Idéologies et identités collectives

Les idéologies sont  des systèmes de concepts , conçus par des individus ou des groupes  qui  construisent un édifice destiné à promouvoir  une vision du monde , basée sur la primauté accordée à certaines valeurs et à certaines formes de rapport entre l’individu et la société.

Elles proposent souvent une vision idéale de la société et des rapports inter-humains, et fournissent une argumentation , la plus convaincante possible, sur les moyens d’arriver à une telle fin.

Leur but est de susciter une adhésion intellectuelle , c’est à dire une adoption par les individus de leur manière  d’aborder les questions et finalement , d’obtenir une foi dans la validité des prémisses de cette vision des choses de telle façon que , si on accepte comme  juste une  partie des raisonnements , on est amené à  faire confiance pour le reste.

Le succès de ces idéologies est lié à la manière dont elles peuvent répondre , à un moment historique donné , aux attentes, aux craintes , aux difficultés de secteurs de la population.

Ensuite ,c’est la façon dont elles sont diffusées , et éventuellement martelées , par les médias et par les institutions de l ‘époque , la façon dont elles sont exemplifiées , l’incarnation par des figures prestigieuses ou des groupes sociaux provoquant un désir d’imitation, qui entraînent la contagion mentale qui fait que les idées se répandent et sont adoptées par un nombre grandissant de personnes.

Il existe à chaque époque une concurrence des systèmes d’idées dans laquelle des idées sont plus dans l’air du temps que d’autres; certaines idées paraissent plus porteuses de sens et de vérité que d’autres, à une époque définie et pour des populations particulières , eu égard aux conditions d’existence de ces populations

Par exemple , l’idée de société communiste a perdu après l’effondrement de l’Union Soviétique et la connaissance des méfaits des régimes staliniens et maoïstes toute crédibilité et tout pouvoir d’attraction et de conviction , à l’exception de quelques  îlots de croyance , contrôlés par des Etats maîtres des médias ou confinés à quelques cercles sectaires.

Un certain nombre de ces idéologies se réfèrent à des textes fondateurs ( la Bible , le Coran, les écrits de Marx et Lénine ou de Mao ) , qui ont entraîné la modification radicale d’un paradigme d’une époque , et qui deviennent la source d’interprétations concurrentes avec les phénomènes d’orthodoxie ou au contraire d’hérésie  qui en découlent, les textes fondateurs devenant  ce qui sert à trancher entre groupes rivaux divergents sur des poins secondaires du système élaboré.

Les querelles de légitimité deviennent  des luttes pour s’emparer d’un corps doctrinal qui permet de prétendre à des postes de pouvoir et en particulier  à celui  qui détermine ce qui est la compréhension « juste » d’un texte et donc le droit à faire disparaître les positions rivales , obtenant ainsi l’exclusivité de la position de porte parole du texte sacralisé.

On a vu ainsi les querelles de traduction ou d’interprétation des textes de Freud envahir les écoles de psychanalyse et déterminer des schismes et des excommunications ,des dissidences se créer et durcir en écoles et chapelles concurrentes , se disputant le « label » de psychanalyste , une compétition féroce existant pour se partager la domination intellectuelle accompagnée  de l’accession à des postes de pouvoir ( postes de direction et de recrutement dans des services hospitaliers ou des départements universitaires) permettant  d’assurer des positions d’influence et de renouvellement des candidats.

Les Eglises, les « écoles » mais aussi  les partis politiques deviennent les institutions dévolues à la conservation , à la reproduction et à l’expansion  de la « véritable » pensée du ou des fondateurs, en même temps que les lieux du pouvoir conféré par le maniement de ces formidables outils d’influence. Car celui qui contrôle l »expression et la forme de la pensée mise en position dominante contrôle la pensée et l’esprit des masses qui adhèrent à cette pensée ,  et peut même tenter de prévenir l’émergence d’une pensée dissidente et de la tuer dans l’oeuf.

C’est pourquoi le contrôle des médias et celui de l’éducation sont des enjeux absolument vitaux sur le plan politique , tous les mouvements politiques et religieux sentant bien que c’est dans ce « moulage » des esprits que se situe l’enjeu fondamental pour le maintien ou la perte de l’influence sur les populations.

C’est ce qui a fait que en France , l’Eglise  s’est défendue avec acharnement contre la perte de son magistère sur les consciences , luttant de toutes ses forces contre ceux qui cherchaient justement  à libérer la population du pouvoir d’influence des prêtres , à travers le ‘formatage » des jeunes esprits par toutes les institutions religieuses qui encadraient , à toutes les périodes de leur existence , la vie des paroissiens.

De la même façon , les grands mouvements totalitaires du XX ème siècle ( fascisme, nazisme et communisme) ont tenté d’encadrer les populations dès le plus jeune âge  à travers  par exemple les mouvements de jeunesse plus ou moins obligatoires dans lesquels l’idéologie de ces mouvements était serinée de façon continue et soutenue par des activités excitantes pour la jeunesse  ainsi que par l’esprit de groupe favorisant l’identification aux pairs.

Tous ces mouvements idéologiques ,ont visé une unification de la société à travers l’adhésion aux mêmes postulats de base et ont dû une large part de leurs succès au désir des populations de trouver un facteur d’intégration et d’unification dans ces croyances communes , les hommes cherchant à retrouver ce qui soude une communauté humaine et donne sens à son activité , contre les facteurs de division inévitables ( différences de culture   et d’intérêts qui dressent les gens les uns contre les autres) . L’universalisme des religions et des doctrines politiques totalitaires apparaît à nombre de personnes comme un antidote à l’individualisme séparant les personnes du corps social  et les coupant de la signification de leur existence. C’est ce qui donne parfois tant de foi à leur engagement  qui repose sur la conviction que la vie la meilleure est celle qui se consacre à un ensemble humain plus large ( même si c’est parfois au prix de la haine contre d’autres groupes humains).

Ce qui se passe actuellement  dans le monde avec la poussée de L’Islam et le poids grandissant du religieux pour les populations en difficulté d’intégration dans les sociétés d’Europe Occidentale montre bien comment les éléments psychologiques et sociologiques s’intriquent pour aboutir à des difficultés d’intégration et à des raidissements identitaires compensatoires.  Tout cela se conjugue dans  une tentative d’affirmation  et de valorisation de soi à travers l’identité islamique. Cette identité ,enveloppe d’une idéologie qui tente de nier la supériorité (intimement ressentie) de la culture occidentale en exaltant  l’effacement de l’individu dans la religion et la tradition, en essayant , de la même façon que les mouvements créationnistes aux Etats Unis , de contester la Science et la Raison  comme supports de la vérité , au profit d’une conception de la vérité bannissant relativisme et esprit critique et prônant la soumission absolue à des mythologies archaïques, fait écho aux blessures narcissiques vécues par les masses  musulmanes déshéritées du monde entier.

Elle est la tentative d’auto-réparation de  groupes sociaux marginalisés par les sociétés riches et modernes , mais qui malheureusement , comme beaucoup d’auto-médications comporte des risques très lourds pour ceux qui la pratiquent.

L’idéologie  (religieuse en l’occurrence) apparaît là  de façon très transparente comme la réponse à  des désirs  puissants de nature identitaire (affirmer la valeur de sa  culture et  manifester son rejet de la culture  environnante perçue comme  stigmatisant ce groupe), échapper à une destinée individuelle en affichant des signes de rattachement à une communauté qu’il s’agit en même temps de faire exister de façon volontariste, ce qui  permet de donner un sens communautaire à son existence.
Les systèmes traditionnels sont dans le monde moderne soumis à des épreuves de viabilité par la compétition mondiale  qui en ébranle les bases , ce qui retentit sur les représentations d’elles-mêmes de ces sociétés et entraîne des succès pour les idéologies qui essayent de restaurer ces systèmes en voie de désagrégation; Un grand nombre de personnes , en souffrance devant le constat  de leur impuissance à lutter contre l’organisation dominante de la société , se raccrochent à tous ceux qui leur parlent le langage du monde qu’ils ne veulent pas quitter et qui leur tiennent le discours qu’ils ont envie d’entendre : celui qui pourfend les valeurs de la modernité et qui avance l’idée que l’union « organique » de la société dans l’immobilité de la soumission totale à la pensée contenue dans un texte sacré  est meilleure que la  mobilité  de l’adaptation  au monde  vertigineusement changeant de la réalité actuelle. Certains choisissent de se faire les combattants de cette idée,jusqu’au meurtre et au sacrifice de leur vie.

Tous ceux pour qui la dureté de la société et la rapidité des adaptations mentales nécessitées par l’existence paraissent impossibles à gérer sont à la recherche de systèmes leur permettant de stabiliser leur pensée , d’expliquer le monde, et de s’y représenter comme doués de valeur. Les offres correspondant à cette attente sont nombreuses  qui se disputent ce « marché » des consciences  en plein désarroi.

Les discours religieux , politiques , et psychologiques , se pressent pour faire préférer leur offre , entre les produits bâclés et bas de gamme (la  camelote  à buts directement intéressés des sectes , les systèmes groupusculaires ne touchant que des cercles très étroits, mais parfois extrêmement déterminés , l’univers flou et labile des rumeurs) et les systèmes très élaborés et sophistiqués , appuyés sur des siècles de productions artistiques, esthétiques , théoriques, validés par la reconnaissance des élites culturelles et intellectuelles , qui finissent par constituer le fond  d’une culture dans une société.

A la différence des systèmes philosophiques purs , que leur complexité et leur difficulté d’accès réserve à  un nombre très réduit de personnes spécialisées dans la pensée , les idéologies sont des systèmes appliqués , formulés en termes non seulement accessibles à tout le monde , mais aussi construits pour séduire intellectuellement et  émotionellement , comme une voiture peut séduire à la fois par ses performances et par son esthétique , mais aussi par ce qu’elle fournit d’image sociale ,par sa référence  à un statut et à une façon de se situer par rapport à ce statut. (voyante ou discrète , puissante ou modeste , banale ou exceptionnelle , etc.).

Les choix idéologiques sont ,indépendamment des facteurs rationnels , des marqueurs d’appartenance  à des groupes sociaux ( marquage ou démarquage , d’ailleurs) dans  lesquels  le conformisme (ou son refus) est un facteur très important  ( Le film de Bertolucci « Le Conformiste » , exposait très bien comment un homme décidait d’adhérer au fascisme pour se fuir en  se fondant dans le système dominant . Plus les systèmes sont totalitaires ( c’est à dire visant l’alignement dans tous les secteurs de l’existence, en particulier privés) , plus la pression vers le conformisme est forte , plus le prix pour y échapper est élevé.

Mais la particularité des idéologies , quand elles sont des ensembles structurés , couvrant à peu près l’ensemble des  domaines de l’existence , est que elle peuvent éliminer  la pensée individuelle d’une personne , moins bien structurée , documentée ,étayée  comme certaines espèces animales ou végétales prédatrices éliminent parfois toutes les espèces concurrentes quand elle sont favorisées par un facteur climatique ou écologique et qu’il n’y a pas de prédateur pour cette espèce (algues vertes, carpes des grands lacs au Canada ,etc.

C’est ce qui pousse les groupes promouvant des idéologies à essayer  d’interdire  le droit à exister à  tous les systèmes concurrents susceptibles de donner une base de résistance  aux individus. Par nature , les idéologies sont expansionnistes et visent  à devenir le système de référence du plus grand nombre d’individus possible , comme les fournisseurs d’accès à Internet  ou les moteurs de recherche deviennent les filtres utilisés par des centaines de millions de gens pour découper la réalité  et accéder au monde.

De ce point de vue , la démocratie  est un système qui vise à préserver la liberté de pensée en luttant contre le monopole  sur la pensée  établi par un groupe (droits de la minorité , liberté d’expression, d’association et de manifestation , liberté de la presse et lutte contre la position de monopole dans les médias, neutralité de l’Etat dans les questions religieuses , choses bien plus complexes que la seule prise en compte d’une majorité numérique).

Finalement ,la démocratie , quand elle est assez au clair avec elle-même pour savoir  que elle doit se donner les moyens de lutter contre ceux  qui veulent laisser le champ libre  aux idéologies qui visent  le pouvoir sans partage et l’éradication de ce qui les conteste , est la seule forme politique qui défend la diversité de la pensée individuelle et sa liberté.

GB

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