2084, une fable très ironique et magnifiquement écrite de Boualem Sansal sur une société imaginaire entièrement contrôlée par un big brother totalitariste islamiste

Comme il le dit  dans la présentation du livre, ce monde n’existe pas, tout est parfaitement faux et le reste est sous contrôle: ça promet déjà! Tout est en effet parfaitement sous contrôle, dans ce qui est un mélange de Corée du Nord et d’Iran. L’Abistan,pays imaginaire dont le nom est dérivé de Abi, « délégué » de Yollah et non Allah, et est une contractionde Arabistan,

« Après la grande  guerre sainte qui avait  fait des centaines de millions de morts, selon l’enseignement officiel la victoire fut « totale, définitive et irrévocable »
« 2084 fut la date choisie en référence à la fondation de la « Juste Fraternité, la congr&gation des quarante dignitaires choisis parmi les croyants les plus sûrs par Abi en personne, après que lui même ait été élu par Dieu pour l’assister dans la tâche colossale de gouverner le peuple des croyants et de l’amener en entier dans l’autre vie, ou chacun se verra interroger par l’Ange de justice sur ses oeuvres ». « C’est au cours de ces cataclysmes qui se succédaient en réplique l’un de l’autre qu’à Dieu on donna un nouveau nom Yollah. Les temps avaient changé, selon la Promesse Primordiale, un autre monde était né, dans une terre purifiée, consacrée à la vérité, sous le regard de Dieu et d’Abi, il fallait tout renommer, tout réécrire, de sorte que la vie nouvelle ne soit d’aucune manière entachée par l’Histoire passée désormais caduque,effacée comme n’ayant jamais existé. L’Histoire a été réécrite et scellée de la main d’Abi.
Ce court extrait donne une idée de la logomachie qui a été imposée à la population.La langue de bois qui règle désormais les pensées et la vie de chaque habitant est proche de celle qui a cours dans les écoles religieuses ou dans celles du Parti. On voit s’y inscrire en palimpseste la réalité qu’elle est chargée de masquer derrière des mots grandiloquents: la Juste Fraternité est composée de clans qui se disputent férocement les morceaux du pouvoir dont ils se sont emparés et qui leur permet de mener une vie luxueuse et abritée des regards des masses misérables qu’elles s’entendent à contrôler complètement à travers une cascade d’organisations de surveillance, et d’encadrement.
Le portrait de Abi trône ainsi sur tous les murs du pays. »On savait bien qu’il était un homme, et des plus humbles, mais il n’était pas un homme comme les autres:il était le Délégué de Yollah, le père des croyants, le chef suprême du monde, enfin il était immortel par la grâce de Dieu et l’amour de l’humanité; et si personne ne l’avait jamais vu, c’était simplement que sa lumière était aveuglante. Non, véritablement il était trop précieux, l’exposer au regard du commun était impensable. Son palais, au centre de la cité interdite, était protégé par des centaines d’ommes surarmés, sélectionnés à la naissance et qu’on avait surnommés « les fous d’Abi ».
L’appareil de surveillance fonctionne de façon parfaite, sachant qu’un défaut de foi mène directement à la mort. Les formules consacrées d’adoration deviennent les lieux de passage obligés de la prise de contact et de l’échange, des appareils ultra efficaces sondent les coeurs et les consciences, à la recherche de la moindre déviation à peine esquissée dont les conséquences sur le plan social sont immédiates. Des groupes de fanatiques fonctionnent, comme les Gardiens de la Révolution ou les membres de la police des moeurs en Iran, comme des supplétifs de la police officielle, quadrillant les quartiers, dénonçant ceux qui laissent paraître des signes d’indépendance de pensée ou même d’habillement, quand ils n’exigent pas la mise à mort publique, occasion de déchaînements de haine organisée pour le plus grand plaisir et la plus grande distraction des foules « conformes ».
L’existence d’un autre monde que celui de l’Abistan est niée, car l’Abistan est tout, mais l’existence d’une frontière amène certains à douter de l’universalité du pays, d’autant que des échanges semblent exister avec cet autre monde.Des mesures sont évidemment prises pour détruire ce début d’hérésie: mutations, arrestations, disparitions, etc.. De toute façon , comme le dit le Gkabul (= le Coran nouveau) « Il n’est pas donné à l’homme de savoir ce qu’est le Mal et ce qu’est le Bien,il a à savoir que Yollah et Abi oeuvrent à son bonheur » et  » Dieu est grand, il a besoin de fidèles parfaitement soumis, il hait le prétentieux et le calculateur »: la menace est claire.
ce qu’on apercoit de plus en plus au fil du livre, c’est l’extraordinaire pouvoir de contrôle sur les esprits que donne la religion quand elle est utilisée froidement dans ce but.L’amour du dirigeant, encensé incessamment,et présenté comme omniscient et presque divin lui même, répond à la glorification incessante du personnage, doté de toutes les qualités ,même celles qui sont contradictoires. Comment ne pas aimer une personnalité aussi généreuse et intelligente. Le pas vers la soumission est franchi très rapidement, d’autant qu’il est très dangereux de laisser transparaître le moindre doute.Le douteur et toute sa famille le payent du plus haut prix. On voit comment la réécriture d’une « Bible » donne des moyens idéologiques énormes à celui qui s’empare de ce pouvoir de rédaction. Toute la pensée d’un peuple et réorientée dans le sens qui permet la désapprobation d’une pensée personnelle et qui justifie le décervelage à grande échelle. « Les esprits sont strictement réglés sur le canon officiel et régulièrement ajustés ».
Sansal va même encore plus loin dans sa critique ravageuse: il affirme, par la voix de son héros, que le système ne cherche pas à promouvoir la Foi, parce que celui qui croit en quelque chose peut un jour croire en autre chose. Il suffit qu’il ne « mécroît pas, c’est à dire que ce qui lui convient le mieux c’est l’hypocrisie: qu’il ne croit en rien, mais ne se permette pas de douter.Pas de croyance, mais l’obéissance. Comme le dit le livre d’Abi,  » la Révélation n’apporte pas plus la foi, l’amour ou la critique. Seulement l’Acceptation et la Soumission. Yollah est tout puissant, il punit sévèrement l’arrogant. »
Sansal réfléchit évidemment sur le rôle de la langue dans la soumission et même la désintégration des esprits.un de ses personnages travaille dans une « école de la langue sacrée ou il voit les effets impressionnants de la langue sur les locuteurs.travaillant avec un groupe d’élèves deshérités il voit les changements rapides induits par la langue sur l’esprit et le corps de ses élèves En un trimestre, ils se muent en croyants ardents, rompus à la dialectique et déjà juges unanimes de la société. Et la couvée, criarde et vindicative, se proclamait prête à prendre les armes et à partir à l’assaut du monde. Et de fait, physiquement aussi, ils n’étaient plus les mêmes, ils ressemblaient déjà à ce qu’ils seraient après deux ou trois terrifiantes Guerres Saintes, trapus, bossus, couturés. Beaucoup estimaient qu’ils en savaient assez et n’avaient pas besoin de plus de leçons. Au dernier jour de l’année scolaire, le pauvre K. rendit son tablier comme s’il craignait pour sa vie parmi ses élèves. Il ne connaissait pas le secret de la langue,ne le connaîtrait jamais, mais il savait son pouvoir immense.
Passons sur les détails de l’organisation de ce monde de mort que démonte minutieusement Sansal, et que son personnage perce progressivement. On y rencontre,à peine grossies, toutes les tares des régimes islamiques, frottés du totalitarisme des dernières dictatures communistes. L’avenir est sombre, même si celui qu’il nous décrit n’est pas automatique. Pour le moment, il n’est pas sous contrôle.

Pour une fois qu’un intellectuel arabe prend position dans le combat contre la violence et la déculturation qui accompagnent l’islamisme meurtrier,il faut soutenir de toutes nos forces ce combat risqué et courageux.

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