La force d’attraction des idéologies: le monde à la recherche d’une boussole

Il y a des périodes historiques ou le monde semble hésiter  quant à la voie qu’il va choisir,et où la visibilité est si réduite que le choix apparaît fondé sur tant d’incertitudes qu’il s’apparente à un pari hasardeux.

L’après guerre mondiale a été caractérisé par les développements de la guerre froide , la division du monde en deux blocs faisant planer le danger d’une guerre avec la destruction mutuelle des deux parties, et finalement ,avec la défaite du camp communiste et la suprématie idéologique et économique du libéralisme occidental; Ce paysage s’est brutalement transformé depuis les débuts du XXI ème siècle:

Les développements de la mondialisation  avec l’émergence  de nouvelles grandes puissances , la perte de la toute puissance américaine et la redistribution du pouvoir mondial , la crise financière très grave et les difficultés  des économies de tout le monde occidental, la montée des fondamentalismes religieux et l’universalisation du terrorisme , la prise de conscience des dangers écologiques menaçant  la vie même sur la terre bousculent tous les équilibres et toutes les certitudes du siècle précédent.

La disqualification complète du communisme , idéologie majeure du XXème siècle,qui ne subsiste plus que sous la forme de quelques dictatures momifiées ou de discours servant à maintenir au pouvoir  des groupes prédateurs qui ne croient plus un mot de leurs théories  a laissé un vide qui fait appel vers de nouvelles idéologies pour contester l’ ordre dominant et exprimer l’insatisfaction et les  rêves de larges masses devant  les errances du système actuel.

La social démocratie qui en est  un rejeton très modéré , mais partageant avec le communisme un fond commun d’alliances historiques et d’analyses de la société se trouve  écartelée entre  une aile tentée de reprendre l’héritage communiste à son compte et de verser dans le radicalisme irréaliste et une aile moderniste essayant de peser sur le plan social dans le cadre d’une économie libérale acceptée, à contre-coeur, comme seule viable économiquement.

L’écologie , qui a  alerté le monde sur les dangers que  lui fait courir   le non respect des équilibres naturels ,et qui se présente comme un discours  de la défense de la survie de l’humanité , s’est constituée comme une vision du monde  mettant au premier plan la protection de la qualité de la vie et de l’environnement , par opposition aux valeurs productivistes et de recherche de la puissance économique à tout prix.

Elle  a des affinités profondes avec l’altermondialisme , idéologie  multiforme qui exprime le rejet d’un monde gouverné par la seule rationalité économique et qui  coalise toutes les utopies contestatrices , sans parvenir à fournir un projet crédible et cohérent.

Face à ces idéologies contestant l’ordre  social et économique du monde , un autre groupe  idéologique a pris une ampleur inattendue: c’est celui de  la mise en avant de la croyance et de la pratique religieuse , qui est en quelques années devenu  le fondement des système politiques de nombreux pays musulmans , en même temps qu’il devenait , en Europe et aussi ailleurs , le support d’une communautarisation  rapidement expansive des populations musulmanes. s ‘appuyant sur le religieux pour former une quasi contre-société , comme le communisme a pu , à une certaine époque , fournir la base d’une contre société ambigüe en France , développant à la fois une culture parallèle et opposée à la culture environnante , et en même temps, fournissant parfois une voie d’intégration à des groupes marginalisés socialement .

En Europe , la puissance des effets de la mondialisation , avec ses effets de destruction économique de certains secteurs , en même temps que l’apparition d’instances supranationales , ont conduit à la réduction de fait des autonomies nationales , comme de la marge d’action du politique par rapport à l’économique.

Là encore , les esprits perdent leur repères , ne sachant plus ce qui est de l’ ordre de la réalité et ce qui est retard sur l’évolution du monde.

A ce sentiment d’impuissance qui produit une révolte s’ajoute la désorientation procurée par le sentiment , fondé, d’une  perte d’importance dans le monde  et d’un déclin de l’influence de la France , confrontée à l’arrogance grandissante des pays émergents.

En France , l’affadissement du référent national , y compris  dans sa transmission par l’Ecole , et la visibilité de plus en plus grande des cultures communautaires rend perplexe la population quant à l’importance  à leur  conférer ,entre  raidissement identitaire et multiculturalisme oecuménique.

La domination idéologique du libéralisme , appuyée sur l’effondrement politique et économique des sociétés socialistes , et sur la domination  politique sans partage  des Etats  Unis  a été ébranlée , avec ceux-ci, par  les attentats du 11 septembre , première faille dans leur invulnérabilité , puis par leur mise en échec en Irak devant la guérilla et le terrorisme ,et par la décrédibilisation du gouvernement américain quand ses mensonges ont été révélés au monde entier. La crise financière de 2008 , suivie de la crise de la dette en 2011  ,la stagnation des économies occidentales ,la montée du chômage,face au développement spectaculaire  des économies de pays émergents se démarquant ouvertement du souci de la démocratie , et voulant trouver des voies politiques négligeant ou méprisant la place de la démocratie, , ont fait naître le doute quant à la pertinence de l’idéologie libérale ,et même quant à l’universalité de l’idéologie démocratique.

Le paysage actuel est celui d’un monde ou personne ne peut  garantir que le système financier et économique mondial ne va pas s’effondrer dans une grande crise . Les spécialistes  sont divisés et s’affrontent dans des débats  diafoiresques ou affleurent leurs apriori politiques , les politiques restent prisonniers du court terme et pilotent à vue , les démagogues  se frottent les mains et demandent que  les élites leur laissent la place ,et assurent que des solutions simples  et radicales existent.

La disparition du pacte social qui a soutenu l’Etat-providence avec  la chute de la croissance pourvoyeuse de moyens crée le relâchement des solidarités , la méfiance entre groupes sociaux; parallèlement , les utopies sociales et politiques refleurissent partout , suggérant que l’union de la société n’est qu’une question de bonne volonté . Les démagogies se nourrissent de cet humus, les vieilles idées relèvent la tête , les masses attendent que quelque chose leur donne l’espoir d’une société meilleure , sans voir au delà des promesses , les catastrophes dont sont peut-être porteurs les prometteurs de pluie.

Le réalisme et le pragmatisme apparaissent comme insuffisamment porteurs de lendemains enchantés , le monde rêve de changements radicaux , les millenarismes religieux ou politiques ont le vent en poupe.

Dans cette conjoncture , les gens ne savent plus quoi penser , à quoi se rattacher , à qui se fier. Les marchands de rêve voient s’ouvrir des boulevards devant eux .

Les idéologies , religieuses ou politiques,  peuvent occuper le terrain. La demande est grande , d’entendre quelqu’un assurer que les solutions existent , pour peu qu’on lui fasse confiance et qu’on lui confie les rênes. Dans un monde ou le libéralisme s’accompagne d’une crise violente et inquiétante et ou les déboires du socialisme sont déjà oubliés, rien ne fait preuve , toutes les paroles se valent , les escrocs sont aussi vraisemblables que  les diseurs de vérité. La désorientation est générale et les gens ne trouvent plus que des vieux réflexes pour s’orienter: tel discours ressemble à celui qu’ils voudraient qu’on leur tienne , ou tel autre est « nouveau »  (‘puisque les anciens ne marchent pas , essayons autre chose).

Les idéologies du siècle précédent :communisme, tiers-mondisme,ont cédé la place aux  nouvelles constructions qui se lancent à l’assaut des esprits : altermondialisme , droits de l’hommisme,multiculturalisme,   écologie, toutes les combinaisons tentent leur chance , cherchent leur cible;

La guerre des idées fait rage , le choc des idées fait le même bruit que le choc des armes dans les mêlées des époques antérieures . »Gagner les esprits et les coeurs  » devient l’enjeu  décisif dans les guerres réelles qui se mènent dans le monde (Afghanistan , Irak, etc.)Les beaux parleurs , hommes politiques , avocats, journalistes  et personnages médiatiques , deviennent des éléments clefs de la bataille généralisée qui court entre les lignes de chaque discours médiatisé.

Les individus sont immergés dans cette mêlée confuse , essayant de  trouver des repères dans ce bouillon, continuellement hélés par les sergents recruteurs d’une ou l’autre des parties , parfois sollicités pour donner un avis , en général sommés de décliner leur camp d’appartenance, avec les implications d’adoption ou de rejet qui en découlent.

De la même façon que les totalitarismes ont proliféré sur le terrain de la crise des démocraties dans l’entre deux guerres , (hyperinflation en Allemagne, guerre civile en Russie , mais pas aux USA  après le krach des années 30) , la crise générale  actuelle  des pays capitalistes  réouvre la quête de systèmes promettant une issue aux problèmes angoissants qui s’accumulent et qui menacent d’abord les plus fragiles.

La solution présentée jusqu’à présent comme la panacée : la croissance économique , pourvoyeuse d’emplois et d’état-providence , ainsi que de progression du niveau de vie , n’est plus au rendez-vous, entraînant angoisse , précarité grandissante et distension des solidarités. L’insécurité économique entraîne  le pessimisme sur l’avenir du pays ; l’inimaginable : la faillite d’un état européen,  se produit à nos portes. Les populations comprennent intuitivement que les dirigeants politiques et économiques  sont eux-mêmes incertains de la validité de leurs choix , et en désaccord entre eux.

Les égoïsmes nationaux et les  défenses des intérêts immédiats menacent de l’emporter sur les visions plus larges  et plus porteuses d’avenir , mais nécessitant de la patience et d’aller parfois à contre-courant des réflexes d’auto-protection.

La droite est décrédibilisée par   l’absence de la croissance qui pouvait paraître justifier une politique fiscale injuste , et qu’elle n’arrive pas à  convoquer , parallèlement à l’accroissement de la dette , nécessaire pour éviter le krack , mais contraire  à ses principes de gestion . Plus que régulant simplement  la libre concurrence , elle apparaît liéé aux puissances d’argent qui tentent de déséquilibrer à leur avantage les mécanismes d’équilibre des pouvoirs entre producteurs et consommateurs.

La gauche  , dépassée face aux problèmes financiers vis-à-vis desquels elle est totalement démunie , accumule les promesses sociales sans trouver de véritable réponse à la crise de l’économie, faisant naître le doute sur  sa prise de conscience de l’étendue des problèmes et apparaissant comme recommençant à psalmodier les promesses qui menacent de mettre en faillite l’économie fragilisée du pays.

L’impuissance qui se cache derrière les discours ronflants  des uns et des autres ne trompe pas grand monde , et les discours-refuges , comme les postures de dénonciation,  se multiplient  et attirent dans leurs rets ceux qui cherchent une réassurance face à la tournure inquiétante que prend le monde , matériellement et moralement.

Car le discours religieux, lui,  ne promet pas de solution aux difficultés économiques ,mais se présente comme fournissant du sens , et des repères , dans un univers qui semble échapper à tout contrôle et  à tout ordre humainement maîtrisé. Là ou paraissent jouer seulement des forces aveugles et destructrices de l’humanité , il avance un discours  structuré et organisé autour de la primauté des valeurs (traditionnelles) qui semble faire face au laisser-faire des sociétés occidentales , et au désengagement des Etats  dans le domaine des normes  et des obligations.

Face au désordre apparent du monde , les armées des  idées bien rangées  en imposent facilement, avec leur belle ordonnance et leur rhétorique bien affûtée.

Esprits indépendants, s’abstenir !

GB

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