Un livre très éclairant de Jean Birnbaum sur le djihad et la gauche: « Un silence religieux »

Le livre de jean Birnbaum analyse avec une très grande finesse et beaucoup de détails ce qui lui apparaît comme une constante de la pensée de gauche face au rôle de la religion aussi bien dans la politique française que dans la politique internationale: son incapacité à apprécier le poids propre du facteur religieux  dans la mobilisation des masses musulmanes, que ce soit dans les luttes d’indépendance comme la guerre d’Algérie, dans la révolution Iranienne de Khomeini , ou dans la vague d’engagements en faveur de l’Etat Islamique.

A chaque fois, la gauche se voile le face devant le fait  que l’idéologie marxiste ne reconnaît comme facteur décisif des mobilisations que le facteur des luttes sociales et sous estime constamment le pouvoir d’enthousiasme et d’entraînement de l’idéologie religieuse. Car contrairement à ce qu’est devenue la religion dans le mode occidental, la religion islamique imprègne complètement la vie des musulmans et est le repère fondamental de toute leur existence et de la plupart de leur gestes. Ainsi il détaille longuement comment les hommes de gauche qui se sont impliqués dans le combat pour  l’indépendance de l’Algérie ont refusé de critiquer les tendances proislamiques qui ont imprégné les Algériens qui ont mené cette lutte. Les Algériens eux mêmes, dont une partie  reprenaient à leur compte les illusions du discours athée dans les prises de position officielles ont fait des efforts pour masquer cette dimension qui s’est dévoilée après l’obtention de l’indépendance dans la campagne d’islamisation du pays, l’éradication de nombreuses écoles au profit des écoles islamiques, et l’élimination des organes de presse francophones. Ceux qui ont même choisi de rester en Algérie ont été peu à peu déçus ou écoeurés par le parti pris pro religieux des autorités et se sont  retrouvés pour nombre d’entre eux contraints à émigrer en France. Là encore, comme d’habitude une « omerta » a fonctionné, interdisant toute critique des figures idéalisées des  » combattants du peuple » sous peine d’être accusé de « faire le jeu de l’ennemi »

Birnbaum consacre un chapitre à la prise de position de Foucault, qui a été accusé de faire l’apologie de la révolution khomeiniste, ce qu’il conteste, mais il dit que Foucault a été fasciné par l’émergence de la révolte pure, et par l’immense énergie produite par l’élan religieux, avant que le politique reprenne les choses en main et que s’instaure la dictature de l’ossification en régime politique appuyé sur une hiérarchie politico- religieuse prête à tout pour consolider son pouvoir;

.Dans un autre chapitre ,il étudie les effets de la négation de l’importance  du religieux et du déni de l’essentialité des symboles religieux  dans les mouvements politiques: Ainsi le NPA a abouti à une crise gravissime et une forme d’éclatement à la suite de l’ambiguité de son positionnement sur la question du voile après la présentation d’une candidate voilée aux élections. De nombreux membres de ce mouvement, restés attachés à la défense des droits des femmes se sont révoltés contre la banalisation du fait par la direction et  l’abandon d’une position laïque ferme

En tout cas, il dégage l »importance du « theologico politique », et en particulier du fait que l’islam est la seule religion qui , « à l’échelle mondiale, s’impose de façon militante, se propose comme avenir  de ce monde ». Il est aussi « la seule puissance spirituelle dont l’universalisme surclasse l’internationalisme de la gauche sociale et défie l’hégémonie du capitalisme mondial. ». Il représente la force politico spirituelle dont les effets sont les plus intenses,celle dont la prétention globale rebat les cartes du monde.

Cette force autonome du religieux, « tout se passe comme si nous(étions plus capable de la reconnaître. Comme si nous avions oublié qu’elle a longtemps constitué une évidence souveraine »

Marcel Gauchet  écrit: « Ce déni, cet embarras, cette perplexité montrent en fait à quel point nous sommes sortis de la religion. Nous en sommes tellement loin que le pouvoir de mobilisation qu’elle conserve nous échappe. »

« Pendant des siècles, on ne pouvait penser aucun aspect de la vie, ni le temps ni l’espace, in les gestes quotidiens ni l’autorité légitime sans le rapporter immédiatement à Dieu. La religion enveloppait chaque existence et chaque conscience, elle structurait les sociétés, fondait la politique. Mais après une longue période de sécularisation, nous en avons perdu jusqu’au souvenir ».

« Or ce qui fait la puissance de l’expérience religieuse, c’est qu’elle donne un « sens » aux destins des croyants, une orientation commune. un certain degré Jour après jour, les prières er les rituels guident leurs corps, les récits mythiques et les forme symboliques orientent leur esprit. A  un certain degré d’enthousiasme et de partage, cette quête finit par primer sur toute autre considération.

Car la foi « ne constitue pas une doctrine abstraite, c’est un ensemble de sentiments qui engagent toute la personne du fidèle dans sa quête du divin, et qui déterminent un certain rapport au monde. Etre religieux, c’est obéir à une parole qui touche à chaque aspect de l’existence, et d’abord au corps.. Ce qui et en jeu, c’est une polarisation du sacré et du profane, du vrai et du faux, du bien et du mal, du pur et de l’impur, polarisation qui des conséquences immenses pour les croyants. » Pour lui, le djihadiste est plutôt qu’un déshérité ou un imbécile un jusqu’au boutiste de la vérité. Ce qui le relie aux autres djihadistes, ce sont des textes, des actes et une foi identique. Mais le djihadiste est aussi un fondamentaliste qui combat les musulmans qui considèrent le texte sacré comme étant à interpréter, et de diverses manières. Dans cette guerre interne au monde musulman, il est proche de la ligne « légalitaire » de l’islam contre l’islam spirituel, qui s’ossifie dans le seul respect de la charria, un ensemble de règles prétendument dictées par Dieu de toute éternité

Mais malheureusement, notre époque est celle de la domination de plus en plus étendue de cet Islam de violence et de haine,avec le soutien des groupes qui détiennent le pouvoir et dans les lieux d’enseignement de la religion

Ainsi, pour Birnbaum , le djihadisme est le raidissement sanglant de l’islam, ce qui veut dire à la fois qu’il défigure l’islam comme spiritualité et qu’il n’a pas « rien à voir » avec lui. Les djihadistes ne savent pas lire les textes qu’ils brandissent. Ils déchiffrent les mots, mais sont « incapables d’envisager la lecture comme pratique d’interprétation, comme élan vers l’autre, comme geste de vie »

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