Mona Ozouf critique la conception de Ernest Renan de l’identité nationale

Dans le dernier numéro de l’hebdomadaire Le Point , consacré  à l’identité française , l’historienne Mona Ozouf écrit un article , passionnant comme tous ses écrits , dans lequel elle exprime ses regrets  quant à l’échec du débat sur l’identité souhaité par le gouvernement..

En effet , pour elle , »chercher ce qui fonde chez les Français le sentiment mystérieux d’appartenir à un ensemble et les autorise à user d’un « nous » était loin d’être sans intérêt » Et , dit-elle , » on a quelque raison de redouter une crise de l’identité nationale , vers laquelle convergent tant d’observations: pêle-mêle , la défiance accrue à l’égard de toutes les institutions autoritaires, la dilution de l’autarcie nationale dans l’Union Européenne, sa contestation par les mémoires particulières , l’extinction de toute foi dans le messianisme de la nation France . Tout contribue à nourrir l’interrogation sur notre identité ».

Pour elle , la cause principale de l’avortement  du débat n’est pas dans le couplage avec la question de l’immigration  ou dans la conception administrative d’un débat impulsé du haut vers le bas , mais dans l’adhésion généralement donnée à la formule renanienne de  la nation, »partout répétée comme un sésame: le sentiment national , à en croire ces lecteurs de Renan , c’est « le plébiscite de tous les jours » ,  une décision souveraine , un superbe geste inaugural. « Ce sont des lecteurs hâtifs , dit-elle , car  le pacte d’aujourd’hui, chez Renan , ne surgit pas comme Venus de l’écume marine. Il ne se conçoit pas sans le pacte d’hier ou d’avant -hier , il es accoté à une histoire et porté par la continuité de la tradition. Etre Français , c’est sans doute une décision , mais aussi un héritage , et compose constamment le choisi avec le reçu – ou le subi.

Cette conception volontariste atteste selon elle d’une obscure fidélité de la politique française à ses origines révolutionnaires. Mais cette allégeance porte en elle-même ses propres contraintes , remarque -t-elle : « Elle oriente la discussion vers la recherche d’une définition substantielle de l’identité. Et si on la tenait , cette formule de la francité éternelle , comme il serait facile , alors , d’en user comme d’une machine à contraindre ( en obligeant les êtres à camper sur un socle national immuable) à trier (entre bons et mauvais Français) à exclure enfin ».

Là , le discours de Mona Ozouf est parfaitement clair:  « La conscience de l’identité n’est jamais une expérience pure, sans enracinement historique , ni ancrage social. Elle est vécue et lentement apprise au travers des associations variées – parentés, voisinages, métiers, partis, églises – où s’intègrent les individus. Elle n’est jamais achevée , et constamment réinterprétée par les rencontres et les surprises de l’existence. Elle est une relation , non une essence; une alchimie , non une définition. Et le fait qu’elle soit plurielle est la meilleure garantie contre l’enfermement communautaire , ce croquemitaine contemporain. »

Peut -on être à la fois et également Breton ( ou juif ou tout autre chose) et Français?  A la fois , bien sur que oui ,puisque c’est ce que vivent sans trouble tant de Français aujourd’hui , répond Mona Ozouf . Egalement, évidemment non , et là , dit elle est le point crucial, si peu compris pourtant.

« Selon les temps et les lieux , les situations et les rôles, c’est une de ces appartenances qui tient le haut du pavé et impose de tenir les autres à leur place subordonnée. Quitte pour celles-ci à retrouver , en d’autres circonstances leur prééminence. En d’autres termes, une appartenance n’est prioritaire que relativement à la fin poursuivie et au bien escompté. Nous passons donc notre vie à arbitrer entre ces priorités , à organiser la coexistence de nos  multiples identités. Le plus humble de nos emplois du temps révèle la richesse de la donne, le tourment du choix , l’insatisfaction qu’il laisse. Bref la complexité du vivre qu’a tenté d’abolir, en vain , la simplicité ministérielle ».

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