a des causes multiples. Un traumatisme,une peine amoureuse, comme pour mon héros, une faillite comme dans le cas de Faizal Shahad (à l’origine de la voiture piégée de Times Square à New York désamorcée à temps), ou tout simplement le sentiment de ne pas être dans le tableau. Si je franchis ce pas, si je décide de renier mon identité américaine pour me proclamer exclusivement pakistanais et musulman, je ne le fait pas parce que c’est vrai -c’est faux! mais parce que je veux me libérer de la complexité de mon identité hybride. Beaucoup de gens remplissent ce malaise en sombrant dans l’alcool , la drogue , ou… en écrivant des romans. Mais si vous basculez vous allez chercher un récit idéologique qui justifie votre démarche. Vous dites que les Américains sont en Irak ,qu’ils bombardent votre peuple au Pakistan. Vous cherchez à recréer dans le monde extérieur la cassure qui est à l’intérieur de vous.  »

A la question de l’interviewer de savoir si les affaires comme celle de Times Square risquent de galvaniser le sentiment antimusulman  et de créer par ricochet de nouvelles fêlures identitaires et de nouveaux apprentis terroristes , l’écrivain répond :  » Des millions de musulmans vivent en Occident. Les terroristes ne sont qu’une poignée. Il ne faut donc pas sombrer dans le pessimisme. Mais il y a un risque si on commence à penser qu’un Américain Pakistanais est un oxymoron , une contradiction dans les termes,  alors on verra grandir la crise d’identité de la minorité. Le problème de fond, c’est qu’aujourd’hui, en sus de cette crise d’identité des minorités hybrides ,il existe une crise d’identité plus générale de l’Europe et des Etats Unis. Une forme d’anxiété profonde face à l’afflux d’immigrants. En Amérique , un pays qui s’est bâti sur l’immigration, le sentiment général à l’égard des immigrés est en train de changer , se rapprochant de ce qu’il est en Europe… Dans les pays musulmans, la peur de l’hybride croît également.De la même manière que l’Europe et l’Amérique se sentent menacées par une invasion musulmane, les populations conservatrices du Pakistan se sentent, elles , menacées par l’invasion du mode de pensée et de vie américain et européen

Interrogé sur la question de savoir si il a éprouvé lui même le même rejet de l’Amérique que le héros de son roman , Mohsin Hamid répond avec franchise: »Même si je me sens totalement en accord avec mon identité multiple pakistanaise , américaine , européenne, je dois dire que après le 11 septembre, quand les tambours de la guerre résonnaient à travers le monde, j’ai ressenti moi aussi cet appel tribal , ce besoin d’une identité musulmane simpliste, même si elle ne correspondait pas à ce que je suis. En écrivant ce livre , j’ai voulu explorer les échos du tribalisme que je ressentais. Mais j’ai aussi voulu prendre le lecteur à témoin , un peu comme Camus le fait dans « La chute ». Montrer que l’issue de l’histoire dépend aussi de son regard à lui. »

Cette interview remarquable de lucidité rassemble bien des éléments fondamentaux du phénomène de conversion intérieure – par réduction- qui s’opère chez certains sujets  , effrayés par la difficulté de gérer une complexité interne , et qui , sous l’effet d’un choc ou d’une rencontre , font « un grand bond en arrière » vers à la fois l’unification forcée de soi et la fusion dans l’ensemble plus grand , que Hamid repère très bien comme de nature clanique.

Et  sa mise en parallèle des peurs identitaires symétriques en Occident et dans le monde musulman ,éclaire bien les tendances claniques , ou communautaristes, qui sont les modes de défense  des individus perdus  devant la perte des repères de la tradition , et sur lesquels misent les extrêmistes des deux mondes.

L’angoisse devant la dilution des repères identitaires crée une attitude réactionnelle d’affirmation exaltée ,qui précipite une réorganisation de l’échelle des valeurs ,t placée sous la domination absolue des valeurs  identitaires claniques . Il y a une absolutisation  et une essentialisation des  arguments fondés sur l’identité qui est choisie, là où les questions ne se posaient pas en terme de choix, mais d’équilibre.

A partir de là , se produit la rencontre , recherchée , avec une idéologie qui vient à point pour fournir sa cohérence et sa justification à ce choix; l’individu qui a opté pour l’unité totale ne supporte plus ce qui est élément de division intérieure. Toute ambigüité risque de réouvrir le dilemme qu’il a décidé de clore et de fragiliser sa reconstruction , de le priver de la source d’énergie que constitue pour lui l’unité de but et de point de vue sur le monde.

Désormais , il sait ce qu’il veut , et sa vie qu’il considérait comme privée de sens et de valeur a récupéré ceux-ci: il peut mourir en paix , pour la Cause, et même racheter ainsi toutes les imperfections du passé.

Ainsi se dessinent deux modèles identitaires fondamentaux : un modèle ouvert, qui tolère ses contradictions intérieures et les perçoit comme des souces de richesse , et de particularité; et un modèle fermé , qui tente de réduire à un seul principe cette identité et d’en faire tout découler . Cette réduction de l’être et de la pensée  est aussi dangereuse que la réduction progressive du vocabulaire dans le monde Orwellien de 1984. La pensée unique est le dernier stade avant la disparition totale de la pensée . Surtout l’Etre humain n’est plus un être de choix , mais d’effectuation d’une règle ou d’une essence. Un peuple , un Führer, un Empire, la règle du Un est celle de la mort de l’individu et de la conscience , c’est à dire de l’humain . La haine de la complexité , qui est ausi la haine de la liberté et de l’intelligence ,prépare le terrain des tables rases de la culture , de l’histoire , et de la mémoire. C’est la disparition de la part d’ombre au profit de la lumière des lampes d’opération qui préparent la lobotomisation si apaisante.

Le club des lobotomisés volontaires a encore beaucoup d’avenir devant lui!