Archive for the ‘Nation et nationalisme’ category

Le Brexit fait voler en éclats l’Europe et laisse pantois Européens et Anglais

juin 28, 2016

Les Anglais ont laissé parler leur dédain pour l’Europe qu’ils ont toujours considéré comme un assemblage de peuples qui les freinaient dans leurs affaires.Leur sentiment de supériorité datant de l’époque ou ils étaient les maîtres du monde a fait résurgence . Depuis longtemps la divergence portait sur la conception de l’Europe, les Anglais n’y souhaitant pas autre chose qu’un vaste espace de libre échange et favorisant donc son extension maximale, au détriment de sa cohérence politique. Le nationalisme assez méprisant qui les caractérise s’est donné libre cours pendant la campagne, soutenu par les thèmes ultra défendus par l’extrême droite. En même temps, une part importante d’entre eux restait attachée aux valeurs modernistes de l’Europe, malgré les défauts criants de son organisation. Mais la faiblesse politique de Cameron qui n’a pas su éviter le piège qu’il s’est tendu à lui même en promet
ant un référendum a ouvert la voie aux populistes et aux nationalistes.
La situation actuelle de confusion ou Hollande tente de saisir la balle au bond, mais part dans la mauvaise direction en tentant de lancer une union des pays méditerranéens, union de tous les canards boiteux de l’Europe,et de tous les pays sous développés qui croulent sous les dettes et ou les gauchistes portés par leurs promesses démagogiques prennent modèle sur la Grèce, refusent l’austérité, et s’appuient sur tous les mécontentements pour occuper le pouvoir en attendant le moment ou mis en face de leur incompétence et des caisses vides, il refileront la patate chaude à la droite.

La Grande Bretagne en moins, cela ampute le budget de l’Europe de 15%. Mais est ce décisif?

On a bien vu quelle erreur cela constituait de chercher l’élargissement  perpétuel de l’Europe,et que tous ceux qui ont demandé leur adhésion n’étaient pas forcément prêts à jouer le jeu, et voyaient d’abord les subventions qu’ils allaient encaisser.

En tout cas,un malaise est nettement perceptible du côté anglais: une pétition de plus de trois millions de signataires réclame que le référendum soit revoté, considérant que les mensonges de toutes sortes ont détourné de nombreux votes.Le mouvement d’extrême droite UKIP avait promis de réattribuer aux dépenses de  santé l’argent consacré aux migrants vient d’avouer que il n’en ferait rien. Les Ecossais qui avaient renoncé à leur voeu d’indépendance pour rester dans  l’ Europe ont l’impression d’avoir été les dindons d’une sinistre farce, puisque rester dans l’union entraînera leur retrait de l’Europe. Les figures des Londoniens, majoritairement partisans du « in » se sont allongées et ils expriment clairement leur mécontentement, quand ce n’ est pas la colère. La menace d’éclatement du royaume Uni qui pèse sur les liens avec l’Ecosse et l’Irlande fait courir à l’UK le plus grave danger qui l’a jamais menacé depuis des siècles, et ce sont les Anglais qui sont la cause de cette prise de risques. En fait personne ne sait ce qui va se passer, et c’est bien ce qui donne son caractère irresponsable à cette décision. L’Angleterre est partagée  entre les nationalistes, plus ou moins nostalgiques de l’époque de la grandeur britannique et les modernistes qui sont attachés au particularisme anglais, mais n’en font pas l’alpha et l’oméga de leur vie quotidienne ni de leurs institutions.

La rencontre au sommet des principaux chefs d’état Européens risque d’être un flop supplémentaire, étant donné l’absence de consensus profond sur ce que doit être l’Europe, la position de Hollande étant la pire, basée sur l’idéologie ancienne de l’Europe fédérale, c’est à dire le déni des identités nationales, notion incompréhensible pour un socialiste. La vision socialiste de l’Europe étant celle poussée par la bureaucratie Bruxelloise, ou les particularismes nationaux doivent être pourchassés pour aboutir à l’uniformité grise d’un fonctionnariat affamé de normes à prescrire.

La seule solution pour l’Europe est de se restreindre à un noyau actif, de ne pas se laisser dévorer par un libéralisme qui laisse des pays extérieurs bénéficier de privilèges économiques, et de déterminer une politique migratoire qui cesse de privilégier les bons sentiments sur la sauvegarde des cultures locales. Sur chacun de ces points, le gouvernement français se trouvera à contrepied de ce qui devrait être fait, et ou bien fera perdre du temps, ou bien partira à contresens de ceux qui essaieront de sauver l’Europe.

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2084, une fable très ironique et magnifiquement écrite de Boualem Sansal sur une société imaginaire entièrement contrôlée par un big brother totalitariste islamiste

octobre 10, 2015

Comme il le dit  dans la présentation du livre, ce monde n’existe pas, tout est parfaitement faux et le reste est sous contrôle: ça promet déjà! Tout est en effet parfaitement sous contrôle, dans ce qui est un mélange de Corée du Nord et d’Iran. L’Abistan,pays imaginaire dont le nom est dérivé de Abi, « délégué » de Yollah et non Allah, et est une contractionde Arabistan,

« Après la grande  guerre sainte qui avait  fait des centaines de millions de morts, selon l’enseignement officiel la victoire fut « totale, définitive et irrévocable »
« 2084 fut la date choisie en référence à la fondation de la « Juste Fraternité, la congr&gation des quarante dignitaires choisis parmi les croyants les plus sûrs par Abi en personne, après que lui même ait été élu par Dieu pour l’assister dans la tâche colossale de gouverner le peuple des croyants et de l’amener en entier dans l’autre vie, ou chacun se verra interroger par l’Ange de justice sur ses oeuvres ». « C’est au cours de ces cataclysmes qui se succédaient en réplique l’un de l’autre qu’à Dieu on donna un nouveau nom Yollah. Les temps avaient changé, selon la Promesse Primordiale, un autre monde était né, dans une terre purifiée, consacrée à la vérité, sous le regard de Dieu et d’Abi, il fallait tout renommer, tout réécrire, de sorte que la vie nouvelle ne soit d’aucune manière entachée par l’Histoire passée désormais caduque,effacée comme n’ayant jamais existé. L’Histoire a été réécrite et scellée de la main d’Abi.
Ce court extrait donne une idée de la logomachie qui a été imposée à la population.La langue de bois qui règle désormais les pensées et la vie de chaque habitant est proche de celle qui a cours dans les écoles religieuses ou dans celles du Parti. On voit s’y inscrire en palimpseste la réalité qu’elle est chargée de masquer derrière des mots grandiloquents: la Juste Fraternité est composée de clans qui se disputent férocement les morceaux du pouvoir dont ils se sont emparés et qui leur permet de mener une vie luxueuse et abritée des regards des masses misérables qu’elles s’entendent à contrôler complètement à travers une cascade d’organisations de surveillance, et d’encadrement.
Le portrait de Abi trône ainsi sur tous les murs du pays. »On savait bien qu’il était un homme, et des plus humbles, mais il n’était pas un homme comme les autres:il était le Délégué de Yollah, le père des croyants, le chef suprême du monde, enfin il était immortel par la grâce de Dieu et l’amour de l’humanité; et si personne ne l’avait jamais vu, c’était simplement que sa lumière était aveuglante. Non, véritablement il était trop précieux, l’exposer au regard du commun était impensable. Son palais, au centre de la cité interdite, était protégé par des centaines d’ommes surarmés, sélectionnés à la naissance et qu’on avait surnommés « les fous d’Abi ».
L’appareil de surveillance fonctionne de façon parfaite, sachant qu’un défaut de foi mène directement à la mort. Les formules consacrées d’adoration deviennent les lieux de passage obligés de la prise de contact et de l’échange, des appareils ultra efficaces sondent les coeurs et les consciences, à la recherche de la moindre déviation à peine esquissée dont les conséquences sur le plan social sont immédiates. Des groupes de fanatiques fonctionnent, comme les Gardiens de la Révolution ou les membres de la police des moeurs en Iran, comme des supplétifs de la police officielle, quadrillant les quartiers, dénonçant ceux qui laissent paraître des signes d’indépendance de pensée ou même d’habillement, quand ils n’exigent pas la mise à mort publique, occasion de déchaînements de haine organisée pour le plus grand plaisir et la plus grande distraction des foules « conformes ».
L’existence d’un autre monde que celui de l’Abistan est niée, car l’Abistan est tout, mais l’existence d’une frontière amène certains à douter de l’universalité du pays, d’autant que des échanges semblent exister avec cet autre monde.Des mesures sont évidemment prises pour détruire ce début d’hérésie: mutations, arrestations, disparitions, etc.. De toute façon , comme le dit le Gkabul (= le Coran nouveau) « Il n’est pas donné à l’homme de savoir ce qu’est le Mal et ce qu’est le Bien,il a à savoir que Yollah et Abi oeuvrent à son bonheur » et  » Dieu est grand, il a besoin de fidèles parfaitement soumis, il hait le prétentieux et le calculateur »: la menace est claire.
ce qu’on apercoit de plus en plus au fil du livre, c’est l’extraordinaire pouvoir de contrôle sur les esprits que donne la religion quand elle est utilisée froidement dans ce but.L’amour du dirigeant, encensé incessamment,et présenté comme omniscient et presque divin lui même, répond à la glorification incessante du personnage, doté de toutes les qualités ,même celles qui sont contradictoires. Comment ne pas aimer une personnalité aussi généreuse et intelligente. Le pas vers la soumission est franchi très rapidement, d’autant qu’il est très dangereux de laisser transparaître le moindre doute.Le douteur et toute sa famille le payent du plus haut prix. On voit comment la réécriture d’une « Bible » donne des moyens idéologiques énormes à celui qui s’empare de ce pouvoir de rédaction. Toute la pensée d’un peuple et réorientée dans le sens qui permet la désapprobation d’une pensée personnelle et qui justifie le décervelage à grande échelle. « Les esprits sont strictement réglés sur le canon officiel et régulièrement ajustés ».
Sansal va même encore plus loin dans sa critique ravageuse: il affirme, par la voix de son héros, que le système ne cherche pas à promouvoir la Foi, parce que celui qui croit en quelque chose peut un jour croire en autre chose. Il suffit qu’il ne « mécroît pas, c’est à dire que ce qui lui convient le mieux c’est l’hypocrisie: qu’il ne croit en rien, mais ne se permette pas de douter.Pas de croyance, mais l’obéissance. Comme le dit le livre d’Abi,  » la Révélation n’apporte pas plus la foi, l’amour ou la critique. Seulement l’Acceptation et la Soumission. Yollah est tout puissant, il punit sévèrement l’arrogant. »
Sansal réfléchit évidemment sur le rôle de la langue dans la soumission et même la désintégration des esprits.un de ses personnages travaille dans une « école de la langue sacrée ou il voit les effets impressionnants de la langue sur les locuteurs.travaillant avec un groupe d’élèves deshérités il voit les changements rapides induits par la langue sur l’esprit et le corps de ses élèves En un trimestre, ils se muent en croyants ardents, rompus à la dialectique et déjà juges unanimes de la société. Et la couvée, criarde et vindicative, se proclamait prête à prendre les armes et à partir à l’assaut du monde. Et de fait, physiquement aussi, ils n’étaient plus les mêmes, ils ressemblaient déjà à ce qu’ils seraient après deux ou trois terrifiantes Guerres Saintes, trapus, bossus, couturés. Beaucoup estimaient qu’ils en savaient assez et n’avaient pas besoin de plus de leçons. Au dernier jour de l’année scolaire, le pauvre K. rendit son tablier comme s’il craignait pour sa vie parmi ses élèves. Il ne connaissait pas le secret de la langue,ne le connaîtrait jamais, mais il savait son pouvoir immense.
Passons sur les détails de l’organisation de ce monde de mort que démonte minutieusement Sansal, et que son personnage perce progressivement. On y rencontre,à peine grossies, toutes les tares des régimes islamiques, frottés du totalitarisme des dernières dictatures communistes. L’avenir est sombre, même si celui qu’il nous décrit n’est pas automatique. Pour le moment, il n’est pas sous contrôle.

Pour une fois qu’un intellectuel arabe prend position dans le combat contre la violence et la déculturation qui accompagnent l’islamisme meurtrier,il faut soutenir de toutes nos forces ce combat risqué et courageux.

Mona Ozouf critique la conception de Ernest Renan de l’identité nationale

janvier 16, 2011

Dans le dernier numéro de l’hebdomadaire Le Point , consacré  à l’identité française , l’historienne Mona Ozouf écrit un article , passionnant comme tous ses écrits , dans lequel elle exprime ses regrets  quant à l’échec du débat sur l’identité souhaité par le gouvernement..

En effet , pour elle , »chercher ce qui fonde chez les Français le sentiment mystérieux d’appartenir à un ensemble et les autorise à user d’un « nous » était loin d’être sans intérêt » Et , dit-elle , » on a quelque raison de redouter une crise de l’identité nationale , vers laquelle convergent tant d’observations: pêle-mêle , la défiance accrue à l’égard de toutes les institutions autoritaires, la dilution de l’autarcie nationale dans l’Union Européenne, sa contestation par les mémoires particulières , l’extinction de toute foi dans le messianisme de la nation France . Tout contribue à nourrir l’interrogation sur notre identité ».

Pour elle , la cause principale de l’avortement  du débat n’est pas dans le couplage avec la question de l’immigration  ou dans la conception administrative d’un débat impulsé du haut vers le bas , mais dans l’adhésion généralement donnée à la formule renanienne de  la nation, »partout répétée comme un sésame: le sentiment national , à en croire ces lecteurs de Renan , c’est « le plébiscite de tous les jours » ,  une décision souveraine , un superbe geste inaugural. « Ce sont des lecteurs hâtifs , dit-elle , car  le pacte d’aujourd’hui, chez Renan , ne surgit pas comme Venus de l’écume marine. Il ne se conçoit pas sans le pacte d’hier ou d’avant -hier , il es accoté à une histoire et porté par la continuité de la tradition. Etre Français , c’est sans doute une décision , mais aussi un héritage , et compose constamment le choisi avec le reçu – ou le subi.

Cette conception volontariste atteste selon elle d’une obscure fidélité de la politique française à ses origines révolutionnaires. Mais cette allégeance porte en elle-même ses propres contraintes , remarque -t-elle : « Elle oriente la discussion vers la recherche d’une définition substantielle de l’identité. Et si on la tenait , cette formule de la francité éternelle , comme il serait facile , alors , d’en user comme d’une machine à contraindre ( en obligeant les êtres à camper sur un socle national immuable) à trier (entre bons et mauvais Français) à exclure enfin ».

Là , le discours de Mona Ozouf est parfaitement clair:  « La conscience de l’identité n’est jamais une expérience pure, sans enracinement historique , ni ancrage social. Elle est vécue et lentement apprise au travers des associations variées – parentés, voisinages, métiers, partis, églises – où s’intègrent les individus. Elle n’est jamais achevée , et constamment réinterprétée par les rencontres et les surprises de l’existence. Elle est une relation , non une essence; une alchimie , non une définition. Et le fait qu’elle soit plurielle est la meilleure garantie contre l’enfermement communautaire , ce croquemitaine contemporain. »

Peut -on être à la fois et également Breton ( ou juif ou tout autre chose) et Français?  A la fois , bien sur que oui ,puisque c’est ce que vivent sans trouble tant de Français aujourd’hui , répond Mona Ozouf . Egalement, évidemment non , et là , dit elle est le point crucial, si peu compris pourtant.

« Selon les temps et les lieux , les situations et les rôles, c’est une de ces appartenances qui tient le haut du pavé et impose de tenir les autres à leur place subordonnée. Quitte pour celles-ci à retrouver , en d’autres circonstances leur prééminence. En d’autres termes, une appartenance n’est prioritaire que relativement à la fin poursuivie et au bien escompté. Nous passons donc notre vie à arbitrer entre ces priorités , à organiser la coexistence de nos  multiples identités. Le plus humble de nos emplois du temps révèle la richesse de la donne, le tourment du choix , l’insatisfaction qu’il laisse. Bref la complexité du vivre qu’a tenté d’abolir, en vain , la simplicité ministérielle ».

La Nation , l’identité et le dépassement de soi

septembre 11, 2010

L’identité d’une société comme celle d’un individu est le condensé des valeurs  et des représentations de soi  qui donnent sens à son existence et qui construisent sa cohérence interne , cohérence des choix intérieurs pour l’individu , cohésion des groupes complémentaires mais aux intérêts divergents pour la société et la Nation .

La société est l »ensemble fonctionnel de ces groupes sociaux , la  Nation l’ensemble des références et des représentations qui en constitue le ciment, et avant tout la source des idéaux qui sont le véritable moteur des individus en donnant une signification à leurs actions.

Le débat avorté sur l’identité nationale n’a été qu’une péripétie dans la montée des interrogations sur le sens de ces termes : Nation , identité nationale,  souveraineté, nationalisme  et communautarisme, universalisme et particularismes.

Pour la France , à la suite du débat sur ses « racines  judéo-chrétiennes », ce que l’on peut dire c’est que les racines des valeurs de la France sont aussi  bien  dans la culture gréco romaine ( la philosophie grecque , le droit romain , les racines de la langue elle mêmes , ce qui implique le découpage de la réalité , la mythologie gréco romaine , etc) ,  dans le fond celtique des tribus gauloises ou germaniques des envahisseurs francs ,  dans la culture féodale  et son univers guerrier et chevaleresque, dans la Renaissance et son esprit d’ouverture et d’humanisme opposé à la scholastique chrétienne, dans la société d’ordres  aristocratique  de la royauté et dans la passion révolutionnaire  et la révolution mentale des Lumières , etc..

C’est l »ensemble de ces visions idéales successives qui fournit le réservoir d’idéaux , la complexité et la richesse des modèles proposés .C »est cet ensemble qui a fourni les élans successifs qui ont produit les extraordinaires réalisations  où ils se sont incarnés .

Ces rêves partagés  , cet imaginaire (= répertoire d’images) qui constituent le vrai ciment de la société, vont bien au-delà  de la croyance religieuse. Celle ci a constitué une forme poétisée et affectivement extrêmement forte du pressentiment humain que  ce qui donne sens à l’existence humaine se situe dans un effort pour dépasser le donné pulsionnel , la simple survie et la simple recherche de la jouissance ;  La religion et l’ordre établi  en ont fourni une théorie cohérente  qui s’est concrétisée dans la soumission à une transcendance extérieure à l’homme. La modernité a peu à peu remplacé cette transcendance extérieure par une transcendance des valeurs humaines ,où ce sont les réalisations humaines qui constituent le merveilleux  qui justifie l’épopée de l »espèce et où l’humanité devient sa propre fin.

C’est pourquoi l’arrivée massive d’immigrants porteurs de valeurs différentes , essentiellement de sociétés traditionnelles qui sont des « sociétés de l’être » et non des « sociétés du faire » (Anne Marcovitch) , les premières étant celles ou la valeur est déterminée avant tout par le fait d’occuper la place prédéterminée par le destin social , ce qui suffit à assurer l’ordre social et la satisfaction  , les secondes étant celles ou c’est par ses oeuvres que l’individu acquiert sa valeur sociale , c’est à dire par son effort , éventuellement ses sacrifices et par ses qualités  , a produit  des réactions de rejet d’une part de la population.

C’est le prométhéisme de cette société moderne qui est vécu par les fondamentalistes comme un crime de lèse transcendance  et d’usurpation des prérogatives divines , et c’est ce qui crée le climat de guerre déclarée à la culture occidentale.

C’est la Nation qui fournit cette capacité d’aller au-delà du donné  (place dans la hiérarchie sociale ,  jouissance personnelle , intérêt individuel ) par les créations collectives qu’elle suscite et permet : grandes fresques mythiques et religieuses , héroïsmes historiques , chefs d’oeuvre de la création humaine artistiques et scientifiques que seul le collectif autorise. Seul le collectif permet cette transcendance de l’humanité et cette création des merveilles dont la fierté donne sens à l’existence humaine.

C’est d’ailleurs un problème des sociétés démocratiques contemporaines , par rapport aux anciennes sociétés aristocratiques . Comme l’avait prévu Tocqueville: ces dernières , libérées pour les classes dominantes , du souci de la survie , pouvaient se consacrer au « superflu » qu’était la beauté ou la gloire.  Les sociétés modernes , menacées devant la massification et la mondialisation d’être dominées par le souci de la survie , ne disposent pas toujours  de l’espace pour une telle ambition.

Comme le disait Renan , la valeur de la Nation est dans le souvenir des grandes choses réalisées qui soutient le désir de les égaler ou de les dépasser.

La Nation est ainsi le dépositaire des réalisations et des chefs d’oeuvre les plus inouïs de l’humanité, qui témoignent de l »élan humain vers le dépassement du donné. Les monuments poétiques de la pensée ,  de l’art et de l’architecture ,  subjuguants  de beauté, de force, et d’intelligence témoignent de cette capacité en l’homme à tirer de lui-même ce qui le porte au-delà de la survie et du bon fonctionnement. C’est le paradoxe de l’humain que sa capacité à produire ce qui le transcende avec le levier de la société et le trésor des modèles qui l’entourent.

La recherche de la grandeur collective n’est donc pas mégalomanie de groupe , narcissisme satisfait de soi , mais perpétuation de l’effort qui tire  l’homme au-delà de la simple jouissance et lui fait justifier son existence par la recherche des significations qu’il produit lui-même.

Le Gaullisme par exemple et son attachement souvent raillé à la grandeur de la France a représenté cette tension vers l’Idéal qui est l’âme d’un pays  quand elle n’est pas dévoyée dans l’égoïsme national ou la haine de l’autre.

La Résistance a montré comment une minorité courageuse peut représenter par sa capacité d’effort et de sacrifice , le noyau le plus précieux d’un groupe , celui qui tire l’ensemble vers le haut et qui finit par réaliser les rêves non formulés de tout le groupe;

L’identité des peuples est inséparable des processus d’édification de ces valeurs qui constituent le trésor des modèles qui soutiennent la structuration des groupes comme celle des individus.

Les religions judéo-chrétiennes ont fourni un support sans précédent à cette aspiration à l’élévation collective , si sensible dans l’architecture religieuse par exemple,  mais en la faisant passer par la soumission à un ordre transcendant extérieur à l’humain.

Le Communisme , dans ses débuts , a paru pouvoir susciter un élan de même type , suscitant l »enrôlement , la conviction et le sacrifice de millions d’hommes jusqu’à ce que la réalité vienne démentir l’ idéal resplendissant qu’ il prétendait incarner et que soit démasquée sa face hideuse et meurtrière.

Ceci montre comment c’est par le bout de l’Idéal qu’on capture les hommes, ce qu’ont bien compris les religions sacrées ou profanes; et « ceux qui croient au ciel et ceux qui n’y croient pas  vibrent de la même façon aux récits des actes d’héroïsme de ceux qui ont incarné le meilleur des peuples.

Même l’engouement pour les compétitions sportives traduit cette attirance (populaire) pour le dépassement de soi ( la souffrance des coureurs cyclistes du Tour de France par exemple) , cette admiration pour les « héros » qui incarnent la tension vers le meilleur.

L’amour dont sont parfois entourés les champions ,admirés comme des héros ou en tout cas , des figures de l’excellence, traduit le sentiment qu’ils sont exemplaires de la lutte pour tirer le meilleur de soi. L’amour du » » Héros » traduit l’idée qu’il est le représentant du meilleur en soi, le stimulant et le rappel de ce devoir intérieur de ne pas oublier l’idéal, d’où la reconnaissance et l’affection dont ils sont entourés. Cet amour pour les  porteurs de l’Idéal, est un ressort essentiel de l »amour pour les parents comme pour les leaders charismatiques, et intervient aussi dans la dynamique de la passion amoureuse ( la cristallisation stendhalienne).

Ainsi la question de l’identité nationale et des idéaux dont elle est porteuse n’est pas du tout  réductible à un gadget électoraliste bien que elle se soit présentée comme telle en France. La Gauche française , privée de toute pensée sur ce plan du fait de  sa domination intellectuelle par le gauchisme théorique (rejet du « libéralisme », pacifisme , tiers -mondisme ,droit de l’hommisme) a disparu du débat nécessaire sauf sa fraction « républicaine », qui tente d’articuler une défense de l’Etat-Nation qui est surtout une défense de l’Etat Providence .

La Nation,  pensée trop unilatéralement  dans  l’idéologie  Républicaine comme une adhésion politique aux valeurs des Lumières    et de la Révolution , reste réduite au concept de citoyenneté et l’accord entre les Français  limité à un accord sur les valeurs de la République. Celui ci existe , pour une large majorité, mais ceci fait table rase de toutes les valeurs extra -politiques  touchant à tous les autres domaines de l’humain , et ceci depuis deux millénaires et non pas deux siècles comme l’héritage révolutionnaire. Encore une photo de l’histoire retouchée pour enlever les personnages qui ne rentrent pas dans l’hagiographie des tenants du discours. Les valeurs de la société française ne se ramènent pas au jacobinisme universaliste , même si celui ci y tient une place importante.

L’imaginaire partagé et les idéaux essentiels  ne se réduisent pas à la défense des droits de l’homme et à une conception juridicisée du monde. Les valeurs sont aussi ce qui élève l’homme et lui fait viser l’idéal d’un faire glorieux , au delà de l’ère des loisirs et des plaisirs.

Apporter sa pierre à l’édifice humain , d’abord en soutenant l’édifice collectif de la Nation est ce dont l’Histoire donne la mémoire et le désir aux hommes. Les destins collectifs sont la  seule manière de sortir de   l’ enfermement en soi et de l’égocentrisme ‘individualiste développé par la société moderne. L’attachement  des individus à leur Nation, en dehors de la sécurité donnée par le caractère familier de cet environnement , est lié au pressentiment que c’est là que gît la source des valeurs et des images  idéales qui soutiennent l’élan nécessaire à produire du sens, à l’époque de la dissolution des grands systèmes de croyance. Car nous sommes bien , comme le disait Nietzsche , à l’époque  non pas du retour au religieux et à la croyance ,  mais de la nostalgie de la croyance.

Le débat sur l’identité nationale:la Nation assure le dépassement des intérêts locaux pour atteindre des buts plus élevés

décembre 18, 2009

Le développement de l’Etat Nation français,son extension historique jusqu’à sa stabilisation à l’intérieur de frontières quasi naturelles, montre comment , avec une certaine avance sur l’Allemagne et l’Italie voisines, s’est constituée une forme stable d’unité entre une série de régions et de groupes sociaux ,dépassant des différences liées aux sphères culturelles différentes dont ils étaient issus, (monde méditerranéen et latin du Sud, celtique de la Bretagne,germanique de l’Est , etc.) La création de l’Etat centralisateur, non seulement a permis de dépasser les rivalités des grands féodaux qui suspendaient la vie politique à la lutte d’orgueil et de pouvoir des grands clans nobiliaires, mais il a donné des moyens, économiques, éducatifs,militaires,culturels, sans commune mesure avec ceux des époques antérieures.

La grandeur et le rayonnement de la France au 17ème et au 18ème siècle ,ont été liées autant à sa  puissance démographique (poids de la plus grande population européenne de l’époque), que à la cohérence des politiques publiques menées par des dirigeants préoccupés de construire les bases de la force de cet ensemble.

L’union a fait la force et a nourri les moyens d’un développement culturel, politique, qui a ébloui et bouleversé le monde. De cette unité sont nées les réalisations et les idées qui ont changé l’évolution du monde par la révolution des idées .

Le peuple français conserve la mémoire de ces moments historiques ou il a été le levier qui a  modifié  l’univers, donnant collectivement à chacun un pouvoir d’action sur la réalité qui surpasse de très loin tout ce qui pouvait se réaliser à l’échelle limitée des individus , des  régions ou des villes.

Ce levier donné à chacun par le multiplicateur qu’est la nation, incubatrice des idées dont elle fournit le milieu de culture ,et support de la force armée qui est parfois nécessaire pour  imposer les changements au monde qui s’y refuse, c’est ce qui fournit à chaque citoyen un moyen de s’élever au dessus  à la fois des petits intérêts personnels et du cercle à peine plus large des intérêts du clan, de la classe sociale ou de la corporation.

Cela a été valable à l’époque de la chrétienté dominante, ou la France a été à l’avant garde de l’ élan collectif spirituel , architectural avec les cathédrales,  guerrier avec  les Croisades . A l’époque de la Révolution Française , elle a collectivement renversé le plus intangible des ordres sociaux et des cadres de la pensée humaine.

Le contre exemple le plus évident actuellement, est celui de la faillite de nombreux états du tiers -monde, qui ne peuvent arriver à transcender l’esprit tribal ou clanique, et dans lesquels l’Etat n’est rien d’autre que une position de pouvoir accaparée soit par un individu, soit par un clan . Dans ces cas , la vie politique se réduit à cette lutte pour l’occupation d’une place génératrice d’avantages redistribués aux membres du groupe (ethnie,tribu, ) sur un mode ressemblant aux moeurs féodales avec leurs liens de clientèlisme et de népotisme , et la succession monotone d’abus qui anticipent sur les abus futurs des groupes concurrents.

Le recul de la religion dans le monde, du moins dans le monde occidental, avec celui d’une foi dans des buts autres que la simple satisfaction  pulsionnelle ,et de l’adhésion à des grands mythes universalisants, a laissé la place , en France , au 19 ème siècle et au début du 20ème à la « religion de la patrie » ( jusqu’à la guerre de 14-18 environ), qui a été la source d’une tension élévatrice transcendant les intérêts particuliers.

Le marxisme et ses retombées sociales ont joué un rôle dans la dévaluation  de cette vision unitaire d’un pays au profit d’une vision rétrécie aux intérêts d’une seule classe sociale ,justifiant  la guerre sociale intérieure (« classe contre classe »), contestant la valeur des ensembles nationaux uniquement identifiés par cette idéologie  à une mystification par les classes dominantes, prônant la solidarité d’une classe  à travers diverses nations au détriment de la solidarité entre différentes couches sociales dans un même ensemble national, historiquement, géographiquement et culturellement constitué. L’inquiétude ressentie en France devant le danger d’une « fracture sociale » , c’est à dire devant le danger d’un dénouage de la solidarité entre les groupes sociaux, montre rétroactivement l’importance que les Français accordent  à cette unité  et leur crainte des conséquences catastrophiques d’une dissolution de cette complémentarité essentielle;

Les deux guerres mondiales du XX ème siècle ont contribué, par l’horreur suscitée par la folie meurtrière  déclenchée par les nationalismes, à ce que « les nationalismes nous cachent la Nation », pour reprendre l’expression de Pierre Nora. La déconsidération de la politique coloniale qui a accompagné la décolonisation et la montée des nations nouvellement indépendantes accompagnant les défaites françaises ont participé à l’effacement de l’imaginaire guerrier qui était une des composantes de l’histoire française.

Le renouveau des régionalismes, et le sentiment de perte d’identité  lié au progrès de l’Europe, ensemble encore trop abstrait et trop administratif pour susciter le développement de valeurs propres, montrent que la Nation  a constitué un équilibre unique, à l’époque récente et actuelle, pour servir de support à la mobilisation d’énergies créatrices et d’idées qui vont au delà de la simple survie confortable.

Par là , la Nation donne forme et stimule une réflexion et une action collectives qui sans elle restent privées  d’ampleur et de moyens  dans un cadre plus petit (classe, clan…), ou bien  menacées par les impératifs de la politique de compromis entre les composantes dans les ensembles trop larges comme l’Europe actuelle, ou les empires multinationaux antérieurs.

Ce milieu fertile et fertilisant pour  le foisonnement de la pensée et des initiatives, né du creuset des  caractères de différentes régions et de différents milieux culturels et sociaux, ainsi que de la sélection des meilleurs, fait de la Nation ce qui est son immense avantage: un multiplicateur des talents et un  moteur de l’élévation des buts, tout en évitant l’abstraction de la pure universalité. Car la Nation garde quand même  quelque chose de  la relation affective des unités plus petites (famille, clan, , ethnie), par l’attachement affectif à un paysage historique, culturel,linguistique, etc. ce qui risque parfois de la faire verser dans les travers communautaristes: l’exclusion des Autres, le déni de justice à leur égard, le nationalisme agressif et belliqueux.

Elle reste pourtant actuellement le meilleur état d »équilibre entre l’abstraction universaliste détachée de tout ressort affectif et le particularisme plus ou moins tribal, position de repli en Occident ou point d’arrêt de la progression dans le Tiers Monde.

(Voir aussi sur le blog l’article : « Qu’est ce qu’une Nation? l’analyse du texte de Renan  , et « Mona Ozouf critique la conception de Ernest Renan de l’identité nationale »)

Le débat sur l’identité nationale: la Nation incarne des valeurs dans un mode de vivre ensemble

novembre 8, 2009

Le lancement par le ministère de l’identité nationale , de l’intégration et de l’immigration d’un débat sur la question de l’identité nationale a  soulevé  dès sa création des réactions très diverses allant de la méfiance à priori à l’intérêt profond, mais un sondage a montré une certaine lucidité chez les gens interrogés: ils sont une majorité à considérer que la relance de cette question, à ce moment précis, répond à des objectifs politiciens: mettre la gauche en difficulté et la diviser face à ces questions qu’elle n’a pas pensé depuis des dizaines d’années et ou elle est particulièrement vide d’idées et de propositions, et cela à la veille des élections régionales, tout en enlevant au Front National l’exclusivité du thème  national. Et en même temps , ils sont une majorité également à trouver intéressante et fondée, à l’époque présente, la réflexion sur  cette question, qui relaie une interrogation profondément actuelle, à l’heure de la mondialisation, de la mise en place de l’Europe, et des communautarismes , sur la spécificité et les limites de la particularité française.

D’emblée, le débat reprend  pour bases l’opposition  entre les deux visions  traditionnellement opposées de la Nation: l’opposition entre la vision de Renan , issue de la vision rationaliste et universaliste des Lumières,  fondée sur l’adhésion renouvelée à une conception citoyenne , c’est à dire un projet commun, donc une communauté de destin voulue et choisie, et la conception « romantique »  à l’allemande, ou ce qui est  considéré comme primordial,est le « Volkgeist », l’âme du peuple fondé sur la langue, les traditions, la religion, les mythes reçus et ayant constitué l’ héritage qui s’est sédimenté dans le caractère national.

La différence évidente entre ces deux conceptions est que la deuxième exclut de l’identité nationale ceux qui, étant des arrivants plus récents, n’ont pas dans leur identité les mêmes sédiments que les nationaux « de souche ». Ils  restent , dans cet esprit , des nationaux incomplets, et finalement, toujours des suspects de ne rejoindre que superficiellement les valeurs des « anciens » nationaux .

C’est une conception de l’identité « essentialiste » ou l’on a ou pas  un héritage qui fonde la qualité de Français , ou d’ Anglais, de naissance. On est bien là dans une opposition entre identité de choix et identité d’origine, qui rejoint évidemment le conflit entre droit du sang et droit du sol. On voit aisément comment une telle conception peut dériver vers une vision raciste de l’appartenance nationale. On voit également ce qu’a de fondamentalement conservateur l’idéologie du « Volkgeist », puisque, l’homme étant considéré comme avant tout un héritier, le sens principal de son existence est de préserver et transmettre cet héritage. Il devient ainsi un gardien, de trésors certes, mais tourné vers le passé ou sont placées toutes les valeurs essentielles

On peut, pour figurer cette opposition , la transposer dans ce qui se présente sur le plan de l’identité d’un individu isolé.Là aussi on peut définir l’identité d’une personne par ses caractères   hérités : le tempérament naturel, les dons du milieu social dans lequel il a évolué, en fait, toutes ses déterminations.

Pourtant, ce qui fait dans les conceptions modernes la valeur fondamentale d’un individu, et sa dignité, c’est le fait  qu’il dispose d’une capacité de choisir librement d’accepter ou de refuser ces dons de la nature, de l’histoire et de la société, en fonction  des valeurs qu’il choisit de privilégier ,  selon une hiérarchie  dont il est seul à pouvoir juger, et qui peut changer  selon les époques de sa vie.

Ce qui est présenté par les tenants du Volkgeist romantique comme un déterminisme auquel il faut se soumettre, est vu par les tenants de la vision de Renan, celle des Lumières, comme une adhésion libre à un système de valeurs. Le paradoxe de la vision romantique de l’identité nationale, qui conduit directement à un nationalisme exclueur  et agressif à l’égard des minorités et des étrangers, c’est que elle prend le caractère qu’elle critique dans les communautarismes: la communauté  s’arroge des droits sur les individus, définit une identité modèle à laquelle ils doivent se conformer, les interpelle sur leurs écarts avec ce modèle. Elle décrète quelles sont les valeurs conformes à  la défense  , la perpétuation et l’extension de la communauté. Elle stigmatise ceux qui s’en écartent.

Pour éviter de se perdre dans le déterminisme essentialiste des mystiques de l’âme du peuple , il faut séparer ce qui est l’identité de chaque français -qui comporte , individuellement,des traits d’attachement , variables dans leur extension,  au patrimoine culturel, historique, langagier et religieux de la France, constituant par là leur sentiment national, et ce qui est  la  particularité des valeurs françaises, sur lesquelles existent un consensus essentiel qui réunit les différentes couches de la population .

Ces valeurs sont celles d’une démocratie profondément enracinée dans tous les aspects de la vie sociale  et dans toutes les institutions de la France (équilibre des pouvoirs judiciaire, éxécutif et législatif, liberté de parole, de manifestation, d’association, réalisant un immense réseau de la société civile équilibrant le pouvoir de l’ Etat, limitant et contrôlant le pouvoir de la police, de l’armée, contrebalançant (partiellement) le pouvoir des forces économiques.

C’est l’existence  de puissantes aspirations égalitaristes, manifestées dans les différents évènements révolutionnaires de l’histoire, coexistant avec une idéologie méritocratique et des structures souvent très hiérarchiques héritées de l’ancien régime,qui constituent un équilibre ménageant ces contraires.

C’est la laïcité qui a permis de préserver le goût de la liberté de penser et l’esprit de tolérance malgré les mouvements passionnels, et qui a permis le dépassement   et la séparation du politique et du religieux, plus que dans aucun autre pays.

C’est une forme de tolérance de l’autre qui s’est inscrite dans l’universalisme de la vision politique  française, issue du rationalisme et de l’universalité des valeurs des Lumières, et qui à fait de la France un porte parole des droits universels dans un monde soumis  à la dictature des intérêts particuliers.Les valeurs politiques  incarnées par la Nation Française se ramènent finalement à des valeurs morales: égalité en dignité et en droit de tous les êtres humains, caractère primordial de la liberté pour chaque individu, nécessité d’une solidarité entre les êtres humains à l’opposé de l’égoïsme et de la loi du plus fort.

Cet ensemble de valeurs est le ciment profond  des groupes de la nation française. Il prend la forme d’un équilibre richement nuancé entre des valeurs parfois contradictoires, qui s’est approfondi et ancré au fil des générations et qui aboutit à une forme d’art de vivre ensemble dont on voit l’effet de l’ absence chez certaines nouvelles nations. Il peut être ébranlé par des moments de crises , de clivage, ou  les passions dressent les uns contre les autres ou donnent à  certains le sentiment qu’ils sont oubliés du reste de la nation.

Il est ce qui fonde le sentiment d’être privilégié par le fait d’être Français. Il est le produit de l’évolution  de la Nation  depuis ses origines, et il intègre aussi bien les éléments religieux  ( reconnaissance de l’égale dignité des êtres humains par la religion, souvenir des ravages  créés par les guerres de religion) que les éléments révolutionnaires ( traditions de révolte du peuple, traces de la révolution de la pensée créée par l’abolition de l’Ancien Régime, souvenir des abus de la Révolution).

Le système politique , social et culturel de la France constitue un tout. Il est un mode de réalisation de valeurs humaines ( liberté, raison, universalité) , et de promotion de ces valeurs qui donne un prolongement dans la réalité aux valeurs intérieures de chaque français.

Etre Français, se reconnaître et se vouloir Français est une façon d’adhérer au parti de la liberté, de la raison universelle, de la tolérance, et cela même si certains français ne sont ni rationnels, ni amis de la liberté, ni tolérants.

Il y a eu des périodes ou des Français, au nom de la France, trahissaient ces valeurs et l’identité  intemporelle de la France (Vichy par exemple). Mais  l’identité de la France n’a pas été changée par cette période sombre. L’identité de la France n’est donc pas réduite à un gouvernement ou un autre, mais elle résume les choix fondamentaux sur le long terme,les valeurs qui perdurent et structurent le pays sur la durée.

C’est aussi une inquiétude sur la possibilité de rester fidèle à ces valeurs qui naît de l’apparition  en France de minorités qui contestent ces valeurs mêmes (laîcité, liberté de pensée, universalisme) au nom de valeurs opposées. C’est la raison  qui rend  attentifs et fermes  sur les critères de ce qui est  dangereux pour la préservation de ces principes fondamentaux. L’inquiétude qui se développe vis à vis de l’immigration, comme vis à vis de l’intégration européenne naît, dans les deux cas , de la crainte de ce que le poids de la démographie joue dans le sens d’une modification insidieuse du consensus sur ces valeurs, partagées  mais pas forcément explicitées.

Pour la première fois dans l’histoire de la Nation, apparaît un risque que le consensus soit modifié sans que les Français aient à se prononcer sur cette évolution. Or,  ce consensus sur les valeurs ne veut pas dire que les Français soient d’accord sur tout (on en est évidemment très loin), mais qu’ils partagent ce dénominateur commun, qui donne son unité à la nation, et donc aussi sa force.

C’est pourquoi formuler ce qui est le noyau même de l’unité et de la spécificité française à de l’importance, aussi bien relativement aux formes de l’acceptation des populations désireuses de devenir françaises que par rapport aux limites acceptables des renoncements de souveraineté nécessités par l’intégration européenne. Il n’y a pas lieu de s’en effrayer en craignant que se mettent en place des moyens d’exclure sur un mode xénophobe, si  la formulation qui fait sortir de l’ineffable  pose au contraire simplement les règles du vivre ensemble qui évitent le développement  de réactions extremistes, et si elle pose au contraire clairement les raisons que l’on peut avoir de partager  cette histoire avec ceux qui se reconnaissent dans les fins du peuple français.

Parallèlement, rien n’interdit d’ajouter aux valeurs partagées par la Nation d’autres valeurs plus particulières, qui peuvent être celles de groupes plus restreints (attachements régionalistes, religieux, politiques) Ce que la nation demande, ce n’est pas l’exclusivité, mais la non contradiction avec ces valeurs fondatrices.

(Voir aussi sur le blog l’article : « Qu’est ce qu’une Nation ?  » , l’analyse du texte de Renan , et « Mona Ozouf critique la conception de Renan de l’identité nationale )

l’antisémitisme , produit de la haine générée par les passions identitaires, et au premier plan le nationalisme.

octobre 5, 2009

La résurgence d’un antisémitisme massif dans le monde arabo-musulman, entretenu par une propagande qui   joue continuellement la confusion entre les catégories Juif et Israélien et qui entrelace  les clichés  et les stéréotypes antisémites avec les thèmes de persécution par l’Etat Israélien, en misant sur la haine comme facteur de mobilisation des masses arabes, conduit à s’interroger, une fois encore sur les mécanismes de développement de ce phénomène social et politique qu’est l’antisémitisme.

C’est le développement de l’antisémitisme nazi qui reste l’exemple à la fois le plus absolu et le plus mystérieux de cette forme de psychose collective qui peut s’emparer d’un peuple, et le mener à la destruction de lui-même en même temps que à la destruction de l’autre.

Les catégories manquent pour qualifier cette dérive de la pensée qui conduit aux déchaînements de bestialité qui se sont produit dans l’Allemagne nazie, avec la participation de la population et des élites toutes entières, à l’exception de rares individus.

D’un point de vue simplement psychiatrique, si il n’y a aucun doute quant à la nature paranoïaque de la personne de Hitler, on ne peut penser que toute la population allemande était elle aussi paranoïaque, et le mystère reste  entier de la prise de ce discours sur les masses allemandes et leur adhésion enthousiaste à ses affirmations.

Pourtant, si on examine toute la période de montée du nazisme dans l’entre deux guerres, ce qui apparaît  comme fondamental, c’est la montée d’un sentiment national exacerbé par l’incompréhension de la défaite de 1918, par les réparations exigées par les vainqueurs, par l’occupation d’une partie du pays et son maintien sous tutelle par les puissances alliées.

Or le sentiment national allemand s’est toujours développé sur un mode différent de celui des Français: contrairement à la vision « contractuelle » du sentiment français, fondée sur l’adhésion aux valeurs de la République, c’est une vision  anti-rationnelle basée sur l’idée du « Volkgeist », c’est à dire d’une âme profonde  du peuple, issue de la langue, des traditions, des mythes et qui constituerait l’essence véritable de la Nation. C’est le passé collectif qui ferait de chaque individu ce qu’il est et sa valeur réelle.

Les conséquences de cette vision,qui n’est pas propre au nazisme,  que l’on trouve dans beaucoup de mouvements nationalistes, et qui privilégie un seul aspect de l’identité de chacun, celui qui est le produit passif de l’histoire du peuple, sont décisives pour le rejet de ce qui n’est pas partie prenante de toute cette histoire. Toutes les minorités nationales, tous les groupes qui ne  possèdent pas cette référence  à la culture originelle sont vécus comme des menaces pour cette idée de la collectivité, comme  des « corps étrangers » qui empêchent la réalisation de l’unité mythique de la nation quand ils ne sont pas vécus comme hostiles « par nature », puisque ils sont soupconnés de fonctionner en miroir, et donc de vouloir imposer leur culture propre. Pour les nationalistes, chaque peuple ne peut être que un organisme visant à réaliser son essence contre les autres qui ont le même projet.

Tout mouvement nationaliste, qui peut se résumer à  un mouvement passionnel identitaire,posant comme base que la dimension collective de l’identité ( le legs des générations antérieures) est plus importante  que les qualités propres et les choix libres de l’individu, conduit, par sa logique interne, à la fois  à l’hostilité aux groupes minoritaires,vécus comme trahissant le groupe principal, et à la négation de l’individu qui doit s’effacer devant le groupe, seule entité porteuse de valeurs. Parallèlement, tout nationalisme , qui se veut défenseur des intérêts de sa collectivité nationale, est un « égoïsme à plusieurs », et plus le nationalisme sera passionnel, plus il négligera les droits de l' »Autre », considérant que son sacrifice pour sa Nation l’exonère de  toute prise en compte des droits ou des intérêts de l’autre.

Ce qui est particulier au nationalisme, comme représentation d’un système d’identité, c’est  son aptitude à virer  à la haine de l’Autre qui est vécu comme obstacle à la réalisation de l’identité propre,et, facilement, comme complotant pour affirmer la sienne de façon déloyale.

On rejoint par là la façon dont les conflits identitaires sont générateurs d’animosités aigues, et  de violences pouvant aller jusqu’au génocide.

Le conflit  yougoslave récent a montré comment les peuples pris dans ces conflits identitaires pouvaient aboutir à des impossibilités de cohabitation pacifique allant jusqu’au nettoyage  ethnique, aux meurtres entre voisins et aux tentatives de génocide.

Cette conception de l’identité comme conférée par le groupe conduit à une exaltation de ce fonds collectif culturel, historique, linguistique  et à la production de mythes, que l’on trouve dans tous les mouvements nationalistes, célébrant les « supériorités »  de ce legs.

La particularité du nazisme a été de fabriquer une synthèse entre ces thèmes de « supériorité » nationale et  un racisme biologique qui donnait une apparence de scientificité  à cette conception de l’essence nationale en l’ancrant dans le ‘naturel » en plus du culturel.

Cela s’est fait évidemment au mépris de toute réalité et de toute scientificité, mais l’avantage de propagande a été très grand , donnant une caution de pseudo objectivité, dans une période de grand prestige de la science (parallèlement d’ailleurs aux prétentions « scientifiques » du « socialisme scientifique », aussi mythiques que les divagations racistes nazies), et aboutissant  à une apparence de cohérence et de force du système mythique élaboré en bricolant des fragments récupérés dans les champs les plus divers.

On voit là comment se constitue une mythologie politique. A la différence d’un délire à  proprement parler, qui est une production pathologique de l’esprit d’un seul individu, construite avec les éléments particuliers à cet individu (idées, hallucinations, produits de l’imagination et des angoisses vitales de cette personne) le mythe est une construction collective, à laquelle collaborent de nombreuses personnes qui assemblent, recyclent,relient des fragments  de théories ou de réponses ou de mythes antérieurs pour construire un système doué d’une capacité d’emporter la conviction.

On peut y trouver des correspondances avec le phénomène de la construction d’une rumeur: dans les cas récents : négation de la réalité des attentats du 11 septembre par exemple, rumeur de la responsabilité de Paris dans les inondations de la vallée de la Somme, rumeurs ayant couru sur  le maire de Toulouse Dominique Baudis, rumeur de trafic d’organes par l’armée israélienne avec les corps des Palestiniens

Dans ces cas, la croyance se développe dans un espace déterminé par un champ paranoïaque: il y a un complot, les élites mentent, il y a des systèmes de puissances occultes. A partir de cette croyance vague, la rumeur naît, enfle et s’accroche à un évènement surmédiatisé en en proposant une interprétation « comploteuse ». Un groupe détesté ( les élites, les « gros », les riches, les Juifs..) est considéré comme étant à la source du crime ou de la manipulation.

La rumeur est donc  une croyance aberrante qui exprime une défiance envers les savoirs rationnels ou communément admis et la préférence pour les impressions du sujet, largement infiltrées par  les préjugés , les idées toutes faites, et les mouvements affectifs .

Le monde étant trop compliqué à décrypter, une explication simplifiante est proposée qui a en plus le mérite de donner un label d’intelligence à ceux qui l’adoptent ( eux ne sont pas dupes et sont donc plus forts que  le commun des naïfs qui les entourent).

De la même façon, les Allemands, décontenancés par leur défaite, désorientés par la crise  économique catastrophique qui menait le pays au bord de la décomposition,  frustrés dans leur orgueil national et rêvant de revanche, ont cessé de croire en la brève et inefficace expérience de démocratie qu’ils ont eu et se sont raccrochés aux joueurs de flûte de la rumeur nazie, qui flattaient leur envie de se sentir supérieurs et de dominer les autres.

Dans le monde musulman actuel, on voit bien des facteurs du même ordre se mettre en place:  sentiment d’humiliation et désir de revanche, théories du complot « judéo américain », absence de moyens de décryptage de la réalité politique liée à l’analphabétisme et à la propagande des pouvoirs en place, absence d’avenir pour des générations entières,  exaltation identitaire accompagnant le développement de l’Islam et  constituant un retournement de la dévalorisation générale.

Mais dans la question de l’antisémitisme, l’utilisation politique est toujours un élément déterminant. Les dirigeants nazis ,qui étaient convaincus par leur propre mythe nationaliste et raciste, au point de penser  à la fin de la guerre plus important de terminer leur oeuvre d’extermination plutôt que de consacrer toutes leurs forces au combat, ont utilisé constamment l’antisémitisme comme ressort de mobilisation de la population, en essayant de créer un monde manichéen ou le mal absolu -qu’ils étaient eux mêmes- était constitué par les Juifs, dont ils faisaient le négatif de leur identité. Les mécanismes de tromperie, de projection et de propagande éhontée se voyaient bien quand par exemple  ils accusaient les juifs d’avoir déclenché la 2 ème guerre mondiale (après leur avoir fait perdre la 1ère !)et justifiaient ainsi l ‘extermination dont ils les menacaient.

La fascination exercée par la violence des discours nazis, l’excitation produite par le sentiment de la force collective, la libération d’énergie   créée par la suppression des barrières morales et l’économie du travail de conscience, la déculpabilisation de tous les instincts bas    et l’abandon des sentiments humains promus par le système tout entier, ses responsables, ses légistes, l’orgie de meurtres montrée en spectacle à la population entière, trouvent leur source  dans les pulsions les plus élémentaires, contenues par l’appareil civilisationnel.

Chez les nazis,c’est la civilisation elle-même qui a été l’objet de la volonté de destruction, et la sauvagerie qui ,dans un retournement pervers, a été placée en position d’idéal à atteindre, et déguisée en  civilisation.

Dans l’islamisme terroriste actuel, il ya une volonté d’éradication de la civilisation occidentale, au nom de l’identité musulmane, qui conduit  aussi à la plus extrême sauvagerie , elle aussi déguisée en « culture » musulmane. L’orgie de meurtres, et l’inversion des valeurs au nom de la religion, et derrière elle, d’une fallacieuse revalorisation de l’identité musulmane réutilise les vieilles formules, qui marchent auprès des peuples. En flattant l’Ego des masses, on les mobilise encore plus que en leur promettant des richesses matérielles.