MASSACRE D’OSLO: ACTE DE FOLIE INDIVIDUELLE OU MONSTRUOSITE DES IDEOLOGIES

L’assassinat de sang-froid de près d’une centaine de personnes , exécutées et parfois achevées calmement les unes après les autres , y compris des enfants , précédées d’un attentat à la bombe contre le siège du gouvernement , paraît une action tellement insensée et monstrueuse , que la question de la folie de son auteur se présente immédiatement à l’esprit .Le côté monstrueux de l’acte tend à faire penser qu’il s’agit de l’acte d’un fou , par l’établissement presque spontané de l’équation : monstruosité = inhumanité=folie.

Pourtant ,  les actes monstrueux, comme les crimes de masse et les génocides commis par différents régimes  ( régime nazi ,régime soviétique, régime cambodgien, et la liste est très longue), ne peuvent pas  se ramener uniquement à des pathologies individuelles, car ils ont entraîné dans leurs dérives criminelles des populations entières qui ont donné leur assentiment à ces horreurs ou à leur principe , sinon à leur exécution.

Or , si absurde que cet acte apparaisse , il rentre pourtant dans la catégorie des  crimes politiques, et en particulier dans la classe des  attentats terroristes. Même si il semble procéder d’une logique aberrante , il es motivé par un raisonnement qui  s’appuie sur les modes de pensée des activistes terroristes qui essaiment actuellement.: son but est de frapper l’opinion par un geste spectaculaire , il s’inspire de la pensée de groupes extrêmistes très minoritaires qui ne peuvent  espérer  se faire entendre que  en utilisant la démultiplication médiatique donnée à ce type d’actions. Les cibles ont été des cibles politiques « symboliques » : le siège du gouvernement et un rassemblement politique d’un parti qui focalisait la haine du tueur.

Bien sur , aucun parti ne préconisait l’ assassinat d’adolescents  pacifistes et  défenseurs de l’ouverture vis à vis des émigrés. Mais le discours de haine et de dénonciation qui a fait le lit de ces crimes était déjà là, en dehors du cerveau de l’assassin.

C’est ce qui fait la différence avec la folie au sens clinique  , qui , elle , se constitue d’éléments du monde interne  , produits de la raison déviée (hallucinations , troubles de la logique elle-même ), aboutissant  à une production à qui personne d’autre que l’individu pathologique ne peut apporter de croyance. Or , les postulats de base de la pensée de l’assassin  ( idée d’une attaque  et d’une mise en danger de la culture et de l’identité nationale  par la présence grandissante de populations immigrées) sont partagés par une minorité  certes , mais par une frange de la population , ce qui fait qu’il ne s’agit pas du délire construit dans son cerveau par un individu coupé du reste du monde.

La question du meurtre comme mode d’action politique est ancienne et traverse tous les débats de conscience dans les mouvements terroristes : débat sur les moyens et les fins , sur la justification du meurtre . Après , ce n’est plus qu’une question de quantité: un , dix, mille morts. Une fois que le pas du meurtre est franchi , le reste vient facilement. La frontière n’est pas entre fous et non-fous , mais entre ceux qui acceptent de tuer , et ceux qui ne s’y résolvent pas. Ce sera le cas de De Luca , qui suivra les gauchistes italiens jusqu’au bord du meurtre , mais ne franchira pas le pas , contrairement  aux terroristes  des Brigades Rouges , de la  Fraction Armée Rouge  ou de Action Directe , qui s’engageront dans la spirale du meurtre , visant des cibles de plus en plu innocentes et extérieures à leur combat.

L’assassinat de plus de 3000 américains dans l’ attentat du « nine eleven » a entraîné des manifestations de soutien et de satisfaction dans une grande part du monde musulman. Une grande part de cette population a refusé de les condamner et s’est même parfois sentie fière de ces actions.

Les exécutants de ces massacres trouvent des complicités et des approbations dans une large partie des peuples concernés.

Il existe donc une capacité de certains systèmes politiques et de certaines idéologies à  déconnecter les gens de leur humanité, et à  les conduire vers le meurtre et les comportements inhumains . En regard de cela , il existe aussi une capacité des êtres humains, hors d’un processus pathologique, à désigner un groupe comme ennemi, et même ennemi pernicieux du Bien tel qu’il est défini par certains, ce qui autorise à utiliser contre eux tous les moyens , y compris  des moyens inhumains.

Un certain nombre de définitions de l’Autre , proposées par des systèmes de croyance , (ennemi de Dieu , ennemi du Peuple , ennemi de la Révolution ,etc..) suffisent à retirer toute considération humaine aux représentants du « Mal » ainsi identifiés et justifient un combat à mort contre eux. A partir de là , se constitue une « armée du Bien » qui a tous les droits , puisque sa cause est bonne, et une quantité de gens s’enrôlent , et se vivent , avec exaltation , comme des soldats du Bien.

Mais ce qui est le plus étonnant dans cette situation , ce n’est pas que quelques esprits faibles ou quelques exaltés franchissent le Rubicon de l’action haineuse et meurtrière , c’est que des millions de gens adoptent des systèmes de pensée clivant le monde en personnes dignes de vivre et personnes indignes de vivre, que des intellectuels adoptent massivement des idéologies  (voir l’adhésion des grands intellectuels français , à peu d’exceptions près,  au marxisme dans las deux premiers tiers du siècle) dont certains développements conduisent aux crimes de masse (stalinisme ,maoîsme) sur lesquels ils s’aveuglent facilement.

La capacité de la politique à générer des systèmes de haine , à leur donner cohérence et vraisemblance qui entraînent l’adhésion,  trouve son symétrique dans la capacité humaine à aligner sa pensée sur des systèmes tout faits , à adhérer , à les reprendre à son compte et à s’en faire les défenseurs et les militants.

Ce n’est pas seulement la guerre qui est la continuation de la politique  par d’autres moyens , mais la politique qui  devient la transformation en guerre de la vie en société ,une guerre où tout devient permis pour faire triompher la cause du « Bien ».

De plus, la mise en jeu , à travers ces ensembles idéologiques , de l’identité personnelle et collective des gens explique la virulence des attitudes  qui déborde , de façon passionnelle , leurs  intérêts rationnels .

Un bon modèle pour comprendre ces mécanismes est celui des sectes religieuses où se croisent le contrôle du groupe sur l’individu et le désir de l’individu de s’intégrer et  de se fondre dans un système ou un groupe. L’un des mécanismes importants dans ces sectes est celui de la conversion. Dans cette configuration, un individu renverse sa vision du monde et la remplace par une nouvelle conception qui devient l’organisateur unique et suprême de sa vie . A partir de ce moment , tous les choix deviennent subordonnés à cette nouvelle foi , qui libère l’individu de la multiplicité et de la contradiction des valeurs et qui  lui permet de trouver son unification dans cette soumission.

C’est le principe de « l’Un » qui régule leur vie , tout se ramenant toujours à un  postulat primordial , celui de cette foi.( la soumission à Dieu ou au Parti, la supériorité ou la pureté de la race, etc.) Le fanatisme se constitue ainsi , comme un rassemblement autour de l’unicité d’une croyance  , et la haine de ce qui génère contradiction , complexité, ambigüité  des points de vue.

L’identification à une cause ou à un système de valeurs est un mécanisme  général, qui ne traduit pas la folie , mais la plasticité des consciences  et le besoin d’organiser l’attitude face au monde pour éviter  la désorientation et l’incohérence.

Certains individus et certains systèmes politiques servent,  par leur capacité de formulation et l’incarnation qu’ils en donnent , de caisses de résonance  à des désirs humains ( désir d’unité intérieure , désir de se sentir supérieur , haine des différences , envies sociales , désir d’intégration à un groupe). Ces désirs s’amplifient avec le soutien d’un système ou le prestige des institutions et passent un  degré quantitatif qui finit par leur donner un caractère monstrueux.Ce n’est pas la folie individuelle qui est alors en jeu (hormis quelques cas d’exception et le fait que certains discours favorisent l’émergence et le succès de  psychopathes avérés.)

L’identification massive du peuple allemand à Hitler , ou des masses musulmanes aux terroristes , traduit la satisfaction profonde que leur procure un discours qui les flatte ( en les considérant comme des surhommes ou des victimes ). Les aventuriers politiques savent mettre en forme ces désirs  et s’appuyer sur eux pour conquérir le pouvoir et le renforcer en appuyant sur ces points sensibles. La psychologie des foules , faite de pulsions élémentaires et d’actions spontanées et irréfléchies , est à la recherche d’une mise en forme et en cohérence. Même les intellectuels peuvent mettre en sourdine leur esprit critique et adhérer , dans l’espoir de sortir  de la complexité ou les plonge leur capacité réflexive . On peut même dire que ce sont eux qui fournissent les matériaux des systèmes dont s’inspirent ceux qui mettent en place les meurtres de masse , par goût de la construction des systèmes , quand ce n’est pas le goût de l’influence exercée.

Le fanatisme , qui nie toute autre valeur que celle de la foi concernée , est souvent inclus  dans le développement de l’idéologie  ( religion menant aux massacres de la Saint Barthelemy ou aux tueries de l’Inquisition , purges du Parti Communiste ou du Parti Nazi)  qui comprend  une clause de priorité ou d’exclusivité ( le Dieu des Juifs ayant été le premier à réclamer de son peuple l’exclusivité).

Le développement des haines par les idéologies politiques et religieuses, l’instrumentalisation des sentiments d’injustice ou de préjudice par les individus ou les groupes en quête de pouvoir, le besoin de donner un sens à son existence , et le  fond d’ hostilité rivalisante  avec tous les autres constituent le terreau sur lequel apparaissent quelques individus qui poussent à la limite les logiques de guerre totale sous-jacentes  à ces systèmes et enfoncent les fragiles barrières que l’humanité bâtit contre la sauvagerie.

Cette folie des systèmes et cet ensauvagement général ne constituent en rien une excuse ni une atténuation de responsabilité. L’humanité reste avant tout liée à la liberté de choix de chacun et à la responsabilté de ses actes. Mais la facilité d’accès aux moyens du meurtre et l’encouragement fourni par les exemples du pouvoir qu’il procure n’ont pas fini de faire germer ces projets dans les cerveaux déboussolés du siècle qui a commencé avec le 11 Septembre.

GB

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