Archive pour septembre 2010

La Nation , l’identité et le dépassement de soi

septembre 11, 2010

L’identité d’une société comme celle d’un individu est le condensé des valeurs  et des représentations de soi  qui donnent sens à son existence et qui construisent sa cohérence interne , cohérence des choix intérieurs pour l’individu , cohésion des groupes complémentaires mais aux intérêts divergents pour la société et la Nation .

La société est l »ensemble fonctionnel de ces groupes sociaux , la  Nation l’ensemble des références et des représentations qui en constitue le ciment, et avant tout la source des idéaux qui sont le véritable moteur des individus en donnant une signification à leurs actions.

Le débat avorté sur l’identité nationale n’a été qu’une péripétie dans la montée des interrogations sur le sens de ces termes : Nation , identité nationale,  souveraineté, nationalisme  et communautarisme, universalisme et particularismes.

Pour la France , à la suite du débat sur ses « racines  judéo-chrétiennes », ce que l’on peut dire c’est que les racines des valeurs de la France sont aussi  bien  dans la culture gréco romaine ( la philosophie grecque , le droit romain , les racines de la langue elle mêmes , ce qui implique le découpage de la réalité , la mythologie gréco romaine , etc) ,  dans le fond celtique des tribus gauloises ou germaniques des envahisseurs francs ,  dans la culture féodale  et son univers guerrier et chevaleresque, dans la Renaissance et son esprit d’ouverture et d’humanisme opposé à la scholastique chrétienne, dans la société d’ordres  aristocratique  de la royauté et dans la passion révolutionnaire  et la révolution mentale des Lumières , etc..

C’est l »ensemble de ces visions idéales successives qui fournit le réservoir d’idéaux , la complexité et la richesse des modèles proposés .C »est cet ensemble qui a fourni les élans successifs qui ont produit les extraordinaires réalisations  où ils se sont incarnés .

Ces rêves partagés  , cet imaginaire (= répertoire d’images) qui constituent le vrai ciment de la société, vont bien au-delà  de la croyance religieuse. Celle ci a constitué une forme poétisée et affectivement extrêmement forte du pressentiment humain que  ce qui donne sens à l’existence humaine se situe dans un effort pour dépasser le donné pulsionnel , la simple survie et la simple recherche de la jouissance ;  La religion et l’ordre établi  en ont fourni une théorie cohérente  qui s’est concrétisée dans la soumission à une transcendance extérieure à l’homme. La modernité a peu à peu remplacé cette transcendance extérieure par une transcendance des valeurs humaines ,où ce sont les réalisations humaines qui constituent le merveilleux  qui justifie l’épopée de l »espèce et où l’humanité devient sa propre fin.

C’est pourquoi l’arrivée massive d’immigrants porteurs de valeurs différentes , essentiellement de sociétés traditionnelles qui sont des « sociétés de l’être » et non des « sociétés du faire » (Anne Marcovitch) , les premières étant celles ou la valeur est déterminée avant tout par le fait d’occuper la place prédéterminée par le destin social , ce qui suffit à assurer l’ordre social et la satisfaction  , les secondes étant celles ou c’est par ses oeuvres que l’individu acquiert sa valeur sociale , c’est à dire par son effort , éventuellement ses sacrifices et par ses qualités  , a produit  des réactions de rejet d’une part de la population.

C’est le prométhéisme de cette société moderne qui est vécu par les fondamentalistes comme un crime de lèse transcendance  et d’usurpation des prérogatives divines , et c’est ce qui crée le climat de guerre déclarée à la culture occidentale.

C’est la Nation qui fournit cette capacité d’aller au-delà du donné  (place dans la hiérarchie sociale ,  jouissance personnelle , intérêt individuel ) par les créations collectives qu’elle suscite et permet : grandes fresques mythiques et religieuses , héroïsmes historiques , chefs d’oeuvre de la création humaine artistiques et scientifiques que seul le collectif autorise. Seul le collectif permet cette transcendance de l’humanité et cette création des merveilles dont la fierté donne sens à l’existence humaine.

C’est d’ailleurs un problème des sociétés démocratiques contemporaines , par rapport aux anciennes sociétés aristocratiques . Comme l’avait prévu Tocqueville: ces dernières , libérées pour les classes dominantes , du souci de la survie , pouvaient se consacrer au « superflu » qu’était la beauté ou la gloire.  Les sociétés modernes , menacées devant la massification et la mondialisation d’être dominées par le souci de la survie , ne disposent pas toujours  de l’espace pour une telle ambition.

Comme le disait Renan , la valeur de la Nation est dans le souvenir des grandes choses réalisées qui soutient le désir de les égaler ou de les dépasser.

La Nation est ainsi le dépositaire des réalisations et des chefs d’oeuvre les plus inouïs de l’humanité, qui témoignent de l »élan humain vers le dépassement du donné. Les monuments poétiques de la pensée ,  de l’art et de l’architecture ,  subjuguants  de beauté, de force, et d’intelligence témoignent de cette capacité en l’homme à tirer de lui-même ce qui le porte au-delà de la survie et du bon fonctionnement. C’est le paradoxe de l’humain que sa capacité à produire ce qui le transcende avec le levier de la société et le trésor des modèles qui l’entourent.

La recherche de la grandeur collective n’est donc pas mégalomanie de groupe , narcissisme satisfait de soi , mais perpétuation de l’effort qui tire  l’homme au-delà de la simple jouissance et lui fait justifier son existence par la recherche des significations qu’il produit lui-même.

Le Gaullisme par exemple et son attachement souvent raillé à la grandeur de la France a représenté cette tension vers l’Idéal qui est l’âme d’un pays  quand elle n’est pas dévoyée dans l’égoïsme national ou la haine de l’autre.

La Résistance a montré comment une minorité courageuse peut représenter par sa capacité d’effort et de sacrifice , le noyau le plus précieux d’un groupe , celui qui tire l’ensemble vers le haut et qui finit par réaliser les rêves non formulés de tout le groupe;

L’identité des peuples est inséparable des processus d’édification de ces valeurs qui constituent le trésor des modèles qui soutiennent la structuration des groupes comme celle des individus.

Les religions judéo-chrétiennes ont fourni un support sans précédent à cette aspiration à l’élévation collective , si sensible dans l’architecture religieuse par exemple,  mais en la faisant passer par la soumission à un ordre transcendant extérieur à l’humain.

Le Communisme , dans ses débuts , a paru pouvoir susciter un élan de même type , suscitant l »enrôlement , la conviction et le sacrifice de millions d’hommes jusqu’à ce que la réalité vienne démentir l’ idéal resplendissant qu’ il prétendait incarner et que soit démasquée sa face hideuse et meurtrière.

Ceci montre comment c’est par le bout de l’Idéal qu’on capture les hommes, ce qu’ont bien compris les religions sacrées ou profanes; et « ceux qui croient au ciel et ceux qui n’y croient pas  vibrent de la même façon aux récits des actes d’héroïsme de ceux qui ont incarné le meilleur des peuples.

Même l’engouement pour les compétitions sportives traduit cette attirance (populaire) pour le dépassement de soi ( la souffrance des coureurs cyclistes du Tour de France par exemple) , cette admiration pour les « héros » qui incarnent la tension vers le meilleur.

L’amour dont sont parfois entourés les champions ,admirés comme des héros ou en tout cas , des figures de l’excellence, traduit le sentiment qu’ils sont exemplaires de la lutte pour tirer le meilleur de soi. L’amour du » » Héros » traduit l’idée qu’il est le représentant du meilleur en soi, le stimulant et le rappel de ce devoir intérieur de ne pas oublier l’idéal, d’où la reconnaissance et l’affection dont ils sont entourés. Cet amour pour les  porteurs de l’Idéal, est un ressort essentiel de l »amour pour les parents comme pour les leaders charismatiques, et intervient aussi dans la dynamique de la passion amoureuse ( la cristallisation stendhalienne).

Ainsi la question de l’identité nationale et des idéaux dont elle est porteuse n’est pas du tout  réductible à un gadget électoraliste bien que elle se soit présentée comme telle en France. La Gauche française , privée de toute pensée sur ce plan du fait de  sa domination intellectuelle par le gauchisme théorique (rejet du « libéralisme », pacifisme , tiers -mondisme ,droit de l’hommisme) a disparu du débat nécessaire sauf sa fraction « républicaine », qui tente d’articuler une défense de l’Etat-Nation qui est surtout une défense de l’Etat Providence .

La Nation,  pensée trop unilatéralement  dans  l’idéologie  Républicaine comme une adhésion politique aux valeurs des Lumières    et de la Révolution , reste réduite au concept de citoyenneté et l’accord entre les Français  limité à un accord sur les valeurs de la République. Celui ci existe , pour une large majorité, mais ceci fait table rase de toutes les valeurs extra -politiques  touchant à tous les autres domaines de l’humain , et ceci depuis deux millénaires et non pas deux siècles comme l’héritage révolutionnaire. Encore une photo de l’histoire retouchée pour enlever les personnages qui ne rentrent pas dans l’hagiographie des tenants du discours. Les valeurs de la société française ne se ramènent pas au jacobinisme universaliste , même si celui ci y tient une place importante.

L’imaginaire partagé et les idéaux essentiels  ne se réduisent pas à la défense des droits de l’homme et à une conception juridicisée du monde. Les valeurs sont aussi ce qui élève l’homme et lui fait viser l’idéal d’un faire glorieux , au delà de l’ère des loisirs et des plaisirs.

Apporter sa pierre à l’édifice humain , d’abord en soutenant l’édifice collectif de la Nation est ce dont l’Histoire donne la mémoire et le désir aux hommes. Les destins collectifs sont la  seule manière de sortir de   l’ enfermement en soi et de l’égocentrisme ‘individualiste développé par la société moderne. L’attachement  des individus à leur Nation, en dehors de la sécurité donnée par le caractère familier de cet environnement , est lié au pressentiment que c’est là que gît la source des valeurs et des images  idéales qui soutiennent l’élan nécessaire à produire du sens, à l’époque de la dissolution des grands systèmes de croyance. Car nous sommes bien , comme le disait Nietzsche , à l’époque  non pas du retour au religieux et à la croyance ,  mais de la nostalgie de la croyance.

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