Archive for the ‘culture et judaïsme’ category

Identité juive,traumatisme et résilience

avril 12, 2009

La parution d’un ouvrage intitulé « L’invention du peuple juif », écrit par Shlomo Sand,un  ultra gauchiste israélien, coutumier des dénonciations de l’Etat d’Israël, mais qui pousse cette fois les choses infiniment plus loin, puisque il conteste l’idée même d’un peuple juif (pour aboutir à la conclusion  que ce sont les Palestiniens qui sont les seuls Juifs authentiques), peut être l’occasion de réfléchir sur cette identité juive qui est l’objet de tant de discussions  à l’intérieur même de la communauté  juive.

Cette notion d’identité est elle même un terme d’usage relativement récent. Elle recouvre plusieurs dimensions, – l’identité administrative,les qualifications sociales d’un individu, l’idée  de ce qui est permanent  dans sa personnalité au delà des variations liées à son évolution dans l’âge et dans les rencontres au cours de son existence, toutes choses que l’on peut ranger dans la série des déterminations objectives d’une personne.

Mais il existe aussi un sens subjectif à ce terme d’identité, qui est le récit sur soi que chaque homme établit et réécrit en permanence, et qui est la signification humaine qu’il donne à son existence, c’est à  dire la façon dont cette existence s’inscrit dans une collectivité humaine, se relie à elle  (y compris éventuellement dans le refus), faute de quoi elle est privée de toute signification.
Cette collectivité peut être concrète ou abstraite, étendue à l’humanité entière ou rétrécie  à la bande de l’immeuble HLM, mais aucun homme ne peut se passer de situer ses actes, ses pensées et ses choix en relation avec son être humain, c’est à dire avec le fait qu’il partage son existence avec d’autres êtres humains et qu’il doit constamment penser la façon dont son existence s’articule avec celle des autres hommes.

Le récit intérieur est la forme que prend cette pensée,rationnelle ou affective, illusoire ou réaliste, de la représentation de soi de chaque individu et de sa dépendance aux formes de la société qui l’entoure.

On peut considérer que il ya, parmi d’autres, deux propriétés de ce récit sur soi qui  est le mode constitutif de la représentation de soi:

La première est que, comme l’a développé Maurice Godelier dans ses derniers ouvrages,  une part de cette identité est vécue comme constituée par des dons reçus des groupes sociaux qui  entourent les sujets, qui ont contribué à les façonner tels qu’ils sont, et qui font qu’ils s’estiment en continuité avec ces groupes. Toute attaque contre ces groupes est vécue comme une attaque contre eux-mêmes, toute valeur reconnue au groupe est une valeur qui rejaillit sur eux.

Une partie de l’identité personnelle est donc partagée avec le groupe, elle en est une inclusion dans la personne, une mise en commun de l’identité collective.

En même temps, cette mise en commun constitue une inscription dans le groupe, il y a réciprocité de devoirs et d’avantages dans ce système qui fonctionne comme une héraldique, ou chacun arbore le blason ou le drapeau qui symbolise cette appartenance ( ou la renie) et se sent lié dans un rapport de dette au groupe qui lui fournit valeurs, références culturelles et capital social.

Une autre propriété de ce récit intérieur est le fait qu’il est en continuelle interaction avec les discours tenus par les autres sur le sujet. La reconnaissance, la valorisation ou au contraire la disqualification, le déni de la valeur ou pire encore de l’humanité  entraînent  l’obligation d’intégrer ces éléments et de remodeler  cette représentation de soi pour tenir compte de ce retour venu  des représentants de l’espèce humaine. L’absence de réintégration de ces éléments laisse le sujet dans une situation de dénuement psychique et d’impossibilité de symboliser sa place dans l’ordre humain par perte de l’interface avec le monde environnant.

C’est évidemment ce qui s’est produit au cours de la 2ème guerre mondiale avec l’extermination et  la déshumanisation systématiquement mise en oeuvre, avec un raffinement pervers , par le système nazi, à un degré encore jamais atteint au cours des siècles antérieurs.

Cette confrontation soudaine à l’horreur et à l’insensé  constitue le noyau causal de ce que l’on a reconnu actuellement comme étant des états traumatiques, états que l’on constate dans les  grandes catastrophes :génocides rwandais , cambodgien, arménien, juif,tremblements de terre, accidents d’avion et de trains, soldats choqués dans certains épisodes de guerre. Ces états sont caractérisés par des modifications profondes du fonctionnement psychique avec reviviscence répétée des évènements, modification du caractère, développement de formes d’asocialité,états dépressifs, qui traduisent l’écroulement de l’édifice psychique élaboré au fil du temps  et la ruine  psychologique qui s’y substitue.

Boris Cyrulnik, lui même enfant juif caché pendant la guerre, a étudié ces phénomènes et a remarqué comment la capacité de résilience, c’est à dire d’échappement  à l’écrasement par cette catastrophe psychique dépendait de plusieurs facteurs: la confiance en soi préalable au traumatisme, la possibilité d’être actif d’une façon ou d’une autre face à l’évènement,l’entourage soutenant après l’évènement et, en particulier, les discours tenus par cet  entourage fournissant des mots qui permettent de retisser ce récit sur soi bloqué par la sidération du traumatisme.

Dans la question de l’identité juive, le nonsens et l’horreur du génocide hitlérien ont créé un traumatisme collectif qui continue ses effets deux générations après les faits.
Cyrulnik a bien montré comment le silence qui a été fait, pour des raisons politiques ou de confort psychologique le plus souvent, a laissé les victimes démunies face à la détresse  et la destruction psychique subies.

Ceci a été vrai dans les pays ou la terreur nazie s’est exercée,après la guerre, et aussi en partie en Israël quand les Israéliens ont voulu construire un « homme nouveau » basé sur  le déni de la faiblesse juive antérieure.

Or ce qui est difficilement admissible, c’est que au moment ou les choses ont évolué et ou les Israéliens ont commencé à écouter les récits des rescapés et à donner une place et une dignité aux histoires de la Shoah, les anti sionistes gauchistes israéliens ou européens ont commencé à développer une idée pernicieuse: celle de la « religion civile de la Shoah » qui consistait à dire que les Juifs instrumentalisaient  cette catastrophe pour justifier  l’existence d’Israël et la « maltraitance « des Palestiniens, oubliant que l’idée sioniste était bien antérieure à la Shoah. C’est à dire que pour ces gens, le  combat pour la mémoire menacée par les forces de l’oubli et du déni devenait un alibi pour une politique d’oppression et une justification falsificatrice pour l’ existence d’Israël.

A partir de là, ils se trouvaient en position de  minimiser le traumatisme  en traitant les victimes de victimaires, dans un mécanisme de déni causé par la nécessité de trouver des arguments pour soutenir leur idéologie tiersmondiste . Pour celle-ci, les seules victimes prenables en considération sont celles du capitalisme, et  tout nationalisme sauf celui des peuples du tiers monde est forcément criminel. Le livre de Shlomo Sand est une sorte de sommet dans le mécanisme d’inversion: les Juifs ne sont pas un peuple, mais les Palestiniens le sont,l’identité juive est un leurre qu’il faut détruire, etc…

Ce qui est ainsi occulté, c’est  une double dimension de l’identité juive:

d’une part, celle qui est liée aux dons reçus par chaque individu de sa culture,  des valeurs dont il est imprégné, et qui se transmettent parfois plus subtilement que par l’apprentissage direct. La religion juive, l’acharnement à rester soi-même, la résistance à l’oppression et à l’humiliation, l’ethique juive en font partie et créent des devoirs, en particulier de continuation de ce qui a été conservé à un tel prix;

d’autre part, l’histoire continue d’humiliations, de violences et finalement de volonté de destruction totale constitue un traumatisme  global face auquel chaque juif doit pouvoir trouver les formes de sa résilience: que ce soit dans la réussite personnelle, dans le combat pour maintenir vivante la culture juive  ou  dans la réalisation d’un Etat qui symbolise l’accès à l’autodéfense et à la volonté de se battre, par tous les moyens, contre ceux qui sont acharnés à sa perte. Chacun a été, est ou peut être confronté au traumatisme  de la haine insensée qui vise  à le blesser ou le détruire psychiquement.Face au traumatisme renouvelé ou renouvelable, et à la menace de ruine psychique suspendue au dessus de sa tête le peuple juif tout entier est en résilience, même s’ il n’est pas le seul.

GB

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ALAIN FINKIELKRAUT: TOUJOURS PLUS D’ENRACINEMENT, TOUJOURS MOINS DE LUMIERES ?

mars 6, 2009

La parution de l’entretien de AF et P.Thibaud dans le monde du 11/11/2007 ou il se saisit de l’opportunité du débat sur l’évolution des rapports juifs/chrétiens après la Shoah pour exposer et résumer ses thèses peut être une occasion de faire le point sur les théories qu’il développe et qui sont au coeur même du débat ,explicite ou implicite dans le monde juif, sur la question de la fidélité, de la transmission, et du maintien de l’identité juive.

Dans son ouvrage, »La défaite de la pensée », paru en 1987, il abordait déja ces questions du rapport des particularismes des cultures et de l’idéal universaliste, qu’il définissait comme l’opposition de l’esprit des Lumières, incarné dans la Révolution Française, et du Romantisme , en particulier allemand, et de sa passion du subjectivisme.

Identité culturelle et individualité

La critique féroce qu’il dressait des effets pervers de la décolonisation lui donnait l’occasion de montrer comment « le thème de l’identité culturelle qui permettait aux colonisés de se dégager de la dégradante parodie du colonisateur, en même temps, les déssaisissait de tout pouvoir face à leur propre communauté . Ils ne pouvaient prétendre se situer en dehors, à l’abri de ses impératifs, à l’écart de ses coutumes, puique c’était justement de ce malheur là qu’ils avaient voulu se délivrer en secouant le joug de la colonisation. Accéder à l’indépendance , c’était d’abord pour eux retrouver leur culture ».D’où l’attachement des états à veiller que nulle critique intempestive ne vienne troubler le « culte des préjugés séculaires », et « au triomphe définitif de l’esprit grégaire sur les autres manifestations. « On ne se révolte pas contre soi » et « rendus à eux mêmes, les anciens colonisés se retrouvent captifs de leur appartenance, transis dans cette identité collective qui les avait affranchis de la tyrannie des valeurs européennes.. « A peine ont ils dit « Nous avons gagné » qu’ils perdent le droit de s’exprimer autrement que à la première personne du pluriel. « Nous, c’était le pronom de l’authenthicité retrouvée, c’est désormais celui de l’homogénéité obligatoire,c’était la naissance à elle même d’une communauté, c’est la disparition de tout intervalle et donc de toute confrontation entre ses membres. Il n’y avait pas de place dans la logique coloniale pour le sujet collectif,; il n’y a pas, dans la logique identitaire, de place pour l’individu ».

Critiquant le fameux livre de Frantz Fanon, « les damnés de la terre »,il relevait que F.F. place l’individualisme » au premier rang des valeurs ennemies « . Dans ce livre, les combattants, au lieu de cultiver stérilement leurs particularités, sont invités à s’immerger dans « la marée populaire ». « Abdiquant toute pensée propre, ils retournent dans le giron de leur communauté. La « pseudo-réalité individuelle » est abolie: chacun se retrouve pareil aux autres, porteur de la même identité. Le corps mystique de la nation absorbe les âmes; et AF conclut que » une nation dont la vocation première est d’anéantir l’individualité de ses citoyens ne peut pas déboucher sur un état de droit ».

Il concluait que dans le débat entre les deux idées de la nation qui a partagé la conscience européenne depuis la Révolution française, FF prend parti pour le « Volk » ,opposant à la société des individus le génie national, « l’affirmation échevelée d’une originalité posée comme absolu », rejoignant par là l’idéologie des anti-Lumières qui sonnent le rappel de tous les adversaires de la révolution et de l’universalisme rationaliste qui triomphe avec la révolution.

Herder est le maître à penser de ce courant qui trouve un echo très favorable en Allemagne ou il sert de drapeau au nationalisme allemand furieux de voir l’hégémonie française s’imposer à l’Europe, militairement et idéologiquement. Les intellectuels allemands s’enrôlent dans le combat contre les idées de raison universelle ou de loi idéale. « Sous le nom de culture, il ne s’agit plus pour eux de faire reculer le préjugé et l’ignorance, mais d’exprimer, dans sa singularité irréductible, l’âme unique du peuple dont ils sont les gardiens. »

« Parallèlement, les penseurs traditionnalistes accusent les jacobins d’avoir profané par des théories abstraites le génie national…

Libérés de leurs attaches , les individus l’étaient aussi de l’autorité transcendante qui jusqu’alors régnait sur eux . La puissance ne venait plus du ciel,mais d’en bas de la terre, du peuple,de l’union des volontés qui formaient la collectivité nationale.

AF a parfaitement raison d’indiquer là ce qui est aux yeux des conservateurs le « péché originel », « la présomption fatale d’où découle la dissolution de l’ensemble social.

C’est effectivement ce qui les met en rage , l’idée inouïe que pour la première fois de l’histoire de l’humanité, les humains pourraient essayer de fonder une société non pas sur ce qui a toujours été,sur l’immuabilité d’une attribution des roles et des places, mais sur des aussi vieilles idées humaines que la justice, la raison, et si possible,la pensée libre appuyée sur la raison- qui n’est pas le rationalisme abstrait qu’ils caricaturent, mais une raison raisonnable,qui prenne en compte la réalité et les idéaux.

Ce qu’ils s’évertuent à démontrer comme impossible, une nation existant sans Dieu et sans Roi, est ce qui se développe sous leurs yeux ,et qui aboutit à la Démocratie,l’ horreur absolue pour eux, le sacrilège même.

Ce qu’ils affirment que l’on a jamais vu,unenation qui se donne son contrat, c’est ce qui se passe avec les constitutions successives, alors qu’ils continuent à affirmer, contrevérité évidente, que les constitutions , on ne les fabrique pas , on les trouve , que leur développement est spontané,organique et non intentionnel, que elles ne résultent pas d’un dessein clairement conçu par une ou plusieurs personnes.

Que penser, alors des constitutions françaises successives, et du débat sur les institutions. Que penser de la constitution israelienne, ou de celle des Etats Unis, et de tout ce qui est la place du politique dans l’évolution des sociétés.

Ce que les « contrerévolutionnaires « du 18 ème siècle et les anti Lumières qualifient de délire prométhéen,c’est la réappropriation par les humains de leur destin projeté hors d’euxmêmes dans les figures diverses et emboîtées de l’hétéronomie.
En fait pour eux, l’homme est le produit de son environnement ,et c’est folie de vouloir lui mettre entre les mains la responsabilité de ce qui le dépasse infiniment.

Il est vrai que les utopies révolutionnaires du 20 ème siècle ont montré à loisir la folie que pouvait produireune vision parfaitement et symétriquement opposée a celle ci et qui serait que l’homme peut faire table rase de tout et créer un monde issu de l’arbitraire de ses rêves ou de ses raisonnements abstraits . La vision d’une humanité toute puissante devant la réalité est aussi fausse que celle d’une humanité réduite à l’obéissance et à répéter indéfiniment ce qui a été fait par les générations antérieures. Les idéologies progressistes ont pu pécher par suffisance et balayer en pensée des réalités bien plus durables que leurs catéchismes bien pensants, mais l’idée d’une dignité liée à l’exercice d’une liberté, et donc d’une responsabilité, est bien plus haute que celle d’une soumission acceptée et même revendiquée au nom du respect pour les générations qui ont vécu auparavant. La création de l’Etat d’Israel en est un des plus beaux exemples. Fallait il, au nom du passé et des traditions, perpétuer l’abaissement et la dépendance dans lesquels vivaient les juifs, jusqu’à la conclusion de l’extermination?

AF démonte très efficacement la mécanique de la logique des contre révolutionnaires ( De Maistre, Bonald, etc.) et la ramène à leur but profond: »enseigner la soumission aux hommes, leur donner la religion du pouvoir établi,, substituer « l’évidence de l’autorité à l’autorité de l’évidence ». Comme il le remarque,, ils dénoncent fanatiquement la pénétration de l’esprit d’examen dans la sphère religieuse et s' »emploient à mater le doute, à enchaîner la raison ». Pour eux , » plus un ordre est ancestral, plus il mérite d’être préservé, et la valeur des institutions est fixée par leur ancienneté, non par leur proximité avec un modèle idéal. ».

Contre les Lumières qui ont choisi comme devise « Sapere aude », ose savoir, ose braver tous les conformismes, « aie le courage de te servir de ton propre entendement, sans le secours d’un directeur de conscience ou la béquille des idées reçues », ils proclament leur amour du préjugé: « Le préjugé est bon en son temps, déclare Herder, car il rend heureux. Il ramène les peuples à leur centre,les rattache solidement à leur souche,les rend plus florissants selon leur caractère propre,plus ardents et par conséquent plus heureux dans leurs penchants et leurs buts ».

Nation contractuelle ou Nation organique

AF expose bien comment le développement du positivisme remet en question les certitudes des Lumières et comment les sciences de l’inconscient divulguent la logique des lois et des croyances qui échappait aux Lumières, mais l’exemple de l’Alsace,qui parle allemand et est de culture allemande, et qui pourtant choisit de rester française oblige par exemple Renan à réviser ses certitudes. Il est ainsi prouvé que « l’idiome, la constitution héréditaire ou la tradition n’exercent pas sur les individus l’empire absolu que tendent à leur conférer les sciences humaines. Il est ainsi prouvé que le sentiment national ne résulte pas d’une détermination inconsciente, mais d’une libre détermination. » . Renan, qui combattait cette idée, fait maintenant de la nation l’objet d’un pacte implicite quotidiennement scellé entre ceux qui la composent. « Une nation est donc une grande solidarité constituée par le sentiment des sacrifices que l’on a faits et d e ceux que l’on est disposé à faire. Elle suppose un passé: elle se résume pourtant dans le présent par un fait tangible:le consentement, le désir clairement exprimé de poursuivre la vie commune. L’existence d’une nation est un plébiscite de tous les jours. » Ainsi, « ce n’est pas le Volkgeist, communauté organique de sang et de sol ou de moeurs et d’histoire, qui soumet à sa loi les comportements individus c’est le concours volontaire des individus qui forme les nations.

Les positions soutenues par AF dans ce livre penchaient clairement vers la défense de la conception contractuelle de la Nation, celle des Lumières, avec cependant un intérêt et une sensibilité pur les thèses romantiques.

En 1991, dans la revue ethnologique « Terrain », il écrivait pourtant: « Après coup, il m’a paru que dans ce livre, j’avais adhéré un peu trop naïvement aux Lumières. Certes, l’idéal de l’universalité rest le mien,(…) mais je ne peux plus dire: face aux dégats provoqués par le Romantisme,revenons aux Lumières. Car nous sommes les héritiers de l’un et des autres; les héritiers de ce qu’ils ont chacun de grand,mais aussi de l’impasse ou chacun nous a mis: le Romantisme, avec le risque d’enfermer les hommes dans leurs appartenances, et les Lumières , avec le triomphe de la raison instrumentale et de la technique.

Un début de virage s’opérait là, même si le refus du sectarisme philosophique pouvait se défendre. Dans le même texte, il apportait une nouvelle formulation,belle, de l’idéal des Lumières ,comme celui de la critique et de l' »arrachement », et le caractérisait comme la part de l’héritage occidental qui méritait d’être conservée.

Mais AF disait en même temps qu’il travaillait à une évaluation plus positive du Romantisme

Dans le livre « L’ingratitude », la bascule s’accentuait, et le balancier repassait du côté du Romantisme. Par un renversement complet,AF donne ses nouvelles formulations qui laissent de côté la définition des nations qu’il approuvait dans « la défaite de la pensée ».

Nation politique et Nation culturelle

« La Nation dont la France a proclamé la souveraineté à la face du monde,dit il, ce n’est pas une identité qui s’exprime, ce sont des citoyens qui récusent le statut de sujet que leur a légué l’Histoire et que leur impose la religion à travers l’axiome paulinien que tout pouvoir vient de Dieu ». » Ce n’est pas un ethnos qui fait valoir ses droits (?), c’est un demos qui s’insurge contre les abus du roi ». » La Nation, dit il, transforme les hommes attachés à leurs croyances particulières en hommes universels et rationnels. Bref, la France a légué au monde une définition de la nation politique et non pas culturelle. Le Français se sent avant tout citoyen dit Louis Dumont,et la France, pour lui, c’est la Démocratie, la république,et s’il est un peu instruit, il dira que la France a montrét au monde la voie des droits de l’homme et du citoyen, qu’elle est l’institutrice du genre humain

Mais pour AF ce gain de liberté signifie maintenant une perte d’identité, et l’homme soumis à ses propres lois renie son passé, son histoire et son identité culturelle. Ses mots deviennent de plus en plus durs. IL parle de l' »idéologie française », des penseurs « superfrançais » pour attaquer ceux, les penseurs allemands contemporains par exemple,qui veulent « dénationaliser la démocratie », « découpler la loyauté républicaine et la communauté de destin historique, prôner la remise en cause des filiations culturelles au profit de l’assentiment donné à des institutions et à des symboles politiques relevant de l’universalisable. Il oppose à ces discours universalisateurs le général De Gaulle, « qui plaçait plus haut que tout la sauvegarde des « patries charnelles », il ironise sur le ‘postnationalisme » des allemands échaudés par le nationalisme nazi,qui prennent parti contre le nationalisme culturel quebecquois.

Sommes nous ,avant toute autre chose,des héritiers,ou bien n’estce qu’une dimension parmi d’autres?

Au fil du livre, dont le titre, « l’ingratitude », donne l’axe essentiel, le plaidoyer devient de plus en plus passionné ,et violent,

L’interviewer, le quebecquois Antoine Robitaille, finit par lui poser la question: ce discours n’est il pas purement et simplement un discours conservateur?

La réponse de AF est ambigüe. La description, très juste , qu’il donne du discours conservateur correspond cependant tout à fait à ce qu’il dit lui même.

Le conservateur, dit il,né en réaction à la Révolution Française,c’est d’abord l’homme qui proteste contre les droits de l’homme. Burke « soutient que le lengage des droits de l’homme attente aux conditions d’une vie humaine. La Déclaration fait des hommes des individus, alors qu’ils sont avant tout des héritiers, etque l’Etatdoit se concevoir comme une association non seulement entre les vivants , mais entre les vivants et les morts et tous ceux qui vont naître. »

Au rebours de « l’orgueilleuse raison des Lumières », la « sagesse conservatrice » fait crédit aux morts, c’est à dire à la raison cachée dans les coutumes ,dans les institutions, dans les idées reçues

« A l’homme en général, le conservateur oppose des traditions particulières .A l’abstraction, l’autorité de l’expérience. Au « chimèrique individu », la réalité effective de l’être social. Aux revendications présentes, la piété envers le passé.

Thomas Paine, au contraire, polémiquant avec Burke, « dénonce cette apologie de la provenance, de la circonspection, et de l’humilité. L’égalité et la liberté,, affirme t il en substance ne régissent pas seulement les rapports entre les contemporains, mais ceux que les hommes d’aujourd’hui entretiennent avec les générations défuntes. Le passé n’est plus péremptoire, il est périmé; »

Il déclare: « Je défends les droits des vivants, et je m’efforce d’empêcher qu’ils soient aliénés , altérés ou diminués par l’autorité usurpée des morts ».

AF appelle à la rescousse Hannah Arendt et affirme que elle prend,( avec lui), le parti du conservateur dans cette polémique. L’homme nu, réduit à lui même,extrait de toute communauté,de tout ancrage, c’est la personne déplacée, l’apatride, tel qu’on l’ a rencontré au XX ème siècle, et qu’elle évoque dans « Les origines du totalitarisme ».

Sauf que l’apatride, ainsi dénommé sur le plan administratif, est tout sauf un homme sans mémoire, sans histoire et sans références. La démonstration est trop belle pour être vraie.Et jusque dans les camps d’internement, ils gardent leur appartenance, leurs affiliations partisanes, etc. C’est au contraire cette description dramatique de l’homme privé de références qui est mythique et mystificatrice, parce que un tel homme n’existe pas, même dans les camps. La référence à l’universel ne dépouille pas l’homme de ses dimensions, elle lui en ajoute une. C’est le consevateur qui crée lui même une abstraction pour pouvoir étayer sa lutte contre les abstractions.

AF evite pourtant une vision trop simplificatrice et univoque en affirmant que Hannah Arendt est « à la fois  » conservatrice et non conservatrice. »

Conservatrice, parce que « elle a peur pour la trame symbolique, la communauté de sens qui nous relie non seulement à nos contemporains, mais aussi à ceux qui sont morts et à ceux qui viendront après nous. Elle a peur pour le passé , pour le temps humain, pour la continuité qu’instituent les objets et les oeuvres, pour le cadre durable au sein duquel peuvent se déployer l’action et la création.

Pas conservatrice, car elle n’aspire pas davantage au rétablissement de l’ordre qu’à l’instauration d’une société organique ou les tâches s’accompliraient naturellement, sans discussion,sans intervention, sans projet, indépendamment des volontés individuelles. IL ne s’agit en aucune façon de restreindre la faculté d’agir à ce que la tradition prescrit ou de fondre la multiplicité des personnes dans l’unité substantielle d’on ne sait quel Volkgeist. Le monde dont elle se soucie est bien un héritage, mais cet héritage ne se présente ni comme unmodèle de comportement,ni comme une identité collective.

Que conclure de cette évolution de AF, reconnue par lui même?

Visiblement, le centre de sa préoccupation s’est déplacé au fil du temps. Sa vision de l’homme s’est de plus en plus rapprochée de celle des anti Lumières , l’homme s’est de plus en plus identifié pour lui à l’héritier. Finalement pour lui, ce sont les déterminations inconscientes (le jeu de la langue, le poids de l’histoire (« l’histoire, c’est le code ») qui donnent sa vraie nature à l’individu. Un peu comme les psychanalystes qui identifient leur patient à son inconscient, oubliant que Freud n’avait jamais pensé une telle chose, puisque pour lui, »Là où Ca était, Je dois advenir ». L’arrachement qu’il admirait chez les Lumières est devenu pour lui synonyme de dé-solation, d’abandon des devoirs et des dettes, d’illusion présomptueuse et sa vision du monde a tourné à la nostagie, comme le lui suggérait un peu son ami interviewer. Il est devenu de plus en plus identifié au sentiment de responsabilité dans le maintien des éléments d’enracinement culturel des peuples et des individus, dont il s’affirme de plus en plus comme le gardien.

Pourtant, sa réflexion reste d’une acuité exceptionnelle, la matière de pensée qu’il brasse fournit des matériaux extrêmement riches pour l’élaboration des questions portant sur les questions vitales dans le monde actuel que sont les identités individuelles et collectives, le sentiment national et la nature des nations, la transmission des cultures et la défense des « petites nations ». Sa pensée, qui a évolué dans le sens d’un conservatisme éclairé reste vivante et évolutive, et originale dans le paysage politique et philosophique français

JUIFS ET CHRETIENS: LE DEBAT ENTRE A.FINKIELKRAUT ET P.THIBAUD

mars 6, 2009

A partir de l’entretien publié par Le Monde du 12/11/2007 Le débat s’engage sur ce qui a changé entre chrétiens et juifs depuis les lendemains de la Shoah. AF reconnaît que depuis cette période l’Eglise a rompu avec ce que Jean XXIII appelait « l’enseignement du mépris ». Il expose sa théorie qui est que, « hérité de Saint Paul,le mépris chrétien visait le « juif charnel ». Il se fondait sur une opposition tranchée entre l’esprit et la chair. L’esprit, c’était la foi. Et la chair, c’était principalement deux choses:la filiation et la convoitise » Ce qu’il entend par la chair, c’est non seulement la concupiscence,le désir, dont on ne voit pas très bien pourquoi les juifs seraien les seuls porteurs,mais leur attachement à l’origine, à l’héritage, et le refus de l’universalisme chrétien ,de ce que il appelle « la religion de l’humanité » , conçu comme une vision abstraite, »désaffiliée et déterritorialisée »(P.T.). A.F. se livre à une attaque en règle contre cette « religion de l’humanité », c’està dire « l’universalisation du semblable » et  » la condamnation de tout ce qui divise ou sépare les hommes » Il développe l’idée que l’Europe, « née à Auschwitz », s’est bâtie sur une conception selon laquelle elle devait se « désoriginer », se défaire d’elle même et ne garder de son héritage que les droits de l’homme; « Vacuité substantielle, tolérance radicale » tel est, dit il,d’après le sociologue Ulrich Beck, le secret de l’Europe. Nous ne sommes rien, c’est la condition préalable pour que nous ne soyons fermés à rien ni à personne. Développant cette critique de l’universalisme abstrait , qui refuse le droit à la particularité au nom d’un moralisme impersonnel, il dit que ce nouvel universalisme bien pensant fait honte aux juifs de garder leur attachement à leurs racines, à leur être historique. Ainsi en arrive t’on selon lui, à ce paradoxe que » l’Eglise abandonne la réprobation du juif « charnel » et que la démocratie la reprend fièrement. » C’estcette « nouvelle religion « qui fait le procès du donné, de l’appartenance,bref de la chair et des juifs qui s’entêtent à lui demeurer fidèles. La deuxième partie de l’entretien part de la préparation d’une nouvelle conférence internationale de Durban. La première, on se rappelle, avait donné libre cours à un déchaînement de haine anti occidentale, antiisraelienne et antijuive, orchestré par les délégations du tiers monde noyautées par les lobbies islamistes, sous pretexte de lutte contre le racisme et l’intolérance.A.F. exprime sa crainte que, s’il n’y apas de réaction des pays occidentaux et de la France, Israel et l’Occident soient encore plus les boucs émissaires des malheurs de l’Afrique et de la stagnation du monde arabo-musulman. Comment réagir à ceux qui désignent notre civilisation comme leur ennemi? « Ce n’est pas nous qui choisissons notre ennemi, c’est l’ennemi qui nous choisit  » dit il en citant Carl Schmitt . « Devons nous réagir? Ceux qui s’y refusent, en tous cas ne sont pas animés par l’esprit de paix, mais par une autre idée de la guerre: la guerre civile mondiale qui oppose les dominés aux dominants, c’est à dire l’axe Washington-Tel-Aviv. La révolte des dominés, dans cette optique est légitime, et ses formes les plus violentes toujours excusables. Et bien non, l’Occident ce n’est pas seulement la domination, ce n’est pas seulement le crime,, c’est un monde qui mérite d’être entretenu et perpétué. Le troisième axe de l’entretien est la reprise par A.F. de ce qui, selon lui, « caractérise les grands penseurs juifs du XX ème siècle:Levinas, Harendt, Jonas; c’est à dire leur insistance sur le thème de la responsabilité. Répondre del’Autre, répondre du monde, répondre de la culture et de l’expérience des belles choses, et répondre de la terre; il ne s’agit plus de réaliser les grandes espérances, mais d’être ému et requis par la fragilité. » Cette proposition qu’il fait « d’humanité à l’humanité a du mal à se faire entendre, car ce qui règne aujourd’hui, c’est le cynisme associé au sentimentalisme ». La conclusion est tirée parP.T. qui cite Tocqueville disant que le patriotisme est la première des vertus -pas la plus haute. La première, celle qui déclenche toutes les autres, l’implication politique étant pour lui le moyen classique de faire échapper la morale à l’abstraction, pour qu’elle devienne exigence vécue et partagée. Lien recommandé: interview de A.Finkielkraut dans la revue d’ethnologie « TERRAIN » numéro consacré aux nations, en Europe,dans lequel il évoque l’évolution de sa pensée sur l’opposition Lumières/Romantisme depuis son ouvrage: La défaîte de la pensée (octobre 1991) http://terrain.revues.org/document3013.html

LA REVOLTE DES JUIVES ORTHODOXES EN ISRAEL

mars 6, 2009

LA REVOLTE DES JUIVES ORTHODOXES EN ISRAEL (d’après un article du Figaro du 20/08/2007 de Patrick Saint Paul) « Dans le bus de la ligne 40 de Jérusalem, les hommes montent par l’avant, alors que les femmes montent par une entrée séparée à l’arrière. Les hommes s’assoient à l’avant dans le sens de la circulation, tournant volontairement le dos aux femmes, cantonnées à l’arrière. Qu’une passagère tente de s’infiltrer à l’avant, elle sera expulsée vers le fond. Un groupe de femmes appartenant à cette communauté religieuse est entré en rébellion. En lançant une action en justice contre la ségrégation dans les transports en commun, elles espèrent aussi contrer la radicalisation des « hommes en noir » et leur influence grandissante sur la société israélienne . L’écrivain féministe Naomi Ragen a pris la tête de la révolte. Victime d’une agression dans ce contexte à bord du bus 40, elle vient d’intenter un procès au Ministère des Transports et à la compagnie de bus. De plus en plus nombreuse (7 enfants par famille en moyenne),la communauté ultra orthodoxe représente aujourd’hui un tiers des habitants de la ville sainte, dont le maire. Les deux principales compagnies de bus se sont adaptées et une trentaine de bus pratiquent désormais la ségrégation. Dans des quartiers ultraorthodoxes, certaines banques imposent des guichets séparés pour les hommes et les femmes Dans un arrêt retentissant,un rabbin éminent a interdit aux femmes d’accéder à des diplômes universitaires Depuis quelques mois, des « patrouilles de la pudeur » s’en prennent aux femmes vêtues de façon « provocante » qui circulent dans les quartiers « haredim » (ultraorthodoxes). La crainte de la tentation sexuelle est permanente dans la société ultraorthodoxe. Les femmes doivent adopter une tenue pudique qui implique de cacher ses cheveux, ses bras et même ses chevilles. Tout contact physique avec un homme autre que son mari est interdit à la femme au point que elle ne doit jamais se trouver seule avec lui. Ces contraintes limitent fortement les capacités de sortie des femmes, que ce soit pour les sorties ou le travail. Les ultraorthodoxes rejettent toute une part de la modernité occidentale et considèrent le monde qui les entoure comme une source permanente de perversion. La TV et la publicité sont une source d’ »images explicites » qui ne sont pas les bienvenues, notamment parce qu’elles peuvent propager les valeurs d’indépendance de l’individu, d’égalité des religions et des sexes. Les haredim vivent généralement en marge de la société laïque, dans leurs quartiers et sous la direction de leurs rabbins, seule source de pouvoir pleinement légitime à leurs yeux. Ainsi Joel Kreuz n’utilise que les téléphones portables kasher,sans accès à Internet ni aux SMS. Il s’est débarassé de son ordinateur lorsqu’Internet a fait son apparition, pour ne pas être exposé aux images occidentales. IL n’a jamais vu un film de sa vie. Il juge positive la séparation totale imposée aux femmes dans certains régimes islamiques. Un rabbin affirme remercier trois fois par jour l’Eternel pour la création des bus séparés. « La séparation entre hommes et femmes est un principe fondamental de la loi juive , dit il . On se porte mieux lorsqu’on ne voit pas les femmes » . » Cet article montre clairement la profonde parenté qui relie tous les mouvements fondamentalistes , juifs et musulmans surtout, dans leur refus viscéral de la modernité, de la démocratie, de la liberté individuelle et de l’égalité des sexes .

Mythes bibliques, sacré et identité juive

mars 6, 2009

La possibilité d’une identité juive séparée de la religion constitue une question essentielle de l’époque récente pour le monde juif . Cette question se double d’une autre : est il possible de maintenir une identité juive sans le recours aux mythes immenses condensés dans la religion et sans les symboles qu’elle charrie, ainsi que sans, par exemple, les fêtes traditionnelles ?

La question s’est ainsi posée d’un « Seder » laïque, contradiction dans les termes puisqu’il s’agirait d’une fête « religieuse laïque » . En même temps, la proposition n’est pas absurde puisqu’il existe des fêtes religieuses qui ont fini par devenir des fêtes universelles (Noël, dont la version laïque avec le Père Noël s’est superposée à la fête de la naissance du Christ) mais il est vrai que beaucoup de fêtes religieuses ont intégré les fêtes païennes qui les précédaient (exemple Pâques et les fêtes du Printemps) .

Les fêtes religieuses ont eu pour fonction d’encadrer la vie quotidienne des populations dans un système serré, rythmé de façon redondante par la référence aux textes sacrés religieux ( rythme du travail et du repos, régimes alimentaires, cérémonies des moments clefs de l’existence :naissance, mort, mariage, fiançailles, etc..) de façon que tous les évènements du quotidien prennent une signification religieuse.

Ce système a uniformisé et unifié la population et constitué une forme extrêmement forte d’identité commune, de partage des croyances, des idéaux et des références. Cela a fonctionné aussi bien dans la religion chrétienne que dans la religion juive . Les fêtes ont constitué un réseau symbolique, par le système de renvoi aux textes sacrés, qui était l’armature même de la pensée, de la vision du monde et du système de valeurs de l’époque.

Or, la situation actuelle est tout à fait différente.

La religion ne peut plus, sauf pour une faible minorité, être considérée comme l’armature de la pensée des gens actuellement. Elle fonctionne, pour le plus grand nombre,comme une référence vague, derrière laquelle chacun met des choses très différentes, qui conserve encore une certaine autorité morale, assez floue, mais qui est ,fondamentalement remise en cause par le rationalisme, et par dessus tout , par la science. Le passage très rapide ,en France, pays de grande tradition catholique, à un pourcentage de l’ordre de 15 % de la population de la part pratiquante régulièrement donne une idée de l’ampleur du phénomène. La religion perd de plus en plus son caractère structurant, pour être remplacée par des systèmes de croyance « informes »,croyances vagues en un autre monde, systèmes ésotériques, croyances magiques non stabilisées.,systèmes individualisés et peu unifiants.

Il me paraît donc assez vain de vouloir remettre au premier plan de façon artificielle un système qui apparaît à bout de souffle.

La particularité de la religion dans l’histoire juive est que le texte sacré religieux a été la principale source des représentations historiques que le peuple juif avait de lui même . Ceci a conduit à une imbrication totale de l’histoire du peuple juif et des mythes religieux relatés dans les textes sacrés. Le gain extrême retiré par le peuple juif de cette confusion – la sacralisation de son histoire, l’universalisation de ses mythes, la puissance des mythes constitués, s’est payé de la perte de toute autonomie de pensée par rapport à cette vision religieuse et donc à priori contradictoire avec tout esprit critique. Le discours de la pensée juive et des représentations juives s’est déroulé à l’intérieur de l’espace mythique religieux et non à côté .

Comment ne pas rester enfermé dans ce cadre, en voie de désagrégation, et comment élaborer quelque chose qui puisse prendre le relais ? (en sachant que le problème est général) .

On peut réfléchir sur la façon similaire dont ont fonctionné les systèmes de symboles nationaux ( 14 Juillet, commémorations des victoires historiques de la Nation, monuments aux morts, noms de rues et de places attribués aux grandes figures nationales ,hymne national,etc..)qui constituent la référence symbolique à un patrimoine commun historique. ( cf Les « lieux de mémoire » que Pierre Nora analyse dans son ouvrage collectif)

Ces symboles finissent par imprégner de façon semi consciente la vie quotidienne et manifestent la présence concrète du passé dans le présent et la dette du présent envers ce passé.

L’exemple du 14 juillet peut être éclairant dans cette tentative de réflexion.

Il s’agit d’un événement, porté à la dimension de symbole, de la révolte contre l’Ancien Régime, qui fonde des valeurs essentielles du peuple français. Un événement résume alors une révolution fondatrice de la pensée –la sortie non pas d’Egypte, mais de l’univers éternellement fixe de l’ordre du monde. Il ne s’agit pas ,dans la fête, de revivre l’événement, mais de le célébrer par une cérémonie qui lui attribue une valeur de symbole, c’est à dire d’élément dont la signification (de rupture et de fondation) est partagée par tous, et qui scelle le destin commun de la collectivité française.

Cet élément symbolique constitue à la fois un « signe de reconnaissance » de la collectivité et un rappel du passé qui a généré l’identité française .Il comprend donc, comme la plupart des symboles,( et des mythes ),une pluralité de dimensions, une richesse de significations qui déborde l’apparence immédiate .

Les peuples ont besoin d’extraire de leur histoire des évènements qui condensent en eux des moments décisifs réels de leur orientation, qui signifient et résument les valeurs sur lesquelles ils s’accordent, qui sont en même temps une image fixant leur identité, et un élément du « langage » commun nécessaire pour s’entendre, c’est à dire s’accorder sur le sens de façon plus ou moins immédiate.

Ces symboles sont également porteurs des sentiments patriotiques ou nationaux, qui sont le fait d’un attachement sentimental à un particularisme historique, mélanges complexes de liens noués à un univers familier – linguistique,éducatif, politique, culturel, paysager, etc…-de l’environnement sur tous les plans de chaque individu.

Cet attachement est directement lié, comme dans les liens interpersonnels, à la précocité, a la durée et aux bienfaits reçus dans cette relation, en particulier dans l’élaboration par chacun de son identité personnelle. Il existe indépendamment de l’usage que peut en faire un Etat, qui « réclame » cet attachement comme un dû .Les états ont d’ailleurs depuis longtemps compris l’importance, face aux tendances centrifuges existant dans les sociétés, des mises en scène valorisant , avec le maximum de décorum, les symboles de l’union – jusqu’au sacrifice- . Il s’accompagne, comme les relations d’amour interindividuel, d’une certaine surévaluation de l’objet, d’où les déviations possibles (chauvinisme, nationalisme). Il est aussi le pressentiment d’une évolution mentale commune, liée à la sédimentation dans les couches profondes de la conscience de la lente distinction qui s’opère entre les peuples, au fil des péripéties de leur histoire, des choix de société et de mode de pensée qui finissent par se dégager de l’évolution collective.

Pour revenir à l ‘exemple du « Seder », celui ci est donc la célébration de la sortie du peuple juif d’Egypte,peuple unifié à ce moment..

L’ambiguïté est que cet événement , considéré comme symbolique de la naissance du peuple juif, et de son rapport à l’exil,,n’est en rien prouvé comme s’étant passé de cette façon dans la réalité. Il s’agit d’une épopée mythique, qui a évidemment des rapports avec la réalité, mais lesquels ?

Surtout, il fait partie d’un ensemble mythique, la Bible , qui est lui même le récit mythologique du lien mythique entre Dieu et les Juifs.

La question est alors de savoir, si l’on veut aboutir à une vision laïque des rapports à l’histoire du peuple juif, si il est possible de « recycler » des mythes liés aussi intimement à la religion que à l’histoire du peuple juif.

Au fond, il n’est pas certain que les symboles rassembleurs dont a besoin le peuple juif, et qui doivent être chargés affectivement pour pouvoir opérer leur travail d’identification des membres de la communauté, du fait de l’absence des deux facteurs les plus puissants sur ce plan :la langue (le Yddish n’étant plus que l’objet d’une pieuse nostalgie) et les frontières géographiques d’un état (réservées à la moitié du monde juif qui a choisi l’israelianité) , ne puissent être que les mythes religieux qui ont fonctionné pendant les siècles précédents, quand la religion était l’horizon intellectuel d’une époque.

Des évènements réels devraient pouvoir prendre le relais, ce qui implique que une autre histoire que la Bible soit construite et enseignée, dont certains éléments pourraient être mis en exergue.

La particularité des juifs est d’avoir, pour des raisons historiques, une histoire en grande partie captée et remaniée par le mythe immense de la religion. Il est peut-être possible de la récupérer et de viser une sortie de la confusion entre les deux plans.

L’histoire juive est suffisamment riche d’éléments glorieux ou tragiques pour qu’on y trouve matière à symboliser la trajectoire de ce peuple, physique, morale et mentale , de façon à permettre de figurer ce qui lie ses membres par delà les différences qui ont toujours existé .

Ainsi, les différentes strates de représentations qui constituent une Nation, qui est la représentation d’elle même d’une collectivité, peuvent se superposer et s’ajouter les unes aux autres, construisant un ensemble qui résiste aux variations conjoncturelles.