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LA DERNIERE UTOPIE , un livre de Caroline Fourest sur les menaces qui pèsent sur l’ universalisme

mars 12, 2010

Une utopie se meurt, l’universalisme: c’est la conclusion que tire Caroline Fourest en disant que cette ambition au coeur de la révolution Française, gravée dans le marbre de la Déclaration Universelle des droits de l’homme de 1948, lui semble à bout de souffle.

Aux Nations Unies, certains états invoquent des « circonstances nationales » pour ne pas appliquer les droits de l’homme, et le « respect des religions »pour limiter la liberté d’expression. Au nom de la « diversité » des politiques cultivent le droit à la différence contre le droit à l’égalité. Au nom de la résistance à l’impérialisme, des militants amalgament universalisme et néo-colonialisme. Au nom de la tolérance , on tolère le fanatisme..

Peut-on tout tolérer -l’excision et l’infanticide –  au nom des coutumes ? Faut – il organiser des créneaux non mixtes dans les piscines ? Retirer les sapins de Noël des places publiques ?

Comment être antiraciste sans tolérer l’intégrisme, refuser la confusion multiculturaliste et la tentation monoculturaliste?

Droit à la différence ou droit à l’indifférence:

CF examine  la façon  opposée dont l’antiracisme s’est constitué en France et dans les pays anglo-saxons.

Elle remarque entre autre chose la façon dont en France ,le rapport à l’identité  à été lié  plutôt à l’idée de choix de vie fondé sur un libre arbitre (cf Renan et l’idée de nation et les conceptions philosophiques existentialistes) plutôt que à l’idée d’une nature  biologique ou constituée  principalement du legs des générations antérieures.

Revenant sur le succès récent du terme de « diversité » , elle montre comment la volonté manifestée par  le gouvernement à un moment d’introduire le terme dans la constitution aurait eu , si le Conseil  Constitutionnel ne s’y était pas opposé, pour effet d’orienter dans un sens plus « différentialiste » les politiques publiques , favorisant le droit à la différence plutôt que celui à l’indifférence.

La question des statistiques ethniques, souhaitée par le gouvernement, montre comment dans tous les secteurs, l’influence des modèles anglo-saxons , supposés affronter la question des différences ethniques avec plus de courage que  en France, a poussé dans un sens corrigeant l’universalisme républicain et le faisant glisser vers le modèle multiculturel  anglo-saxon.

Les lobbies communautaristes se sont engouffrés dans la brèche, espérant trouver dans  ces statistiques  des arguments leur permettant d’exercer une pression pour obtenir une proportionnalité avec les chiffres des populations « particulières » , avec  à la fois un argument « égalitariste » (tant de membres du groupe nécessitant un nombre proportionnel d’élus,  un pourcentage égal d’admis dans les universités, les directions d’entreprises et finalement dans toutes les professions,), et une menace  électorale sous jacente.

On a vu ainsi le CRAN , se présentant comme le représentant des Noirs en France, défendre les statistiques ethniques contre les mouvements antiracistes ,  en s’appuyant d’ailleurs sur des statistiques  fantaisistes, surestimant largement l’importance de la communauté noire en France

Ce problème rejoint celui de la « discrimination positive »,  où , là aussi , le gouvernement a commencé par envisager des mesures à l’américaine avant de revenir à des positions plus républicaines, c’est à dire visant à corriger les inégalités sur la base de critères sociaux et économiques et non communautaires ( exemple: l’admission d’élèves venant de milieux défavorisés  dans des grandes écoles non par des places automatiquement réservées ou un concours spécial, mais par la mise en place de moyens de soutien plus adaptés ( bourses, tutorat, classes de préparation adaptées ).

Inversement, les excès de l' »affirmative action » montrent les dérives possibles de ce système . La loi, en Union Sud Africaine qui  interdit d’embaucher un Blanc si un Noir à les compétences pour l’ emploi, a pour but initial de lutter contre le chômage de masse des Noirs, en partie consécutif à l’Apartheid antérieur, mais elle  conduit à la mise au chômage  et à la misère des petits blancs sans qualification. De plus , la loi a été biaisée en qualifiant les Chinois de « Noirs », sous prétexte que dans l’apartheid ,ils étaient rangés dans la catégorie de métis, alors que cette loi permet en fait, non pas de réparer l’injustice subie, mais d’embaucher les centaines de milliers de chinois émigrants récents avec l’implantation de la Chine dans le pays.

 »  Comment faire société, comment maintenir un minimum de valeurs communes tout en répondant à l’inflation de dérogations demandées au nom de la culture ou du du religieux ? » s’interroge CF Il  y a bien longtemps remarque -t-elle que la plupart des sociétés humaines ne sont plus des tribus homogènes. La nouveauté vient du fait que » la coexistence culturelle ne se fait plus par la force,la conquête ou la colonisation, mais de plus en plus sur la base du consentement. Ce qui  oblige à penser le pacte entre minorités et majorité là ou la norme et le rapport de force l’imposaient jadis. Où mettre le curseur pour respecter la diversité sans défaire l’unité.Répondre à ces questions suppose d’arbitrer entre différents types de liberté comme la liberté d’expression et la liberté religieuse; mais aussi d’arbitrer entre les priorités des différentes communautés lorsque les intérêts d’une minorité entrent en collision avec ceux de la communauté nationale ou avec ceux d’une autre minorité au sein de l’espace national ».

Sur la  question de l’équilibre entre langues régionales et langue nationale ,  reprenant la question ouverte par Mona Ozouf dans son livre  remarquable »Composition française  » (voir article sur le blog), CF exprime un point de vue partagé entre résistance à l’uniformisation et crainte de voir les particularismes régionaux menacer l’idéal commun. Ce problème rejoint celui de la coexistence entre langue nationale et langue des migrants. Elle cite l’exemple de la Californie ou plus du quart des habitants sont hispanophones, beaucoup exclusivement: une société peut elle se permettre de laisser un trop grand nombre de citoyens ne pas maîtriser la langue commune? N’est ce pas le meilleur moyen de conduire à la ghettoïsation des migrants et de les rendre vulnérables à l’exploitation?

Elle conclut que l’enseignement de la langue d’accueil est une condition sine qua non de l’égalité et de l’universalité, ce qui justifie la décision prise part de plus en plus de pays européens (Pays bas , France, etc.) d’imposer des tests de langue comme condition pour émigrer.. Elle remarque également le changement de contexte lié au fait que , contrairement à l’émigration de la génération précédente, la nouvelle n’envisage plus vraiment le retour au pays , ce qui à l’époque avait entraîné un programme d’apprentissage de la langue du pays d’origine, qui est tout à fait à contre-temps maintenant ou les enfants d’émigrés se retrouvent dans un entre-deux identitaire ou la double culture est plutôt source de déchirement.

Communauté et communautarisme :

CF  oppose les deux notions, la communauté n’étant rien d’autre qu’un regroupement sur la base d’une identité ou d’affinités culturelles , alors que le communautarisme est une démarche plus radicale conduisant à se regrouper dans le rejet des autres ou des règles communes, au point de vouloir déroger à l’universel.

Les exemples abondent du désarroi des institutions confrontées à ces demandes communautaristes qui se présentent sous le visage d’expressions  de la liberté religieuse et qui grignotent l’espace  des libertés publiques (demandes d’horaires de piscine interdits aux hommes ou réservés à ceux qui portent des tenues dites « pudiques » au sens religieux, refus de soins en urgence si il s’agit d’un médecin homme pour une femme,( plusieurs hôpitaux anglais se sont dotés d’une burka chirurgicale!)etc.

Le modèle d’intégration en débat:

CF reprend la définition donnée par Emile Durkheim de l’intégration: « Un processus par lequel une société parvient à s’attacher les individus, les constituant en membres solidaires d’une collectivité unifiée ». Elle rapproche cette définition de celle produite par le Haut Conseil à  l’intégration : »Sans nier les différences, en sachant les prendre en compte sans les exalter, c’est sur les ressemblances qu’une politique d’intégration met l’accent afin, dans l »égalité des droits et des obligations,de rendre solidaire les différentes composantes ethniques et culturelles de notre société, et de donner à chacun, quelle que soit son origine, la possibilité de vivre de cette société dont il a accepté les règles, dont il devient un élément constituant. ». CF souligne que ce modèle français d’intégration ne signifie en aucun cas la négation des différences, mais insiste pour que tous les citoyens se sentent partie prenante de la société. Ainsi, dit-elle , l’intégration se présente comme un juste milieu entre l’assimilation – cette contrainte normative poussée à l’excès-et l’absence de projet commun, sans lequel une société humaine se résume au partage de la richesse économique.

La confusion entre intégration et assimilation vécue comme uniformisation ne touche pas que les citoyens ordinaires.Le tableau que CF dresse  des positions prises par les sociologues face à ces questions , au coeur de leurs pratiques et de leurs réflexions, est effrayant par l’aveuglement , les parti-pris idéologiques, les préjugés, la fermeture aux réalités  et la foire d’empoigne dépourvue de toute objectivité qui caractérise  les points de vue dans ce secteur des sciences humaines.Entre l’assimilationnisme « franc » de Emmanuel Todd qui propose la fusion complète par exemple des Juifs dans la population , et le communautarisme revendiqué d’un Tobie Nathan , pour qui il n’existe pas  » de souffrance du migrant en dehors de son groupe » et pour qui tout universalisme est « une forme de domination occidentale » (sic) existent des innombrables intermédiaires.

CF insiste sur le fait que un certain multiculturalisme, qui il y a 20 ou 30 ans s’était développé en réaction au côté abstrait et conservateur du républicanisme de l’époque, n’a pas pris en compte les nouveaux défis et les nouveaux rapports de force qui traversent la société:percée de l’intégrisme,dégradation du vivre ensemble, montée des pressions communautaires sur les individus, recul du droit des femmes dans les quartiers populaires.Aujourd’hui  ou des mouvements réellement communautaristes et rétrogrades  veulent être tolérés au nom du respect des cultures et de la religion, le credo républicain vise moins à conserver une norme dominante qu’à protéger les acquis émancipateurs.. Dès lors, il change de sens et devient plus progressiste que normatif. Un certain nombre de sociologues refusent de revoir leur grille de lecture et hurlent de façon pavlovienne contre toute  exigence envers une minorité comme s’il s’agissait toujours d’une injonction raciste , xénophobe ou néocolonialiste.

Le Canada , berceau du multiculturalisme :

CF lui consacre une étude fouillée et au passage examine les théories du chantre canadien  et international du multiculturalisme: Charles Taylor , philosophe et homme politique de gauche (candidat aux élections): celui- ci a bâti tout un système philosophique qui distingue trois stades dans l’histoire mondiale des sociétés:: les sociétés hiérarchiques de l’Ancien Régime, valorisant l’honneur; l’idéal universaliste, valorisant au contraire l’égale dignité. Le troisième stade,tout en maintenant une dose d’universalisme, doit selon lui reconnaître « l’authenticité » comme étant la base de » l’idéal moderne ». « Avec la politique d’égale dignité , ce qui est établi est censé être universellement le même, un ensemble identique de droits et de privilèges; avec la politique de la différence, ce que l’on nous demande  de reconnaître, c’est l’identité unique de cet individu ou de ce groupe, ce qui le distingue de tous les autres.

On reste confondus devant le simplisme ridicule de la vision de l’histoire et la réduction des problèmes  de constitution des sociétés à un seul critère psychologique :celui d’un équivalent  de la crise d’originalité adolescente  , à la recherche d’une petite différence qui fonde  une identité en recherche d’elle même; La dimension vague du concept d’authenticité , dont on devine qu’il fonde une normativité de la collectivité restreinte ouvre la porte à tous les essentialismes suspects  (volkgeist, âme du peuple, voix du sang ,etc.) et à toutes les obligations de conformité (pour être un Allemand authentique, ou un musulman ou un juif authentique).

La polémique sur les signes extérieurs religieux; le problème du voile.

CF montre comment la bonne volonté  multiculturaliste se transforme en passoire face à des revendications religieuses radicales. « Empruntant le visage du minoritaire et l’accent du culturel, les exigences les plus intolérantes, notamment contraires à l’égalité hommes- femmes et à la liberté d’expression brouillent sa grille de lecture »

« Ainsi, le voile s’inscrit dans une reconquête politique qui défie le processus de libération des moeurs en proposant le sexisme comme réponse à la convoitise. Il est revendiqué par des mouvements qui veulent imposer cet uniforme pour mieux unifier les différentes communautés musulmanes sous la bannière d’un islam radical. Contrairement au pendantif en forme de croix , le voile  ne pose pas que la question de la laïcité, mais aussi celui de  l’égalité hommes-femmes. »

« Confrontée à un voile de plus en plus politisé et revendicatif au sein de l’école publique, la commission Stasi avait choisi de soutenir en priorité les élèves dont les convictions s’approchaient le plus de l’idéal républicain: celles qui ne souhaitent pas porter le voile à l’école et redoutaient de se voir accuser de « trahir » si ce voile était alors toléré.. Ce pari de la République a été gagné. Un nombre infime de lycéennes et de collégiennes ont choisi de quitter l’école publique et la loi a largement contribué à apaiser le climat scolaire ».

Pour éclairer ces différences d’approche dans les rapports avec les minorités religieuses et culturelles , CF examine encore la différence de relation entre l’Etat et la religion aux USA et en France. Aujourd’hui , la plupart des pays reconnaissent et subventionnent les religion , USA en tête. La France , elle, « ne reconnaît ni ne subventionne aucun culte ».  En France la République a du s’arracher à une monarchie de droit divin et donc à la religion.. L ‘Amérique, au contraire sert de refuge à toutes les religions et sectes persécutées. Aux USA, les intégristes peuvent s’identifier aux « pères fondateurs » et le religieux conserve une part de supériorité morale sur le politique. En France, depuis Voltaire, ceux qui veulent mettre le loi de Dieu au-dessus de celle des hommes sont considérés comme des « fanatiques ». Ainsi s’opposent le  « freedom  from religion  » ( se libérer de la religion) de la France et le  « freedom for religion »  (liberté de religion) des Etats-Unis. Contrairement à la laïcité de la reconnaissance (américaine) , la laîcité française ne suppose pas un état neutre ,  mais un état au service de l’émancipation et de la citoyenneté.

Pour conclure CF revient sur ce qui constitue l’ axe de son livre: le fait que les revendications émanant de minorités victimes de racisme ou de ségrégation ont changé de sens avec l’apparition de mouvements réactionnaires ou intégristes , dont l’intolérance trompe la vigilance avec d’autant plus d’impact que la religion n’est pas seulement une culture, mais un système de valeurs pouvant entrer en concurrence avec la loi.

« Si le croyant opte pour une vision intransigeante de sa foi et entend placer  ses convictions religieuses au dessus des lois communes , ce n’est pas à l’Etat mais à l’intransigeant de s’accommoder », sinon « la tolérance sert à tolérer l’intolérance ».

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DIASPORA JUIVE ET DIASPORA IRLANDAISE:l’ARTICULATION DES FIDELITES

mars 6, 2009

La caractéristique de toutes les diasporas est l’existence d’un fonctionnement psychique intégrant une double appartenance et une double fidélité. Ce système psychique ne fait que matérialiser le fait que chez tout individu, il existe une multitude de systèmes d’appartenance et donc de définitions de l’identité en réciprocité avec les groupes d’appartenance (religieux, partisan, professionnel, culturel ou national).

Il existe pourtant , dans les consciences, une sorte de rivalité entre ces groupes pour avoir priorité l’un par rapport à l’autre, sans parler de ce que certains exigent que soit proclamée cette priorité.

On en arrive parfois ainsi à des situations qui ressemblent à celles ou l’on demande à un enfant lequel de ses parents il préfère ( ce sont parfois les parents eux-mêmes qui posent cette question aberrante). Si on veut rester dans ce parallèle familialiste, la comparaison qui s’impose est plutôt celle du rapport entre les devoirs dus à ses parents et ceux dus à la famille que l’on crée soi-même (femme et enfants): il peut y avoir des conflits de priorité dans certaines situations, mais à priori , il n’y a pas d’antinomie. Bien au contraire, on peut penser que plus ces liens sont intenses, plus grande est la richesse d’existence de ceux qui les vivent.

Pour essayer d’éclairer cette question du rapport entre diaspora, fidélité à une communauté et fidélité à une patrie, on peut , pour décaler le regard, se pencher sur la façon dont elle est vécue par d’autres diaspora que la juive, l’irlandaise par exemple .

La diaspora irlandaise

Issue pour l’essentiel de la grande émigration du milieu du 19 ème siècle consécutive à la grande famine créée par la poitique économique génocidaire (un million et demi de morts, un quart de la population de l’époque ) des Anglais, elle constitue avec ses 40 millions d' »IrlandoAméricains » un des piliers constitutifs de la société américaine, avec un rôle historique dans la création et la direction du parti démocrate, des syndicats, de l’administration fédérale et de l’Eglise Catholique américaine, et elle tient une place importante dans la production littéraire, cinematographique et la presse.

« Ce qui définit sans doute le mieux les Irlandais « , écrit Philippe O’Rorke, « c’est sans doute ce sens aigu de l’Histoire. Soudés par l’expérience du malheur, comme les Juifs, conscients d’avoir été persécutés et martyrisés, ils ont la conscience, après une histoire longue et tourmentée, d’être un vieux peuple, doté d’un caractère irréductible et d’une foi en soi ancestrale ».

La diaspora irlandaise, comme les autres, se caractérise par une capacité à faire naître des communautés unies entre elles par la mémoire, une mémoire collective sociale, fusionnelle, qui ne nécessite pas de longs discours pour se faire comprendre.

Cette communauté irlandaise, soudée par la mémoire de ses souffrances, l’est aussi par la façon dont elle cultive la fidélité à la culture irlandaise (celtique), et sa solidarité avec le combat de la nation irlandaise pour acquérir son indépendance, y compris en Irlande du Nord, face à la violence de la politique anglaise.

Les mythes irlandais (mythes celtiques, geste arthurienne ) sont des symboles qui ont modelé l’imaginaire collectif irlandais et la vision du monde qui en découlait, le différenciant en particulier de celui de l’oppresseur anglais, exprimant quelque chose de la façon dont les paysages et les conditions de vie ont déterminé le rapport au monde de la population.

La langue, la musique, les légendes ont forgé une sensibilité au monde qui s’appuie sur ces symboles: romanesque, rêveuse, généreuse, combative, elle irrigue une identité collective qui constitue un des harmoniques de chaque identité individuelle.

Sur le plan collectif, elle ancre une résistance à la volonté hégémonique de l’ Angleterre, arrimée elle même à une culture aristocratique et protestante.

Cette sensibilité n’empêche en rien les Irlandais de se sentir profondément et totalement américains. Ils ont pu être intensément solidaires de l’Irlande, soutenir ses luttes pour l’indépendance et même éventuellement les combats de l’IRA en Irlande du Nord, ils n’ont jamais cessé de se vivre comme totalement américains . Jamais le patriotisme américain et la défense des valeurs américaines ne sont entrés en concurrence avec la solidarité communautaire. Jamais le soutien à la perennité du peuple irlandais n’a passé par un recul vis à vis de l’identité américaine.Jamais ils n’ont remis en cause les valeurs et les institutions qui fondent la Nation américaine.
Les grandes nations, qui sont issues de la fusion de plusieurs composantes (aux Etats Unis, les communautés irlandaises, noires, italiennes, indiennes, anglo saxonnes, etc.,en France,les diverses provinces et leurs cultures traditionnelles, les tribus celtes et franques;) on toutes construit des équilibres entre le dépassement de ces particularismes au sein d’une unité qui les transcende, et le maintien d’une loyauté à ces collectivités d’origine.

Les juifs de France ont pu hésiter, de par leur histoire de rejet et d’exclusion, à croire qu’ils étaient réellement considérés comme composante de cette unité supérieure.Pourtant, ils le sont effectivement, et dans la partie moderne de l’histoire, c’est la période de l’occupation allemande, qui a correspondu de fait à une guerre civile française, qui a remis en cause cette intégration. De même, au moment de l’Affaire Dreyfus, c’était toutes les forces ennemies de la République, l’extrême droite monarchiste et l’Eglise dressée contre la République qu’elle vivait comme l’ennemi mortel de ses privilèges, qui s’étaient saisies du cheval de bataille antisémite pour monter à l’assaut des valeurs républicaines. Le paradoxe était alors que c’étaient les défenseurs des juifs qui défendaient les vraies valeurs françaises, celles des droits de l’homme et de l’individu et ceux qui accusaient les juifs au nom du patriotisme , qui trahissaient ces valeurs. Comme la communauté irlandaise, qui a pu souffrir elle aussi d’un racisme à son égard à l’arrivée dans le pays, la communauté juive a trouvé sa place dans l’histoire nationale, tout en conservant son identité culturelle. Son histoire fait partie de l’histoire française, y compris avec la déportation et avec les Justes qui s’y sont opposé, avec la Résistance Juive et les réseaux qui ont protégé la plus grande partie des juifs de France de l’extermination qui s’est produite dans la majorité de l’Europe.